EMERGENCE DE LA COOPERATION SUD-SUD. VERS UNE RUPTURE AVEC LE NORD ?

Perspectives Internationales 20/11/2013 0

         G3, G77, G90, Groupe du Sud, Groupe de l’hémisphère Sud, Club Sud-Sud, … Depuis plus d’une décennie, le monde vit de nouvelles formes de coalitions intergouvernementales, d’alliances de positionnement collectif, de collaborations politiques et économiques, de coopération multidimensionnelle et multisectorielle, de convergence entre les pays du Sud qui sont, en réalité, des plateformes permettant de structurer les revendications des pays en développement.

          Ces regroupements, encouragés par l’émergence des BRICS, impriment de nouveaux rapports de force internationaux qui tentent de remettre en question l’hégémonie du Nord et de ses intérêts au sein des institutions internationales et de reconfigurer l’ancien ordre mondial. Ils développent des dynamiques nouvelles dans leur prise de positions sur la scène internationale en renforçant leurs échanges de biens, de services et de connaissances et en stimulant « la solidarité périphérique »[1]. L’évolution de cette unité « plurielle » affichée des pays du Sud préoccupe les Etats du Nord qui redoutent l’empiétement sur leurs intérêts économiques et géostratégiques.

          Dans le but de promouvoir leurs points de vue communs sur les questions importantes des relations internationales, ces pays du Sud ne cessent de se rassembler et de développer des stratégies d’actions autonomes. Cette réorientation politique et économique, qui entraine la consolidation d’un modèle de coopération qu’ils qualifient « d’antilibéral », attire l’attention des décideurs du Nord. Ces derniers s’inquiètent d’une telle évolution dans les relations Nord-Sud, qui pourrait conduire à la rupture de leur coopération avec les pays en développement, parce que ce modèle essaie de remettre en cause les anciennes structures des rapports de pouvoir par de nouvelles procédures qui résistent aux visées hégémoniques des pays riches.

          La présente réflexion répond aux inquiétudes grandissantes du Nord et s’articule autour de quatre points dont l’appréhension du concept « Sud », les préoccupations des pays du Sud, la place du Nord dans le Sud et les perceptives des échanges Sud-Sud dans un monde multipolaire.

LE « SUD » : UN CONCEPT POLYSEMIQUE ENGLOBANT ET GENERALISANT

          Si le terme « Sud » représente géographiquement l’un des points cardinaux, l’opposé du Nord, la littérature géopolitique et géoéconomique le mentionne régulièrement pour désigner les pays moins industrialisés en se référant le plus souvent « aux pays en développement les plus puissants »[2] qui sont qualifiés des « pays de l’appétit »[3]. Certes, il ne s’agit pas uniquement des pays les moins avancés mais aussi de ceux qui « ont progressivement pris conscience des motivations stratégiques sous-jacentes du Nord et du caractère déséquilibré des accords internationaux »[4] et qui suivent une nouvelle orientation économique basée sur un libéralisme « étatique » contraire à la privatisation.

          Bien que la quasi-totalité des pays en développement partagent les mêmes difficultés dans leurs relations avec le Nord et poursuivent les buts promotionnels semblables, le « Sud » ne représente pas un groupe homogène. Il s’agit d’un ensemble de pays bénéficiaires de l’aide publique au développement, listés par le Comité d’aide au développement, composés des pays les moins avancés, des pays à faible revenu et des pays à revenu intermédiaire de tranche inférieure et supérieure[5]. Parmi ces pays, il y a également les Etats émergents qui ont suivi, durant les différentes époques, diverses trajectoires de sortie du sous-développement. Certains auteurs les regroupent en trois catégories : les dragons, les tigres et les nouveaux émergents[6]. Les  « dragons asiatiques » ont fondé leur stratégie d’émergence, vers les années 1970, sur le modèle industriel japonais s’appuyant sur les attributs de l’Etat et les investissements extérieurs[7]. Ils sont suivis des « tigres asiatiques » qui se sont servis de leurs réformes agraires. Ces deux catégories, qui ne regroupent que des pays d’Asie, ont bénéficié de l’aide occidentale dans le cadre de la lutte idéologique anticommuniste et n’ont pas l’ambition de remettre en cause l’ordre néolibéral. Le dernier groupe, par contre, dont les BRICS, qui se répartissent sur plusieurs continents, sont devenus des acteurs influents capables de transformer l’état actuel des relations au niveau mondial. Ils disposent non seulement des avantages politiques mais aussi des atouts économiques avec des objectifs plus pratiques et réalistes. Ils ont aussi profité des effets de la mondialisation pour assurer leur croissance économique et sortir progressivement du cercle vicieux du sous-développement.

          Somme toute, cette diversité de trajectoires et d’époques ont conditionné l’insertion différenciée de ces pays du Sud dans l’économie mondiale. Dans un monde en pleine mutation qui privilégie l’instauration de plusieurs centres décisionnels, ces émergents ne peuvent pas représenter tous les pays en développement d’autant plus que ceux-ci se diffèrent entre eux en termes d’attributs de puissance[8] et du niveau de développement. Néanmoins, « l’émergence successive [de certains] de ces pays a bouleversé l’économie mondiale. Les développés ont vu leur poids relatif diminuer, enregistré de nombreuses pertes d’emplois et assisté à la disparition de secteurs industriels ou de services au profit des pays émergents. Ils ont parfois dû abandonner des normes sociales bien établies ou été tentés de ne pas respecter les normes internationales »[9] pour mieux s’adapter à l’évolution actuelle des relations internationales.

 LES PRIORITES DE LA COOPERATION SUD-SUD

         A travers une orientation « originale » de moins en moins générale et rhétorique qui tend à contrer les ambitions des puissances traditionnelles, la tendance moderne des relations Sud-Sud est de revoir certaines clauses de leurs accords économiques et commerciaux d’une part, et d’appliquer de nouvelles stratégies susceptibles de garantir les marges de manœuvres politiques à tous les pays quelque soit leur niveau de développement au sein des organisations multilatérales d’autre part. Ainsi, ces pays du Sud s’opposent aux rapports de force déséquilibrés au sein des institutions internationales dont les termes de la réglementation sont imposés de l’extérieur au détriment de leur dynamique interne tels que les conditions d’adhésion à l’OMC[10]. A travers des discours politiques rassemblant les pays en développement autour de leur dessein, les pays émergents militent pour rendre les forums mondiaux plus démocratiques, efficaces et légitimes en leur faveur. Ils s’écartent peu à peu de grandes alliances historiques et de la logique occidentale du « centre » en s’efforçant de changer les rapports de force internationaux dans le but d’accélérer leur indépendance économique, financière et politique. Ils se proposent d’amender et/ou d’infléchir certaines clauses de leurs accords économiques et commerciaux afin de réduire leur dépendance et d’éliminer la discrimination de leurs pays vis-à-vis des anciennes puissances occidentales. Cependant, lorsque la majorité des pays du Sud visent leur autonomie d’actions pour garantir leur développement intégral, les émergents, par contre, plus précisément ceux des BRICS dont certains sont devenus les « fournisseurs » des capitaux, tentent de poursuivre un « autre agenda », celui d’assumer le leadership dans leur zone d’influence immédiate. Cette position facilitera leur intégration dans le grand « club » des décideurs mondiaux[11] et/ou de faire partie de nouvelles grandes puissances internationales.

          Les multiples revendications générales des pays du Sud semblent laisser la place aux objectifs des pays de l’appétit. Leurs ambitions se transforment progressivement en une exigence imposée par l’évolution actuelle des relations interétatiques. Avec leurs superficies, ces pays sont considérés comme des « Etats-continents » et leur importance commerciale provient de leurs interventions au sein des vastes régions dans lesquelles ils s’insèrent géographiquement, économiquement et politiquement. Une telle intégration régionale favorise leur expansion et les domaines de coopération qu’ils privilégient vont de l’éducation et de la formation aux échanges scientifiques et technologiques en passant par le commerce, l’investissement et l’aide au développement. Toutefois, si cette coopération peut contribuer à leur développement social et coordonner leurs ressources en renforçant leurs complémentarités et leurs visibilités internationales, les intérêts étatiques concurrentiels peuvent créer un climat de méfiance mutuelle et de confrontation indirecte susceptible de compromettre toute véritable politique de développement globale.

 LA PLACE DU NORD DANS LES RELATIONS ENTRE LES PAYS DU SUD

         Continuité ou rupture Nord-Sud ? La question mérite d’être posée au regard de l’émergence de nouvelles stratégies de coalition des pays du Sud notamment lors des négociations commerciales du cycle de Doha. Bien que les préoccupations liées à la délimitation des agendas internationaux et à la défense de leurs intérêts divisent les partenaires du Nord et ceux du Sud, il sied de constater que la coopération Sud-Sud ne serait pas apparue sans l’existence des relations Nord-Sud. La pérennisation de ce modèle dit « alternatif et antilibéral » dépend des « échecs » accumulés des anciens systèmes occidentaux. Par ailleurs, cette coopération est limitée par la nature de la réforme que poursuivent ces pays du Sud. Elle s’efforce de fournir un modèle d’intégration différent et des modes de développement alternatifs fondés sur la consolidation des Communautés économiques régionales[12]. Cependant, elle n’est pas en contradiction avec la clause d’habilitation, inscrite en 1979 dans les Accords de GATT, qui permet aux pays en développement de s’accorder mutuellement des préférences commerciales en baissant leurs tarifs douaniers et en dérogeant au principe de non-discrimination[13].

          A travers ses réclamations, le « Sud » n’envisage pas une révolution au sein des instances internationales, mais plutôt une réforme des différentes clauses des accords économiques et commerciaux qui lient les pays en développement avec l’Occident. Ses actions entrent dans le cadre de l’application des règles du multilatéralisme. De ce fait, il ne cesse d’intensifier ses rapports avec le Nord. Ce constat « s’est accentué depuis que les représentants du G3 sont invités à la table des négociations du G8 et que l’on évoque la possibilité d’un élargissement du G8, ce club très sélect des riches et puissants, à l’Inde, au Brésil, à l’Afrique du Sud, au Mexique et à la Chine. Les dangers d’une telle cooptation sont apparus lors du dernier cycle de négociation de l’OMC, à l’occasion duquel l’Inde et le Brésil se sont associés à l’Union européenne, aux Etats-Unis, à l’Australie et au Japon au sein du G8 »[14]. Dans ces conditions, il est donc inapproprié de parler d’une rupture avec les pays riches mais de l’adaptation de certaines normes internationales à l’évolution de la société moderne orientée vers la promotion du commerce équitable entre les pays. Ainsi, la poursuite de la coopération Sud-Sud dépend, certes en partie, des relations de ces pays avec le Nord car la nature de leurs exportations, la structure de leurs économies et le développement de leurs infrastructures sont tels que leur circuit commercial est structurellement tourné vers les pays industrialisés. L’extraversion de leurs économies limite l’expansion de ce type de coopération intrinsèque.

LES ECHANGES SUD-SUD… UNE PERSPECTIVE « DEGLOBALISANTE » ?

         La mondialisation des transactions économiques internationales abolit progressivement les barrières tarifaires et non tarifaires entre les Etats et ouvre les frontières nationales. Elle permet aux pays en développement de choisir leurs partenaires extérieurs. Dans un tel contexte, la coopération Sud-Sud ne saura contester la domination du Nord que si elle est accompagnée des stratégies géopolitiques et économiques qui s’attaquent à la structure même de l’économie mondiale. Les pays du Sud sont alors tenus de redéfinir leurs politiques internes en vue d’une plus grande flexibilité notamment de leur marché du travail pour une meilleure compétitivité internationale. Ils doivent également utiliser leurs ressources naturelles comme levier de la diversification de leur commerce en termes de produit et de destination. De même qu’ils réorienteront les structures de leurs économies afin d’agir en amont des échanges et de participer activement à la fixation des prix sur le marché mondial.

          Cet objectif ambitieux des pays du Sud n’est réalisable que dans une perspective économique globalisante dans laquelle chaque acteur défend ses intérêts au sein des groupements régionaux et internationaux. Ainsi, la durabilité des alliances Sud-Sud dépend de la capacité  des pays en développement à résister aux diverses stratégies de « diviser pour mieux régner »  auxquelles sont parfois tentés de recourir certains acteurs puissants du Nord. Une de ces méthodes est la division des élites locales fondée sur leur sensibilité politique, leur dépendance à l’aide et au commerce extérieur ainsi que leur pauvreté due à la faiblesse de leurs économies nationales. C’est ici que le rôle de leurs mouvements sociaux devient déterminant et leurs actions doivent s’appuyer sur ces nouvelles interdépendances des économies en développement.

   Cependant, seules les négociations démocratiques sur des instruments internationaux de régulation et des objectifs légitimes de développement multidimensionnels et multisectoriels entre le Nord et le Sud et le renforcement des mécanismes de rééquilibrage économique conduiront à limiter la poussée hégémonique de la triade (Etats-Unis, Union européenne et Japon) et à réduire leurs méfiances mutuelles. De ce cycle de négociations et de ces mécanismes naîtra la confiance nécessaire pouvant conduire à la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le Développement adoptés en 2000 par les Nations Unies en vue d’éradiquer la pauvreté.

CONCLUSION

          Le développement des échanges entre les pays du Sud reste tributaire des difficultés qu’éprouvent ces acteurs dans leurs relations économiques et commerciales avec le Nord. Ce sont ces entraves qui renforcent la solidarité périphérique dans le but de restructurer leurs revendications face aux pays industrialisés. Ces réclamations, menées par les BRICS, sont orientées vers la révision de certaines clauses de leurs accords économiques et commerciaux et l’accroissement de leurs marges de manœuvres politiques afin de réduire leur dépendance au sein des institutions multilatérales. Elles assurent la poursuite de la coopération Nord-Sud dans une nouvelle orientation multilatérale adaptée à l’évolution actuelle des relations internationales.

          Cette vision « égalitaire » des puissances émergentes dans l’arène mondiale ne peut être soutenue que dans un contexte de la liberté d’actions due à la mondialisation. Pour atteindre ce but, elles se portent en défenseur des intérêts de tous les pays en développement au sein de ces « associations des sudistes » malgré la similitude de certaines de leurs pratiques économiques et commerciales avec celles du Nord. A travers leurs négociations avec l’Occident, elles envisagent l’instauration des mesures de rééquilibrage économique au sein des organisations multilatérales.

Zacharie BAENDA FIMBO

 Zacharie BAENDA FIMBO est chercheur-doctorant à l’Unité de recherche en Relations internationales du département de Science politique à l’Université de Liège (Belgique). Sous la direction du professeur Sebastian Santander, il réalise actuellement sa thèse de doctorat sur « Puissances émergentes et coopération Sud-Sud. La coopération sino-congolaise : regain d’autonomie ou nouvelles dépendances ? ».

 



 

1 Alain ROUQUIE, « Le Brésil, un Etat sud-américain parmi les grands ? » dans Christophe JAFFRELOT, (sous la dir. de),  L’enjeu mondial. Les pays émergents, Paris, Presses de Sciences Po.-L’Express, 2008, p. 113

2 Philippe MARCHESIN, La revanche du Sud, Paris, L’infini, 2010, p. 15

3 Tzvetan TODOROV, La peur des barbares. Au-delà du choc des civilisations, Paris, Robert Laffont, 2008, p. 15

4 Dot KEET, « Alternatives stratégiques Sud-Sud au système économique et politique mondial », Alternatives Sud, Vol. 14, Paris, Syllepse, 2007, p. 34

[5] La liste des pays du Sud bénéficiaires de l’APD est établie par le CAD pour les apports 2012 et 2013 http://www.oecd.org/fr/cad/stats/DAC%20List%20used%20for%202012%20and%202013%20flows%20fr.pdf, consulté le 14/11/2013

6 Jean COUSSY, « Un essai de typologie » dans Christophe JAFFRELOT, (sous la dir. de), Op. cit., pp. 70-74

[7] Sylvia DELANNOY, Géopolitique des pays émergents. Ils changent le monde, Paris, PUF, 2012, p. 31

8 Sebastian SANTANDER, (dir), L’émergence de nouvelles puissances. Vers un système multipolaire ?, Paris, Ellipses, 2009, pp. 23-24

[9] Ibid, p. 72

[10] Lire l’article XII de l’Accord sur l’OMC.  http://www.wto.org/french/thewto_f/acc_f/acces_f.htm, consulté le 05/07/2013

[11] A l’instar de la Chine et de la Russie, les autres puissances émergentes des BRICS : l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud ne cessent de solliciter un siège de Membre permanant au sein du Conseil de sécurité de l’ONU

[12] CEA-AN, L’Afrique du Nord et la coopération Sud-Sud dans un contexte de gouvernance régionale, Commission économique pour l’Afrique, Bureau pour l’Afrique du Nord, Rabat, 2011, pp. 21-24

[13] Lire l’article XVIII de l’Accord général sur les Tarifs douaniers et le Commerce (GATT de 1947), pp. 30-38 http://www.wto.org/french/docs_f/legal_f/gatt47.pdf, consulté le 31/07/2013

[14] Dot KEET, Op. cit., p. 58

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