Les faiblesses de l’économie chinoise : cas du modèle de développement et des SOE

Perspectives Internationales 07/11/2013 1

La littérature économique regorge de qualificatifs au sujet du développement économique que connait la Chine depuis quelques décennies. Pourtant, si l’on se place d’un point de vue « sino-centré », cette prouesse n’a rien d’exceptionnelle. En regardant de plus près l’histoire de la Chine, on peut s’apercevoir que la domination économique chinoise s’en intensifiée au fil des siècles pour atteindre plus de 30% du commerce mondiale jusqu’au 15ième siècle. Puis ce commerce à lentement périclité pour ne représenter qu’à peine 3% en 1950. Lorsque Deng Xiaoping a repris les rênes du pays en 1978, il s’est imposé en chef et a montré au pays la direction à suivre pour se développer. Pourtant l’économie chinoise qui a su s’en sortir lors de la crise économique et financière qui a frappé l’occident depuis 2009, connait un ralentissement de son activité économique. Wen Jiabao avait qualifié l’économie chinoise « d’instable, déséquilibrée, mal coordonnée et, en dernière instance, insoutenable »[1].

Le modèle de développement chinois

 Lorsque Deng Xiaoping est arrivé à la tête du parti, ses premières mesures étaient d’ouvrir l’économie du pays à l’extérieur pour passer d’une économie planifiée, qui a été un désastre tant sur le plan industriel qu’humain, à une « sociale économie ». Des Zones Economiques Spéciales ont été créée dès 1980 dans le sud du pays à Xiamen, Shantou ou encre Zhuhai. Puis des villes côtières ont été aussi ouvertes aux étrangers depuis Tianjin, à deux cents kilomètres de Pékin jusque dans le sud. L’objectif clairement établit était d’attirer les capitaux sous forme d’implantations ou d’investissements dans les entreprises déjà existantes dans le but de créer de l’emploi et d’acquérir des technologies.  Ce modèle de développement économique s’appuie sur la main d’ouvre pléthorique et bon marché dont dispose la Chine, et veut fonder son économie sur l’intérieur en exportant massivement des biens manufacturés. En 1980, la production de biens manufacturés représentaient 15% de la production, ils représentent désormais presque 90%. L’objectif de Deng Xiaoping était à l’époque de vouloir multiplier par quatre le PNB par habitant, qui s’élevait à 200 US dollars en 1980.

 Ce modèle de développement chinois – qui ressemble au modèle adopté par les pays d’Asie du Sud-Est qui consiste à exporter énormément afin de pouvoir monter en gamme rapidement dans la qualité des biens proposés – va s’appuyer en grande partie sur sa main d’œuvre. Pour atteindre ses ambitions économiques,  la Chine va se reposer sur son puissant outil de production industriel qu’est la State Owned Enterprise[2]. Tout en produisant et en exportant massivement, la Chine attire de plus en plus de capitaux étrangers, et peut, à l’inverse du Japon, obtenir de nouvelles technologies pour presque rien en retour. Car ces entreprises étrangères qui se sont implantées en Chine ont importé des nouvelles technologies pour faire produire. Et une des forces de la Chine est sa grande capacité à assimiler de nouvelles technologies. De sorte que, le tissu industriel chinois a su au fils des décennies, se moderniser pour proposer des biens de meilleures qualités et surtout plus diversifiés. Ce modèle de développement s’appuie sur une main d’œuvre bon marché à faible salaire et contraint les ménages à beaucoup épargner puisqu’il n’y a pas de protection sociale, l’éducation coute cher, etc. C’est pour cette raison que les SOE employaient une grande partie de la population.

 Ce modèle de développement économique  a permis à la Chine de se développer rapidement. Cependant, il connait trois limites essentielles. Tout d’abord, la croissance économique chinoise est très dynamique mais aussi et surtout très déséquilibré puisque ce sont essentiellement les villes côtières qui sont développées. En effet c’est la partie orientale du pays qui est intégrée dans l’économie et qui reçoit les investissements étrangers. Malgré les incitations gouvernementales et la volonté du « Go-West » proposé par l’état, la partie occidentale de la Chine accumule un certain retard de développement. L’état tente d’y remédié en délocalisant son industrie dans les terres mais l’inconvénient majeure est que cela disperse son industrie et risque d’affaiblir son économie. Cet écart de développement économique a un impact sur la population. C’est la seconde limite du modèle puisque depuis longtemps les chinois fuient les campagnes pour aller dans les villes en quête d’un travail et de quoi se nourrir. Les campagnes chinoises souffre d’un fort taux de chômage et peine à se nourrir, tant les campagnes sont les grandes oubliées du développement économique du pays. Actuellement, cinq cent millions de chinois vivent sous le seuil de pauvreté. Et parmi la population il existe même des distinctions sociales, notamment la distinction rural/citadin. Certain chinois sont considérés comme des sous-hommes, et doivent avoir un passeport pour se déplacer à l’intérieur du pays (户口hù​kǒu[3]). Enfin, dernier point noir du développement économique chinois est le vieillissement de la population. On estime que d’ici 2030, un quart de la population aura plus de 65 ans. Ce problème est une des conséquences de la politique de l’enfant unique et implique que le pays trouve un système de sécurité sociale adapté.

 Ce modèle de développement économique a permis au pays de rapidement s’imposé en tant que puissance économique. Mais un fort taux de croissance ne signifie pas que l’économie se porte bien. Au contraire, le modèle souffre et s’essouffle car la croissance économique, malgré les bons chiffres de ces dernières années, n’est pas saine. L’économie est avant tout portée par les exportations de biens. Ce qui implique que l’économie du pays est vulnérable aux chocs extérieurs et dépend trop des marchés extérieurs. Ensuite, la Chine a besoin d’importer énormément de matière première pour produire : terres rares, pétrole, etc. Ce qui engendre des frictions au niveau diplomatique puisque cela contrait la Chine à être présente là où résident ses intérêts : Moyen-Orient et Asie Centrale pour le pétrole, Russie pour le gaz. La Chine est même présente loin de ses zones d’influences « traditionnelles » : Afrique qui est généralement le partenaire de l’Europe, l’Amérique Latine, sous l’influence des États-Unis d’Amérique, est essentielle voire vitale pour l’économie de la Chine car fourni des métaux précieux. Mais ces partenariats sont très risqués pour certaines économies sud-américaines car la Chine est le principal client de ces pays, et si la Chine se retire, ces pays exportateurs verront leur économie fragilisée. Ensuite, en plus des exportations, l’Etat investit énormément dans les infrastructures : autoroutes, ponts, etc., qui ne seront pas rentables tout de suite. Ce qui signifie que si les exportations baissent, et que l’Etat ne construit plus, l’économie s’effondre. Enfin, l’économie chinoise n’est pas saine à cause de sa manière de produire. L’industrie chinoise est très polluante et l’impact environnemental catastrophique. Une croissance de 8% est meilleure qu’une croissance de 12% car cela implique une meilleure gestion des ressources énergétiques. Avant, produire une unité de PNB coutait 3 unités de PNB, alors qu’actuellement la ration est proche d’une unité utilisé pour une unité produite.

 Le modèle de développement chinois a été très efficace pour relancer l’appareil productif en déclin à cause du Grand Bond en Avant du grand timonier, mais ce modèle semble arrivé à sa fin. La Chine doit repenser son économie si elle ne veut pas s’écrouler. Pourtant, certains « dinosaures » de l’industrie chinoise sont encore à faire disparaitre, il s’agit des SOE. Ces mastodontes sont devenus un fardeau pour l’économie chinoise.

Le problème des SOE : nécessité d’une réforme[4]

 Un des problèmes de l’économie chinoise est les SOE. Les SOE ont longtemps été surprotégées par les autorités chinoises ; et par conséquent n’ont pas évolué suffisamment pour être pleinement intégrées dans une économie mondialisée. Ce qui est un tort car c’est bien le secteur privé qui est désormais le moteur de la croissance et est le plus innovant ainsi que le premier employeur du pays. Dans la conception Maoïste, les SOE sont non seulement une source d’emploi mais le premier fournisseur de services sociaux. Ce système est appelé « Iron Rice Bowl » (铁饭碗tiě fàn wǎn). Les termes du contrat sont simples : en contre-partie d’un emploi à vie et de diverses prestations sociales (logement fourni, soins médicaux payés, scolarisation des enfants et travail), les employés doivent se satisfaire d’un salaire faible. Les SOE sont des communautés indépendantes à l’image d’une ville.

 En 1949, quand Mao et ses partisans ont marché sur Pékin, le SOE ont vu le jour pour être le bras armé et l’extension du futur gouvernement mis en place. Ces entreprises ont permis une accélération rapide de la production industrielle. A leur tête étaient placés des managers jugés sur leur seule capacité à faire produire d’avantage. Cette mentalité de produire de plus en plus est dépassée et apparait être un énorme poids dans l’économie actuelle chinoise. Après plus de vingt ans de croissance et d’investissements étrangers, la Chine produit beaucoup trop de bien manufacturés. Cette surproduction coûte deux à trois points de croissance à la Chine. Cependant, dans le but de rendre rationnel cet acteur économique, Pékin voulait mettre en place des prêts émanant des banques commerciales d’état à la place des subventions directes. La raison pour laquelle Pékin voulait modifier le système de financement des SOE réside dans la différence entre une subvention, qui est accordée par l’Etat en vue de soutenir la production de l’usine, et entre un prêt qui devra être remboursé par l’organisme emprunteur. De sorte que les SOE ne dépendaient plus directement du gouvernement central. Ce changement semblait a priori être une solution pour les finances de l’Etat, or dans les faits, une banque commerciale d’Etat qui prête à une entreprise d’Etat ne peut voire pas du tout être remboursée. Au mieux, la banque d’état pouvait espérer percevoir les intérêts.

 Les conséquences sont terribles puisqu’au lieu de soutenir financièrement les SOE, l’Etat doit également aller au chevet des banques minées par des actifs douteux car les SOE ne remboursent par les banques à moins d’y être contraintes. Pékin met sous perfusion deux acteurs économiques majeurs : les SOE et les banques commerciales d’Etat.

 Il s’imposait de trouver une réforme concernant les SOE devenues un modèle économique obsolète et qui chaque année, mettaient à la rue de plus en plus de chômeur. La privatisation n’est pas vue comme une solution mais plutôt comme un manquement à la doctrine communiste et un pécher du système socialiste. Mais en 1997 durant le quinzième congrès national du parti communiste chinois, l’Etat et les gouvernements locaux ont reconnu ne pas être en mesure de sauver l’ensemble des SOE et une campagne de vente massive a été mise en place afin de recouvrir les dettes auprès des banques. Ces ventes de petites entreprises se sont faites entre élus politique ou avec leurs associés. L’objectif à court terme était de sauver les entreprises les plus stables parmi les 110 000 que comptait le pays à cette époque, et de ne garder que 100 entreprises. Cependant, une fois les entreprises rachetées et les dettes auprès de banques épongées, ces nouveaux patrons ont commencé à licencier. En outre la capacité financière de ces entreprises était plus faible qu’auparavant et elles n’étaient plus en mesure de rembourser les emprunts contractés auprès des banques.

 A cette époque, avant même d’envisager de vendre les SOE les moins imposantes et les moins rentables, Pékin a bien pensé à remettre à niveau ses entreprises d’état mais la facture aurait été trop salée : on estime qu’il aurait fallu débourser entre 241 et 301 milliards de dollar US, ce qui à l’époque représentait une somme colossale. Pour donner une idée, cette somme équivaut à 10% du montant de la monnaie de réserve de la Chine (en US dollar) en 2012, soit trois fois plus que le Japon. Il aurait été plus simple de « réparer » ces SOE défectueuses mais le concept de SOE est régit par d’innombrables politiques et théories.  S’est alors posé trois obstacles majeurs au rétablissement des entreprises d’états. Le premier obstacle vient de l’Union Soviétique et des pays satellites à l’ex-URSS qui ont prouvé par le passé qu’un changement trop rapide n’était pas la solution. Néanmoins il est difficile d’anticiper les effets des problèmes de l’ex union soviétique appliqués à la Chine. Mais cette crainte a suffi à calmer les ardeurs des vieux politiciens du parti chinois. Le second obstacle de l’époque est la disparition de la scène publique de Deng Xiaoping dans un contexte économique stagnant. Le successeur qu’il avait choisi, Jiang Zemin ne pouvait intervenir sur ce dossier sensible tant que Deng serait là, sachant qu’il préfère éviter toutes querelles politiques. Jiang Zemin a également dû jouer des coudes avec Zhu Ronji pour être à la tête des réformes sur les SOE. Ces luttes intestines provoquèrent l’absence d’un vrai chef de file en période où l’économie de se portait pas bien. Le troisième obstacle à la réforme des SOE vient bien évidemment de l’économie elle-même car les entreprises chinoises doivent être en mesure de pouvoir embauchés les employés mis à la rue par ces SOE souffrantes, cela n’est possible que si l’économie se porte bien. La Chine de Deng Xiaoping a connu une croissance élevée et soutenue, avec un des meilleurs taux de l‘époque. Les statistiques officielles montrent que la croissance s’élevait à 8,8% en 1997 et 7,8% en 1998. A partir de 1999, la croissance a légèrement baissé : 7,1%. On peut également se poser la question : à qui profiterait cette réforme des SOE ? Car le cout social pourrait se révéler très lourd car, comme vu précédemment, les SOE sont les premiers fournisseurs de services sociaux.

 Une solution a été envisagée par les politiciens pour enrayer le problème de ces entreprises devenues des machines à chômage de masse, qui était et est toujours un véritable problème en Chine : la technologie. La technologie offre l’espoir de s’en sortir si elle est correctement utilisée et permettrait de surpasser les concurrents. Mais à la fin des années 1990, la technologie n’était malheureusement pas la solution, comme le prouvait l’exemple de l’entreprise China Hualu Electronics qui était équipée des dernières technologies de chez Matsushita. Une réforme efficace des SOE, avec le concours du parti central était indispensable car pourquoi la Chine ne devrait se contenter que d’être un « atelier du monde » au seul motif que son avantage relatif est sa main d’œuvre pléthorique ? Mais actuellement, diverses pistes sont envisagées par le gouvernement. Une première piste serait de définir clairement les « biens et services publics » destinés à recevoir l’aide financière de l’Etat. L’Etat doit-il supporter la fourniture d’énergie ou l’installation de réseaux de télécommunications. Une autre solution serait de créer des structures de gestions des actifs publics.

 En conclusion, la Chine est arrivée au terme de son modèle de développement économique. Le secteur privé qui est le plus dynamique n’est pas suffisamment soutenu par le gouvernement chinois. L’économie est trop dépendante des marchés extérieurs et les dirigeants du parti en ont bien conscience, les prévisions de l’économie pour l’année à venir et pour 2014 montrent une nette baisse des exportations et des importations. La consommation des ménages doit décoller pour permettre une croissance économique soutenue et plus saine. Mais le vieillissement démographique ne va pas arranger les choses car, la partie de la population qui consomme le plus est la moins représentée. L’économie chinoise doit devenir plus mature est devenir une société davantage axée sur les services. Avec le vieillissement de la population, un débouché pourrait se créer.

Baptiste DUSSAUGE, Research Assistant à Asia Centre


[1] Problèmes économiques numéro 3066

[2] SOE, société possédée par l’Etat

[3] Système de régulation des mouvements migratoires internes mis en place en 1950, a divisé la population du pays entre ruraux et citadins. Ce système interdit tout mouvement migratoire entre les provinces et accorde le minima social aux citadins, tout en relayant les habitants des campagnes au rang de citoyen de seconde zone

[4] Réalisé à partir du livre de GORDON G. Chang. The Coming Collapse of China. Grande-Bretagne: Arrow, 2001. P 45-70

One Comment »

  1. So Idrissa 06/07/2014 at 20:56 - Reply

    Merci vs m’avai permi d bcoup savoir sur la chine j vs rmercie

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