Le « modèle turc » remis en cause par les manifestations de la place Taksim.

Perspectives Internationales 24/06/2013 0

Depuis le 28 mai 2013, l’AKP, le parti au pouvoir en Turquie, et particulièrement le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, font face à la plus importante mobilisation civile qu’ait connue la Turquie depuis leurs victoires successives et massives aux élections législatives de 2002, 2007 et 2011. Mobilisés autour d’une cause écologique – contestation face au projet de destruction du Gezi Park prévu dans le cadre des travaux de reconfiguration urbanistique de la place Taksim-, les manifestants s’en sont petit à petit détachés pour politiser leur discours, imposant ainsi un véritable bras de fer avec le gouvernement. Alors que le mouvement s’est trouvé secondé par une grève générale annoncée par les deux plus importants syndicats du pays et que 600 interpellations ont eu lieu à Ankara et Istanbul au premier jour de la grève, le gouvernement a annoncé qu’il n’excluait pas de recourir à l’armée pour empêcher de nouvelles manifestations. Bien que les premiers signes d’essoufflement du mouvement soient visibles, l’ambiance reste aujourd’hui encore particulièrement tendue en Turquie. Ces trois semaines de mobilisation ont eu pour conséquence de mettre en exergue une polarisation marquée de la société turque entre pro-manifestants et défenseurs du modèle de société défendu par l’AKP.

Une polarisation de la société turque.

Les manifestants de la place Taksim et de nombreuses provinces impliquées remettent en cause le « modèle turc » tant vanté par la communauté internationale il y a encore quelques mois au lendemain du printemps arabe[1]. Il correspondrait à  un mélange savamment dosé d’esprit démocratique et de libéralisme, enveloppé dans un islam modéré. Ce modèle fut présenté comme une référence pour canaliser islam et politique. Or, il a toujours été contesté par une importante frange de la population. Qu’il s’agisse des kémalistes ou des partisans de gauche, ils dénoncent un modèle où l’argent et la religion sont devenus les principaux moteurs du vivre-ensemble dans une République enracinée dans la laïcité depuis 1923. Si le développement du pays est aidé par un taux de croissance significatif depuis l’élection de l’AKP, cela s’est fait au détriment d’une certaine éthique culturelle, écologique ou morale. Ceux qui remettent en cause ce « modèle» sont généralement issus des classes moyennes supérieures urbaines, aisées et éduquées, très clairement relayé par le milieu artistique et culturel[2].

Les partisans de l’AKP, quant à eux, considèrent que le rythme économique de la Turquie est une des raisons qui a permis à Ankara de retrouver une place de choix sur l’échiquier international. Les performances économiques de la Turquie, ces dernières années, n’ont pas été sans conséquence sur le plan diplomatique. Depuis une décennie, beaucoup de turcs apprécient voir leur pays renouer avec les capacités d’influence qu’il a pu avoir du temps de la grandeur de l’Empire. En effet, la nouvelle génération des dirigeants de PME, issus des classes montantes anatoliennes, semble acquise à cette ligne politique et économique. Les dissensions de l’opinion publique turque quant à ce modèle de développement étaient, jusqu’à aujourd’hui, objet de débat mais pas de mobilisation massive et d’affrontements. Le projet de construction d’un centre commercial à la place du Gezi Park et des derniers arbres du centre d’Istanbul semble avoir été l’étincelle que la population attendait. La polarisation induite par ce mouvement risque d’être un détonateur pour d’autres contestations de ce genre.

De la sauvegarde des arbres à la remise en cause de la ligne politique de l’AKP.

La tendance écologiste à l’origine de la protestation reste le fil rouge des manifestants mais, parallèlement aux violentes représailles policières, le profil des manifestants s’est diversifié et les revendications environnementales se sont rapidement politisées. Des kémalistes purs à des militants de gauche, voire des musulmans anticapitalistes, l’ensemble reste malgré tout constitué d’un agrégat de mécontents, souvent apolitiques, remettant en cause l’autoritarisme toujours plus affirmé du Premier Ministre et la ligne politique de l’AKP allant dans le sens d’une « islamisation rampante » de la société, c’est-à-dire d’une modification des habitudes de vie. Ces deux dernières années, de très importants débats sociétaux ont animé la société civile turque sur des thématiques bien particulières : la liberté de la presse[3], l’éducation[4], l’avortement[5] et évidemment la véritable guerre organisée par l’AKP à l’encontre des points de vente et des débits d’alcool[6]. Nombreux sont les turcs qui perçoivent, ne serait-ce que par l’existence du débat remettant en question des acquis de longue date au sein de la République Turque, une dérive autoritaire par l’entremise d’une limitation progressive des libertés individuelles et collectives.

Erdogan perdant sur le plan international mais probablement conforté au niveau national.

La spontanéité du mouvement et son caractère résolument pacifiste, comme l’atteste la dernière égérie du mouvement Erdem Gunduz[7], tranche avec l’attitude du Premier ministre à l’encontre des manifestants qu’il n’hésite pas à qualifier de « vermines » au travers du terme devenu un symbole du mouvement, « Capulcu »[8]. De la même manière, les violences policières totalement disproportionnées et constatées par de nombreux organismes de protection des droits de l’Homme[9] risquent à la fois de ternir l’image du gouvernement à l’international mais aussi de remettre en cause l’idée que la Turquie n’était en proie à aucun trouble social, car protégée par son économie.

En revanche, s’il est un peu tôt pour le présager, il est grandement possible que les prochaines élections législatives de 2015 confirment l’AKP comme parti ultra-majoritaire et confortent Erdogan dans le choix de ses politiques. L’exemple de la large victoire de la droite gaulliste aux élections législatives de juin 1968, suite aux évènements de mai 68 est là pour en témoigner. Pour espérer  constituer une véritable force d’opposition, la classe ouvrière et la jeunesse éduquée qui constituent la majeure partie des manifestants doivent structurer leur mouvement et développer beaucoup plus de liens.

Il ressort de ce mouvement la nécessité pour l’AKP de conduire une politique plus conciliante pour toutes les franges de la population turque, rurale et urbaine, religieuse comme laïque. Si le message des manifestants n’est pas entendu, un mouvement aussi massif et spontané aura des conséquences qui pourraient déstabiliser l’équilibre social d’une Turquie en plein renouveau.

                                                                                                         Bertrand Ollivier

Bertrand Ollivier est licencié en droit de l’Université Paris 1 et diplômé en relations internationales et études européennes de l’Université Paris 8. Après des stages de plusieurs mois effectués dans des rédactions en Afrique subsaharienne et en Algérie, il a passé une année d’échange en Master 1 au sein de l’Université Galatasaray d’Istanbul en Turquie, pays pour lequel il a un attachement très particulier et dont il garde un intérêt marqué pour son actualité politique et sociale.


[1] Dorothée SCHMID, « Le modèle turc à l’épreuve du printemps arabe », Questions Internationales, Bimestriel de l’Ifri, janv/février 2012, p. 10.

[2] Guillaume PERRIER, « En Turquie l’art de la révolte », Le Monde, 15/06/2013

[3] Guillaume PERRIER, «La liberté de la presse en procés », blog Monde.fr, 12/09/2012.

[4] Laure MARCHAND, « Une réforme de l’éducation divise la Turquie », Le Figaro, 29/03/2012, p.12.

[5] «Turquie, des femmes dans la rue pour défendre le droit à l’avortement », l’express.fr + AFP, 4/06/2012.

[6] Laure MARCHAND, « Le gouvernement turc durcit sa guerre contre l’alcool », Le Figaro, 29/04/2012.

[7]Emiliana MALFATTO , « Les Hommes debouts », nouvel icone de Taksim », Libération, 18/06/2013

[8] « Capulcu » n’a pas de traduction exacte, il regrouperait les termes « vermine », « racaille » ou « vagabonds ».

[9] La Fédération Internationale des Droits de l’Homme a signifié son inquiétude dans un communiqué du 5/06/2013.

 

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