Municipales 2014 en Turquie : Une élection dénuée de son essence

Perspectives Internationales 25/03/2014 0

Les enjeux municipaux semblent être délaissés lors de la préparation aux élections municipales en Turquie par les plus grands partis du spectre politique. Le contexte et le calendrier politiques du pays obligent les partis à aller au-delà des questions de la gouvernance locale et cela donne lieu à des campagnes généralistes et quelque peu impertinentes par rapport au caractère des ces élections . 

La fin du mois de mars est et restera certainement un des points marquants du calendrier politique en France en 2014 en raison des élections municipales. Pourtant, la France n’est pas le seul pays à subir une liste infinie des campagnes électorales, des projets réalisables ou irréalisables des candidats et maintenir le suspense sur le futur des villes susceptibles de basculer.  La Turquie est également en train de se préparer pour les élections municipales qui auront lieu le 30 mars avec une atmosphère particulièrement acrimonieuse. Contrairement au ton calme et invisibilité urbaine relatifs des préparations électorales en France, traditionnellement il existe deux phénomènes qui résument la veille des élections en Turquie : Rues couvertes de drapeaux des partis politiques et  les bus circulant dans les quartiers populaires avec leurs haut-parleurs qui jouent les chansons de campagnes électorales. Ceux-ci continuent bel et bien à exister mais l’enthousiasme des partis à convaincre leurs bases électorales semble résider au-delà des enjeux municipaux.  Le contexte politique actuel est le résultat d’un changement de rythme depuis les manifestations contre la destruction du parc Gezi en juin 2013 et  une aggravation du schisme entre les partis depuis le 17 décembre 2013 ; le début de la révélation des affaires de corruption desquelles les membres de l’AKP seraient impliqués. Ce contexte attache une importance majeure aux élections municipales et permet de les transformer en élections générales.

Un calendrier politique exponentiellement chargé

Si les partis politiques se focalisent sur une stratégie de généralisation de leur campagne politique au lieu d’une approche localisée c’est aussi parce que le 30 mars sera la première épreuve d’une série des événements politiques serrés au long de 15 mois. En effet, la Turquie se prépare également pour sa première édition des élections présidentielles en vertu des modifications constitutionnelles entrées en vigueur suite au référendum de 2007. Cette élection à deux tours, fixée au 10 aout et 24 aout par le Haut Conseil Electoral de la Turquie, sera similaire à celles de la France[1]. En outre, ce même référendum de 2007 prévoit également la réduction de la durée du mandat des parlementaires à 4 ans, d’où l’organisation des élections générales en juin 2015 suivi de sa dernière édition en 2011. L’éventuel basculement des certaines villes, surtout les plus grandes comme Istanbul et Ankara aura donc un impact significatif sur la mise en place des élections successives. Un AKP qui perd Istanbul et/ou Ankara serait moins incliné à mettre en avant son projet constitutionnel visant à renforcer les pouvoirs du président dans le cadre d’une transition au régime semi-présidentiel. Une perte éventuelle se répercuterait aussi sur les élections générales de 2015. Il faut revenir aux élections municipales pour mieux concrétiser cette causalité. Lors des élections de 1994, le parti Refah (un des prédécesseurs de l’AKP) était sorti vainqueur à Istanbul et Ankara. Un an plus tard le même parti avait obtenu le plus grand nombre des voix lors des élections générales et avait débuté ainsi la période des partis islamo-conservateurs au pouvoir. Du coté des partis d’opposition, conscient de cet effet de ricochet des élections municipales, le CHP considère l’épreuve du 30 mars comme la voie royale au pouvoir. Lors du rassemblement populaire à Manisa dans la région égéenne, Kemal Kılıçdaroğlu, le leader actuel du parti a déclaré : « Notre but, c’est d’accéder au pouvoir. Nous y arriverons d’abord en passant par le niveau local avant celui dans l’ensemble du pays »[2]. Finalement, le succès éventuel de Mustafa Sarıgül, le candidat de CHP à la mairie d’Istanbul, pourrait causer un repositionnement à la tête de ce plus grand parti d’opposition, comme le cas de Kılıçdaroğlu qui avait été élu suite à sa candidature pour la mairie d’Istanbul.

Arguments de stabilisation vs Diabolisation de l’AKP

L’importance à plusieurs niveaux des élections municipales oblige les partis à « jouer gros » afin de consolider leur base électorale et passer par les grands principes au lieu de mettre l’accent sur le profil des candidats ou leurs projets locaux dans la plupart des cas. L’analyse des programmes politiques, des slogans, des discours et des chaines de communications permet de voir à quel point les arguments déconnectés des enjeux municipaux se mêlent des campagnes actuelles. L’AKP semble jouer la « carte de stabilité » en insistant sur la continuité nécessaire de son pouvoir afin de perdurer la période de prospérité et le processus de démocratisation. Sa stratégie est donc axée sur l’omniprésence du premier ministre Recep Tayyip Erdoğan sur les affiches de campagne comme le symbole du progrès, au détriment des candidats et le soulignement des grands projets comme la construction de la ligne de train à grande vitesse ou encore celle de Marmaray, le tunnel qui relie les deux continents sous le Bosphore. Ces affiches et publicités répandues d’une manière délocalisée causent par exemple des cas comme celui de la photo montrée ci-dessous où une affiche géante sur la construction du 3e pont à Istanbul avec une photo d’Erdoğan occupe la façade d’un immeuble à Şanlıurfa, une ville à 1300 km d’Istanbul. La dernière publicité de l’AKP ne déroge pas à cette méthode de délocalisation et d’usage des arguments généralistes en appelant l’ensemble de la nation à ne pas s’incliner « Millet eğilmez ».  Elle commence par un agent de services secrets qui détache le hauban de la hampe du drapeau turc et cela aussitôt remarqué par les gens aux alentours, on témoigne une intervention populaire grâce à la construction d’une pyramide humaine qui arrête l’affalement du drapeau. A cela s’ajoute l’hymne nationale au fond, récitée par Erdogan lui-même.

23693070 Crédit photo: Ali Leylak/ DHA                                                                                                                                             

Les partis d’opposition préfèrent une stratégie réactive, toujours généraliste et éloignée des questions locales, qui consiste à se présenter comme « anti-AKP » et appellent ainsi leurs bases électorales à exprimer leur voix comme un vote sanction. La campagne principale du CHP réclame la nécessité d’une paix sociétale et de la liberté[3], tandis que sur les vingt grands projets dans le cadre de cette campagne la moitié font allusion à un domaine du gouvernement national et non pas de la gouvernance locale comme la question des retraites, le chômage des enseignants, la bourse des études supérieures et la sous-traitance des ouvriers. Le thème de la liberté est assez récurrent au long des campagnes de CHP, comme dans l’exemple des rassemblements populaires appelés « Marche à la liberté » (Özgürlüğe Yürüyüş) et une récente série de publicités suite au blocage de Twitter en Turquie. Le site du MHP, le deuxième parti d’opposition, et les discours exprimés par son leader Devlet Bahçeli suivent le même principe de s’identifier comme anti-AKP d’une façon réactive.  Le site de campagne intitulé « Désormais, ça suffit » (www.artikyeter.com) s’ouvre par une demande pour la fin des mensonges « de la justice et du développement » en faisant référence à l’AKP (AKP étant le sigle du « Parti de la Justice et du Développement »). Seul le BDP, le parti pro-kurde, semble se servir d’une campagne régionalisée, une stratégie à laquelle ce dernier faisait recours fréquemment en raison de la localisation de la population kurde dans l’ensemble du pays.

7252242-2570«Nous défendons tous ceux qui prétendent à leurs libertés » Photo prise de la dernière publicité de CHP suite au blocage de Twitter en Turquie.

Les résultats annoncés au soir du 30 mars pourraient-ils enfin réussir à calmer la sphère politique tendue depuis les manifestations de Gezi ? Un changement significatif de l’attribution des voix risque de pousser le coté perdant à mener une politique de vengeance afin de ne pas aggraver la défaite lors des élections présidentielles et générales. Il y a donc de fortes chances que le schisme politique s’intensifie durant les quinze mois à venir.

Bilal Muftuoglu

Bilal Muftuoglu est responsable de la rubrique Moyen-Orient/Méditerranée au sein de Perspectives Internationales. Né à Istanbul, il effectue ses études de licence dans le campus européen de SciencesPo à Dijon. Au cours de sa licence, il focalise sa recherche sur les relations Turquie-UE et la nouvelle politique étrangère turque sous le gouvernement d’AKP. Il intègre le master « International Public Management » au sein de l’école des affaires internationales (PSIA) de SciencesPo en 2012 avec une spécialisation sur les économies émergentes et le Moyen-Orient.  Ayant effectué son stage de master dans le bureau parisien du New York Times il est de retour à SciencesPo pour son dernier semestre d’études supérieures.


[1] Loi des élections présienditelles entrée en vigueur le 26 janvier 2012

[2] http://www.aljazeera.com.tr/haber/provokasyona-alet-olmayacagiz

[3] Voir la section « Halka Sesleniş » http://chp-2014.org/chp2014#

 

 

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