Quelle place pour le Brésil au sein de l’Amérique latine ?

Perspectives Internationales 24/01/2014 0

Chômage : 5,8% (juin 2013). Taux de croissance : 2,5% (2013).

 Si ces chiffres laissent rêveurs un grand nombre de pays, ils traduisent surtout l’importance grandissante du Brésil tant sur la scène politique qu’économique.

Pourtant, l’émergence et l’affirmation de ce colosse sur l’échiquier international ne parviennent pas à faire oublier ses difficultés à s’imposer sur la scène régionale. Acteur de premier rang au niveau mondial, le Brésil peine à endosser le rôle de leader dans le cône Sud.

Pour Danilo Rocha Lima, trois raisons peuvent être avancées : la politique interne du pays, l’apparente indécision du pays dans le choix de ses partenaires politiques et économiques et l’émergence d’autres puissances sur la scène régionale

Le difficile choix de politique intérieure

L’hypothèse selon laquelle le Brésil ne parvient pas à s’imposer à l’échelle continentale en raison de sa politique intérieure mérite d’être étudiée.

En effet, si le Brésil entend se tailler la part du lion dans le Cône Sud, il s’agira pour lui, avant tout, d’instaurer une politique intérieure en adéquation avec ses ambitions, afin de pouvoir répondre présent sur la scène internationale.

Pour cela, il faudrait toutefois que le Brésil parvienne à établir une différence entre la politique qu’il peut mener à l’international et les mesures adoptées par le gouvernement pour répondre aux demandes internes de l’électorat à la veille de la présidentielle de 2014. En effet, pour le Brésil, la politique d’État s’entend comme une politique d’influence. Pour ce faire, la seule volonté de l’exécutif brésilien ne saurait suffire, et une véritable politique économique doit ainsi être mise en œuvre de façon concrète. Si le Brésil entend avoir un véritable poids sur le plan continental, il doit avant tout trouver un équilibre entre sa politique, qui repose sur la consommation interne, et la protection de ses produits d’exportation, notamment concernant les matières premières. Brasilia entend garder son influence sur le Cône Sud, mais aussi s’ouvrir davantage aux marchés internationaux. Parallèlement, la protection de l’industrie à travers l’adoption des taxes sur les produits importés et l’éternelle lutte contre l’inflation font partie des priorités du gouvernement brésilien. Comme l’indique Laura Thais Silva[1]de l’Université de Sao Paulo, en évoquant la politique brésilienne pour le Mercosur, « le Brésil essaye de s’imposer en tant que puissance régionale en ayant le Mercosur comme point d’appui. Pourtant, il ne semble pas être prêt à payer le coût de ce leadership régional qui est pourtant intrinsèquement lié à ce statut. ».

Le Brésil entend ainsi mener de façon distincte sa politique intérieure et étrangère sans considérer la nécessaire combinaison des deux entités. A titre d’exemple, le Brésil ne débat pas de la politique d’immigration des Boliviens, Equatoriens, alors que l’on assiste à une augmentation des travailleurs issus des pays frappés par la crise, comme le Portugal ou l’Espagne. L’installation d’une usine hydraulique à Itaipu[2], commune entre le Paraguay et le Brésil, en est un autre exemple. Asunción a négocié le tarif que le Brésil doit payer au mégawatt, alors que 80% de l’énergie produite par l’usine se trouve au Brésil et 95% est consommée par les Brésiliens[3].

De même, Petrobras, l’une des entreprises brésiliennes leader sur le marché du pétrole, a installé des centaines d’unités de son industrie d’hydrocarbures en Bolivie, qui les a ensuite nationalisé, sans que Brasilia ne puisse opposer officiellement une quelconque résistance[4].

Au nom d’enjeux économiques, combinés à des hésitations dans sa politique internationale, le Brésil doit faire face à certains errements. Par exemple, la diplomatie brésilienne fut l’objet de critiques même au sein du gouvernement, lors de l’affaire Roger Pinto[5], nom d’un sénateur bolivien réfugié à l’ambassade brésilienne à La Paz. Le diplomate brésilien, Eduardo Saboia, avait alors organisé la fuite de cet opposant du gouvernement Morales. La révélation de cette affaire avait eu comme conséquence principale la démission du ministre des affaires étrangères, Antônio Patriota.

De plus, il existe un problème de synchronisation entre la politique menée par le Brésil et les promesses électorales faites. Cette situation peut être dès lors perçue par l’opinion publique comme un important décalage, entre la politique énoncée et le bilan que l’on peut en faire. Le pays a un poids économique et un attrait international indéniables, mais à force de vouloir garder une unité sur le continent – unité dans laquelle le Brésil serait le protagoniste, le géant sud-américain ne parvient pas à construire un discours logique face à ses voisins et à ce genre de tensions, alors que la bonne entente et la diplomatie d’apaisement sont le crédo de Brasília.

Relations États-Unis-Brésil : des liens contradictoires

Cette bonne entente a été justement mise à l’épreuve à la fin du mois d’août suite à la fuite du sénateur Pinto, que l’on peut considérer comme un tournant pour la diplomatie brésilienne. L’affaire Roger Pinto ne fut que le faux pas de trop pour la présidente Dilma Rousseff, qui ne cachait pas son mécontentement envers la diplomatie menée par Patriota[6].

Antonio Patriota était en effet connu pour ses bonnes relations avec les États-Unis, pays avec lequel le Brésil a tissé au cours de ces dernières années des relations particulières. En effet, Washington a toujours misé sur le Brésil comme une valeur montante du Cône Sud, capable de devenir leur porte-voix. La visite de Dilma Rousseff en octobre –annulée à la dernière minute à cause des dénonciations d’espionnage fait par la NSA sur la présidente- en est une preuve, étant la première chef d’État du Brésil qui aurait été reçue par la Maison Blanche depuis l’ancien-président Fernando Henrique Cardoso, dans les années 90. Néanmoins, au regard des difficultés du Brésil à s’imposer en dehors de ses frontières et d’arriver à structurer autour de lui un véritable réseau, il n’est pas impossible que les relations Brésil-États-Unis en pâtissent quelque peu. En effet, Washington essaye de renforcer ses liens avec les pays de la région. Compte tenu de la difficulté de Brasilia à jouer le rôle d’intermédiaire entre ses voisins et les Américains,, Washington essaie de trouver d’autres voies de rapprochement envers ces pays « exclus » du Mercosur.   Pour cette raison,  le soutien Américain envers l’Alliance du Pacifique[7] n’est plus un secret.

La complexe position brésilienne au sein du Mercosur

            Ainsi, la place du Brésil en Amérique latine n’est pas aussi développée qu’attendue, en partie à cause de la politique intérieure du pays. Cela ne peut être la seule raison qui empêche le Brésil de véritablement s’imposer et des raisons sont à chercher au niveau régional. L’exemple du Mercosur est, en ce sens, extrêmement riche d’enseignement.

Avant toute chose, il est important de revenir sur cette institution. Créée en 1991 et regroupant originellement le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, cette organisation a trois objectifs :

-       Consolider l’intégration politique, économique et sociale ;

-       Renforcer le lien entre les citoyens du bloc ;

-       Contribuer à l’amélioration de la qualité de vie.

Il s’agit avant tout d’une union douanière qui établit 4 étapes pour le marché commun :

-       Libre circulation des biens et des services ;

-       Etablir un tarif commun et une politique commerciale conjointe ;

-       Coordonner les politiques macro-économiques ;

-       Harmoniser la législation entre les États-membres.

Il est surtout intéressant de noter que le Mercosur regroupe 275 millions d’habitants, soit 70% de la population d’Amérique latine. Son PIB s’élève à 3,3 trillions de dollars, soit 83% du PIB de l’ensemble des pays latino-américains et 72% du territoire d’Amérique latine. Le Mercosur constitue ainsi la 6ème économie du monde.

En détenant 20% des réserves de pétrole, 3% de gaz naturel, 16% de gaz de schiste, cette union de pays est donc un acteur majeur de la scène continentale, voire mondiale, mais où le Brésil peine à trouver sa place de leader. En effet, suite à l’exclusion du Paraguay en 2012[8], hostile à son entrée en raison de divergences économiques, politiques, sociales, le Venezuela a fait son apparition dans le bloc. Le 15 août dernier, Asuncion était amené à se prononcer sur son retour au sein de l’institution. Si les déclarations officielles semblent plutôt encourageantes, la situation juridique est, quant à elle, bien plus complexe. En l’absence du Paraguay et avec l’entrée du Venezuela, de nombreuses décisions ont été prises et des accords signés. Se pose dès lors la question de leur applicabilité au Paraguay et au-delà de la sécurité juridique induite[9]. Ce refus de réintégrer le Mercosur sonne-t-il le glas de l’organisation ? Comme l’indique Régis Arslanian, « le bloc est plongé depuis 2012 dans une crise institutionnelle dont on ignore la fin, car l’objectif principal de tous les membres est un forum politique, rhétorique ce qui sert donc plus à diviser qu’à rassembler[10]. »

Outre la faiblesse politique de l’institution, il est surtout important de noter qu’elle ne dispose pas d’institutions délibérantes, rendant son mode de gouvernement extrêmement délicat.

Le Brésil, tâchant de trouver une entente entre les différents pays, déploie ainsi toute sa diplomatie pour sauver l’institution, sans toutefois y parvenir, et met ainsi en question son rôle de leader. Comme l’indique Olivier Dabène, « l’histoire du Mercosur est écrite par des progrès marqués, interrompus par des changements politiques ou économiques, suivis par des reprises  suscitées par de nouveaux espoirs mais rapidement défaits[11]. ».

De surcroît, la multiplication des organisations régionales, comme l’Unasur[12] (Union des Nations Sud-Américaines), constitue une véritable épine dans le pied de Brasilia, qui ne sait comment arriver à concilier les intérêts de chacun.

L’Unasur a été créée en 2008, lors de la signature du Traité de Brasília au moment où le Brésil cherchait une autre voie pour imposer sa volonté dans la région. Cette volonté se traduisait par la mise en place de projets de coordination sociale, politique et économique mais passait aussi par la création des programmes d’action ayant pour cible, l’environnement, l’intégration énergétique ou encore les télécommunications. L’organisation est née en tant qu’une nouvelle scène sur laquelle le Brésil pouvait jouer son poids de maître à bord lors des discussions comme les questions territoriales entre le Chili et le Pérou, l’intégration des peuples prônée par la Bolivie ou encore  les questions de sécurité entre le Venezuela, l’Equateur et la Colombie[13].

Cependant, des récents événements ont montré le manque d’intégration entre ses pays participants et le plus lourd d’entre eux. Lors de la fermeture collective de l’espace aérien par de pays européens qui soupçonnaient la présence d’Edward Snowden dans l’avion officiel du président bolivien Evo Morales, l’Unasur  a aussitôt réclamé des excuses[14] à la France, au Portugal, à l’Espagne et à l’Italie. La présidente du Brésil, elle, s’est limitée à émettre un communiqué quelques heures après l’incident, et n’a pas participé à la réunion d’urgence organisée dans la ville bolivienne de Cochabamba. Une absence remarquée, d’autant plus que le Brésil veut à la fois garder ses bonnes relations avec Washington et n’envisage pas de détruire les liens avec les autres 12 pays-membres de l’organisation. Encore une occasion pendant laquelle, malgré sa réaction tardive et condamnation de la posture des pays européens,  le Brésil met en cause son image de porteur d’un discours unisson dans le Cône Sud. Le pays essaie, pourtant, de diversifier son influence sur la région, mais en la diversifiant, Brasilia ne parvient pas à s’imposer comme prévu.

carte

L’« Alliance du Pacifique » ou la mise à mal de la position brésilienne dans le Cône Sud ?

La survie du Mercosur est d’autant plus mise à mal par le développement du projet de création d’une « Alliance du Pacifique ». Organisation regroupant la Colombie, le Chili, le Mexique et le Pérou, cette Alliance entend développer les relations commerciales, en dehors du giron brésilien. Brasilia et plus largement le Mercosur verrait ainsi s’éloigner des créditeurs potentiels.

Il est aussi intéressant d’étudier à l’orientation politique de ce nouveau bloc. Il s’agit d’une union regroupant 4 États plutôt proches des États-Unis, s’opposant ainsi aux pays du Mercosur, plutôt situé sur la gauche de l’échiquier. D’autres pays comme le Mexique (dont 80% de ses échanges commerciaux sont fait avec les États-Unis) se sont montrés intéressés par cette nouvelle alliance.

S’il n’est pas étonnant de voir les États-Unis se féliciter d’une telle création, il est, en revanche, surprenant de ne pas voir le Brésil réagir face à cette organisation. On peut ainsi penser que les États-Unis cherchent ici à non seulement multiplier les soutiens politiques, mais aussi et surtout les partenaires économiques.

En raison de sa puissance et de son poids économique, le Brésil n’a pas intérêt à couper ses liens économiques avec ses partenaires et voisins. Ces relations auront un impact important sur le leadership régional. En se dispersant et en tentant de concilier les intérêts de chacun, le Brésil se perd et ne parvient pas à dicter les règles afin de devenir le leader régional qu’il souhaiterait et pourrait devenir. Au final, en raison de la grande différence de vitesse entre les économies sud-américaines, le Mercosur est devenu une des plateformes par laquelle le Brésil passe afin d’accéder à d’autres marchés internationaux, de façon bilatérale, sans pour autant attendre les définitions politique et économique de chez ses voisins. C’est le cas de l’accord commercial entre le Mercosur et l’Union européenne. L’idée initiale étant de formater une proposition commune entre les sud-américains, après quinze ans de négociations échouées, le Brésil est donc parvenu à signer un accord avec l’UE[15] au début du mois d’octobre. Les autres voisins présenteront leurs propositions de façon individuelle, une idée évoquée par les européens et les sud-américains[16]. L’accord UE-Mercosur(Brésil) comprendra entre 85% et 90% du commerce bilatéral entre Brasília et le bloc européen. Cet accord pourra augmenter de 12% les exportations brésiliennes envers l’Europe. Bruxelles a donc envoyé le message que, à défaut d’attendre la résolution des problèmes internes, le Mercosur tourne le dos à des occasions précieuses pour faire profiter à ses exportateurs, notamment à ceux concentrés sur le secteur agroalimentaire et aux importateurs des biens européens industrialisés.

Pourtant, le tableau n’est toutefois pas aussi noir qu’il n’y parait. Aux critiques concernant le Mercosur, l’ensemble des pays répond unanimement par une rhétorique : on ne peut attendre d’un continent aussi jeune une organisation parfaite et immédiate. L’histoire de l’Europe puis de l’Union européenne le prouve. La modélisation et la création d’organisation prennent du temps. Temps que le Brésil doit, s’il veut s’imposer, impérativement mettre à profit.

Danilo Rocha Lima

Danilo Rocha Lima est né à Bahia, au Nord-Est du Brésil. Il a fait ses études de journalisme à l’Université Fédérale de Pernambouc, à Récife, au Brésil jusqu’en 2009. Il a ensuite rejoint l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (Sciences Po Paris), où il a été diplômé en master à l’école de journalisme de Sciences Po Paris, en 2011. Pour la fin de ses études à Sciences Po Paris, Danilo a réalisé le documentaire-vidéo Via Crúcis: La crise de vocations dans l’Eglise Catholique en France. Danilo a travaillé au sein des rédactions de TV Globo, Radio CBN au Brésil, Globo TV International à Londres, France 2 et RFI Brésil à Paris. Actuellement basé à Paris, il est consultant pour l’agence de conseil en communication financière Shan, pour des clients brésiliens et français.

Fiche Mercosur :

Création : 1991

Pays membres : Argentine, Brésil, Paraguay, Venezuela, Uruguay

Population : 275 millions (70% de la population d’Amérique latine)

Territoire : 12,7 millions de km² (72% du territoire d’Amérique latine)

PIB : 3 300 milliards de dollars

 

 


[1] « Política externa brasileira para o Mercosul: interesses estratégicos e crise da integração regional », Laura Thais Silva, 2006, http://www.teses.usp.br/teses/disponiveis/8/8131/tde-18072007-131631/pt-br.php

[2] Site institutionnel Itaipu : http://www.itaipu.gov.br/en

[3] « Brasil e Paraguai fecham acordo sobre Itaipu; país pagará o triplo por energia », France Presse, 25/07/2009, http://www1.folha.uol.com.br/folha/dinheiro/ult91u600336.shtml

[4] « Bolivian nationalizes the oil and gas sector”, Paulo Prada, 02/05/2006, http://www.nytimes.com/2006/05/02/world/americas/02bolivia.html?_r=0

[5] « Fuite rocambolesque et crise diplomatique”, Daniel Matias, 28/08/2013,  http://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/2013/08/28/fuite-rocambolesque-et-crise-diplomatique

[6]« Le chef de la diplomatie brésilienne remercié après la fuite d’un opposant bolivien », 27/08/2013,  http://abonnes.lemonde.fr/ameriques/article/2013/08/27/le-chef-de-la-diplomatie-bresilienne-remercie-apres-la-fuite-d-un-opposant-bolivien_3466802_3222.html

[12]Note d’Olivier Dabène sur l’UNASUR, http://www.sciencespo.fr/opalc/node/756

[13] « Entenda o que é a Unasul », Marcia Carmo, 23/05/2008, http://www1.folha.uol.com.br/folha/bbc/ult272u404782.shtml

[14] « L’Unasur réclame des excuses de l’Europe pour l’escale de Morales », 05/07/2013, http://www.lepoint.fr/fil-info-reuters/l-unasur-reclame-des-excuses-de-l-europe-pour-l-escale-de-morales-05-07-2013-1699014_240.php

[15] « L’UE poursuit ses négociations avec le Brésil faute d’accord avec le Mercosur », 11 octobre 2013, France 24, http://www.france24.com/fr/20131011-lue-poursuit-negociations-le-bresil-faute-daccord-le-mercosur

[16] « Brasil fecha proposta para livre comercio com a uniao europeia », Octobre 2013, http://www1.folha.uol.com.br/mercado/2013/10/1351052-brasil-fecha-proposta-para-livre-comercio-com-a-uniao-europeia.shtml)

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