Transformation des campagnes et tourisme rural en Chine, vers de nouveaux rapports ville-campagne: l’exemple de la périphérie de Shanghai

Perspectives Internationales 20/06/2013 0

 La marche engagée de la Chine, sur la voie du progrés depuis trente ans, a bouleversé la société et tout le pays en profondeur. La Chine « ré-ouverte » depuis trente ans, se retrouve face au monde, face à l’étranger et face à elle même. En moins de trente ans, le pays a réalisé, une transition post-maoïste et le passage à une économie de marché, une révolution urbaine, un détachement du monde rural, accompagnée d’une transition des modes de transports. Les écarts entre les villes et la campagne n’ont jamais été si importants. Ce principal clivage spatial et économique de la Chine contemporaine anime les dynamiques d’un monde rural dominé par la ville. En effet, depuis plus de vingt ans, l’urbanisation a explosé. Des mégapoles et ensembles urbains s’étirant sur des centaines de kilomètres se sont formés. La place des espaces ruraux dans ces nouvelles mutations semble être en retrait. Ces bouleversements opérés en quelques décennies ont formé une nouvelle classe d’urbains enrichie, disposant de plus de temps libre.

L’économie du tourisme et des loisirs s’est vue devenir irremplaçable en l’espace de moins de quinze ans, dans un premier temps, pour l’Etat initiateur et investisseur dans l’aménagement touristique et dans un second temps, pour ceux qui individuellement ont créé des entreprises liées aux voyages et à la récréation. Le tourisme s’est diffusé dans toutes les strates de la société chinoise, dans les espaces urbains, mais aussi ruraux. L’activité touristique, nouvelle ressource économique  des espaces périurbains et ruraux est alors une « voie », pour la promotion d’un monde rural éclaté et par ailleurs une ressource pour dynamiser l’économie des espaces périurbains et ruraux.

L’observation et l’identification de ceintures de loisirs et de tourisme à la périphérie  des moyennes et grandes villes témoignent de cet engouement économique. Avec le rapide développement économique de la région du delta du Yangzi, et les investissements dans le secteur du tourisme, en particulier dans les périphéries de la municipalité shanghaienne, 97 projets touristiques ont été menés à terme à la veille de l’année 2000. Plus de sept millions de voyages ont été effectués par les citadins shanghaiens vers les arrondissements périphériques en 1996, et quinze millions en 2003 (WU et CAI, 2006). Le Bureau National des statistiques du tourisme estime à 1,7 milliard le nombre de  déplacements touristiques nationaux en Chine en 2010, représentant 5 % du produit intérieur brut chinois. Les mêmes statistiques évaluent à environ 300 millions le nombre de touristes nationaux pour l’année 2010.

En quoi le tourisme rural participe-t-il à la transformation des espaces ruraux et active de nouvelles relations ville-campagne ? Que se passe-t-il au niveau des exploitations rurales ?

En premier lieu, nous montrons les mécanismes de modernisation de la société chinoise et de métropolisation à l’œuvre dans notre région d’étude. Puis en second lieu, nous construisons une typologie du paysage rural touristique, pour finalement aborder la question du devenir de ces espaces entre activités agricoles et touristiques.

Modernisation et urbanisation de la société chinoise, ou le délaissement du monde rural ?

Une dynamique métropolitaine et économique des espaces: la pression urbaine sur les espaces ruraux

Les réformes engagées à la fin des années 1970, puis dans un deuxième temps à partir du début des années 1990 vont modifier l’urbanisation. Les choix politiques tels que la contractualisation du travail, la création d’un marché immobilier et la réforme des entreprises d’État ont ensuite eu un impact décisif sur le tissu économique et social des villes, et ont croisé un recentrage du développement, hier basé dans les zones franches et les campagnes littorales, sur les villes elles-mêmes. Celles-ci, jusque-là « contournées » par les réformes chinoises, en sont devenues au contraire les acteurs, les leaders et les vitrines (SANJUAN, 2012). Désormais les villes chinoises, avec Shanghai comme modèle, vont s’étaler toujours plus loin dans leurs franges périphériques en consommant les terres arables des anciennes ceintures maraîchères. La périphérisation des activités et le redéploiement industriel, technopolitain et commercial forment une vaste aire périurbaine autour de chaque ville chinoise. Ces dynamiques de périurbanisation ont considérablement consommé les espaces ruraux, notamment maraîchers, ancienne ceinture nourricière pour partie de la ville. Le contexte des recherches menées sur ces questions est celui d’un espace[1] fortement polarisé par la métropole shanghaienne donnant un espace rural original, densément peuplé et multifonctionnel. Ces campagnes du Jiangnan conservent des fonctions agricoles, mais aussi des fonctions tertiaires, comme des équipements touristiques. Surtout, ces espaces ruraux sont marqués par une activité industrielle importante. Le paysage n’est plus strictement rural, ni urbain conférant une singularité, les desakota analysés par T. G. McGee[2]. Ces nouvelles campagnes rurbaines deviennent de véritables espaces en recomposition. Les surfaces agricoles sont pour partie en sursis, les entreprises rurales et industries se multiplient le long des voies de communication en périphérie des villes.

La complexité socio-spatiale à l’œuvre, issue des dynamiques de métropolisation et d’espaces urbains et ruraux connectés au monde est aussi le jeu d’une évolution en profondeur de la société.

Le tourisme comme catalyseur de la modernisation et de l’urbanisation de la société

La société chinoise se trouve confrontée à des interrogations profondes sur les valeurs qui l’ont animée depuis plus d’un siècle (SANJUAN, 2006). Le tourisme intérieur chinois encore peu étudié dans les sciences sociales françaises est un des catalyseurs de ces recompositions spatiales, économiques et sociales. Son analyse permet de comprendre les enjeux contemporains d’une Chine en transition. Cette société de consommation très divisée en interne s’est formée par l’octroi de temps non travaillé, d’une augmentation globale du niveau de vie et de revenu et enfin s’est dotée de nouveaux goûts et de choix de consommation. Les réformes du temps libre en Chine ont signalé l’intégration d’une partie de la population chinoise dans l’avènement d’une forme de consommation, aujourd’hui devenue banale, le tourisme. A partir du début des années 1990, les mutations du monde urbain ont particulièrement précipité les transitions.

Le tourisme national chinois s’inscrit dans cinq mille ans d’histoire des pélerinages en Chine. A partir de 1949, le régime interdit la traditionnelle liberté de voyage. Le voyage étant identifié comme émanant de la bourgeoisie, de la luxure. Il est rattaché à la ville, à la décadence. Il est aussi assimilé à l’étranger. Dès 1978, avec l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping, le tourisme réapparait et va jouer dès lors un rôle très politique. Le Parti cherche à concilier des objectifs contradictoires : une application rigide du socialisme, la volonté de conserver des traditions tout en préservant l’unité nationale, les exigences du développement économique et la modernisation, incluant un système importé de l’occident (Sofield et Li, 1998). La hausse des revenus couplée au temps libre donne l’impulsion nécessaire au développement du tourisme. Les régions littorales chinoises accusent un PIB des plus importants. Il ne cesse de croitre depuis vingt ans. Les relais que sont les métropoles des régions littorales voient la formation de classe moyenne et riche. Le tourisme se voit être une nouvelle forme de réponse aux attentes nouvelles ou non des demandes d’urbains. Ainsi, des tendances comme le tourisme rural, ou les loisirs à la campagne apparus dès le début des années 1990, mais fortement affirmés dans la décennie suivante. La construction d’une société civile urbaine, entre autre basée sur un réaménagement du temps non travaillé, va fortement structurer l’apparition de nouvelles aspirations, de nouveaux secteurs économiques et provoquer de nouvelles occasions. Le tourisme rural est souvent perçu comme un tourisme autre. En ce sens qu’il se différencie du tourisme de masse des hauts-lieux déjà visités, il propose par ailleurs une formule touristique moins chère et enfin c’est le moment d’une parenthèse de verdure, en opposition aux réalités urbaines quotidiennes

Les espaces ruraux chinois et le développement

En un peu plus d’un demi-siècle, les campagnes chinoises ont connu de nombreux bouleversements. La collectivisation, le Grand Bond en avant, la révolution culturelle et la décollectivisation ont à chaque fois modifiée les modes et conditions de vie des paysans chinois ainsi que l’organisation du monde rural. Les dynamiques rurales aujourd’hui en Chine sont ainsi mues par les transformations de la production agricole chinoise en lien avec les logiques de marché, par les défis fonciers et environnementaux d’un pays en forte industrialisation, et surtout par la transition urbaine en cours et les nouvelles polarités métropolitaines qui émergent. La libéralisation, la décollectivisation et l’urbanisation accéléré marquent les deux premières décennies des dynamiques rurales. Les écarts ville-campagne sont dès lors exacerbés. Ils atteignent un niveau aujourd’hui encore inégalé (COLIN, 2006). Le développement des entreprises rurales non agricoles (xiangzhen qiye), a été, après la décollectivisation du début des années 1980, l’un des faits les plus marquants dans les campagnes chinoises (AUBERT, 2006). L’industrialisation rurale fut l’un des fers de lance du développement chinois, notamment dans les régions littorales méridionales comme le delta de la rivière des Perles, du delta du Yangzi ou la région de Wenzhou. Le creusement des écarts entre la ville et la campagne ne cesse de croître, des inégalités entre provinces se confirment, mais entre campagnes aussi. Les années 1990 ont connu un renversement complet dans les logiques de développement, en faisant désormais de la ville déjà constitué l’organisateur de la croissance économique et le donneur d’ordre pour un aménagement de ses périphéries rurales (SANJUAN, 2011).

Face à cet éclatement du monde rural, et les déséquilibres accumulés, le gouvernement lance une série de plans d’aménagement et de politiques de développement rural depuis 2000. Ceci vise principalement la modernisation et le rééquilibrage des espaces ruraux par rapport aux villes. Le programme le plus important et récent correspond aussi à la réédification des villages situés à proximité des villes (nongcun chengzhenhua). C’est l’heure de l’intégration ville campagne (chengxiang yitihua) et de réduire les écarts entre la ville et la campagne, en termes économiques, sociaux et d’équipements (Long, Liu, et CHEN, 2010). La construction des nouvelles campagnes socialistes (jianshe shehui zhuyi xin nongcun)[3]  focalise la revitalisation et la rationalisation des espaces ruraux en retard de développement. Ce programme mise sur le tourisme rural, la construction et la modernisation des infrastructures rurales. Ces programmes donnent une place importante au secteur touristique. Cette revalorisation d’espaces ruraux est doublée par une planification de bourgs et villages touristiques sur l’ensemble du territoire chinois. Le programme des nouvelles campagnes socialistes choisit ainsi sur l’ensemble du territoire chinois 100 districts ruraux (xian), 1000 bourgs (zhen) et 10 000 villages (cun).

Enfin, ceci est rendu possible par l’élargissement des perceptions du monde rural chinois. La campagne chinoise n’est plus nécessairement perçue comme répulsive, anxiogène et arriérée. La fabrication d’une image positive des espaces ruraux autour de notion amalgamées entre campagne, nature et environnement intact est en cours. L’idée de terroirs, le vert, la nourriture saine et fraîche, une alternative à la ville, les paysages et cultures sont autant de nouvelles valeurs attribuées à des espaces ruraux redécouverts et peu à peu replacés au centre des préoccupations.

Une typologie du paysage rural touristique

Les villages et bourgs des plans quinquennaux

            Nous distinguons plusieurs types au sein de cette catégorie. Nous rassemblons les villages et les bourgs planifiés pour le tourisme suivant les plans d’aménagement touristique (xiangcun lüyou guihua). Les planifications initiales ont été celles des bourgs d’eau à la périphérie de Shanghai. Ces expériences ont servi à la suite d’aménagement plus large concernant d’autres bourgs et villages. Bien souvent il s’agit de conservation paysagère avec de vastes opérations de restauration et réhabilitation. D’autres villages sont parfois crées, ils ressemblent plus à des parcs de loisirs que de véritables villages. Les bourgs d’eau (shuixiangguzhen) donnent l’identité régionale du bas-Yangzi. Ces bourgs devenus des hauts-lieux du tourisme en Chine, tant intérieur qu’international apparaissent comme la forme initiale d’un tourisme qui s’est considérablement épanoui et diversifié. Restaurés à la fin des années 1990, il s’agit de bourgs organisés en fonction des canaux et des lacs qui les bordent et limitent. Le Jiangnan est la région de Chine où la complémentarité entre l’eau et l’habitat est peut-être la mieux valorisée. Les hameaux, villages et bourgs ont une historicité et une architecture commune. Leur forme initiale est souvent circulaire, s’éloignant du modèle de la ville carrée administrative et septentrionale. C’est une forme ancienne de peuplement groupé de cette partie de la Chine. Les plans d’aménagement  de ces anciens villages (ou bourg) d’eau du Jiangnan (jiangnan shuixiang guzhen) ont été dessinés par des architectes shanghaiens de l’Université de Tongji à partir des années 1980, et réalisés à partir du milieu des années 1990.

Luxiang

Le village de Luxiang. Ce village se situe sur la presqu’île de Dongshan du lac Tai dans la province du Jiangsu. Le village a été en partie restauré. Les autorités ont décidé de reconstruire et d’agrandir le village pour le tourisme. (Photo: E. Véron, 1er juin 2012).

 La multiplication de villages devenus touristiques

Cette forme paysagère est récente. Elle rassemble des fermes ou gîtes ruraux, également connu sous le nom de Nongjiale en chinois.[4] Elle est directement liée à la diffusion et la popularisation du tourisme à la campagne suivant le couple hébergement/restauration accompagné par d’autres activités de loisirs (SU, 2011). Les villages échappent à un plan général d’aménagement touristique. C’est le succès économique du tourisme qui fait se regrouper en coopérative ou association les paysans du village.  Ces villages conservent parfois l’organisation et l’architecture initiale. En revanche, le développement et l’épanouissement de l’activité touristique dégagent des bénéfices réinvestis dans la construction de nouveau bâti toujours plus moderne et en rupture avec l’architecture locale. Le regroupement des paysans en relation avec les autorités locales et un réseau d’entreprises privées donne au village l’opportunité de se moderniser.

Shuikou

Le village de Shuikou. Ce village se situe au sud-ouest du lac Tai dans la province du Zhejiang. Le village devenu pour l’essentiel un village touristique, proposant une variété de loisirs à la campagne, notamment culturel, autour de la découverte et dégustation de thé. (Photo: E. Véron, 2 mai 2012).

Les fermes isolées dans la tentative de renouvellement économique

Ce dernier type est difficile à identifier, à enquêter. En effet, il s’agit de fermes individuelles (ou de nongjiale) pour partie réhabilitées en accueil à la ferme, proposant hébergement et restauration. En outre, dans les campagnes périurbaines des grandes et moyennes villes chinoises, ces fermes peuvent être à l’occasion des fermes cueillettes. Nous y revenons en dernière partie. Ces fermes peuvent être isolées des circuits touristiques et parsemées sur les espaces ruraux périurbains. Ou au contraire être intégrées à un site touristique rural plus ou moins important. Dans tous les cas, les paysans ne sont pas intégrés dans des logiques d’association ou de coopérative pouvant organiser l’activité touristique. Ces fermes sont inscrites dans une logique de complément de revenus par l’agrotourisme. Elles peuvent avoir été restaurées, voire rénovées. Le foyer paysan garde une activité agricole importante. Ce dernier type participe de manière importante au renouvellement des paysages ruraux chinois. La revalorisation et la composition de ces paysages ruraux est hétérogène.  Nous proposons dans un dernier temps de discuter le passage à une démarche locale associative et ou partenariale dans le cadre du tourisme rural.

Gangbei

            Le village de Gangbei. Ce hameau se situe dans l’arrondissement de Pudong (anciennement Nanhui). Ces corps de fermes ont été l’objet de rénovation, ceci en rupture avec l’architecture traditionnelle locale. (Photo: E. Véron, 3 avril 2009).

Revalorisation des espaces ruraux : activité agricole versus activité touristique

L’essor du tourisme rural ou culturel a pour intérêt de valoriser économiquement, socialement les espaces ruraux, et de réorienter les activités locales, pour donner une reconsidération paradoxale du monde rural par le monde urbain. Les communautés rurales en sont désormais au cœur. Le tourisme rural donne de nouvelles interactions entre le rural et l’urbain. Souvent perçu comme un moyen de lutte contre la pauvreté rurale, et d’augmenter et diversifier les sources de revenus des populations rurales, le tourisme rural est au cœur des enjeux d’intégration ville campagne. Ceci en termes économique, social mais aussi environnemental (YANG, CAI, SLIUZAS, 2010).

Nous dégageons deux grands groupes d’individus au sein de la communauté à l’origine de la constitution d’espaces ruraux devenus touristiques. Certains suivent une logique de compléments des revenus agricoles et autres par le tourisme, en maintenant l’activité de production de thé et l’accueil à la ferme. D’autres suivent une logique de supplantation de l’agriculture par le tourisme. Ces catégories ne sont pas fixes. Des résultats issus de nos observations d’enquête montrent le passage de l’une à l’autre.

Les mutations des activités agricoles pour le tourisme ?

Avec l’essor industriel, puis tertiaire de la Chine, la diminution de la part du secteur primaire dans l’économie chinoise s’aggrave constamment et radicalement à compter de 1997, année où elle ne représente plus d’1/5e du PIB, avec seulement 18%. Cette part avait chuté à 10% en 2009, marginalisant ainsi les activités dominantes d’une société traditionnellement agraire (SANJUAN, 2011).

Les produits agricoles et l’élevage d’animaux destinés à la consommation ont notamment bénéficié de la libéralisation de l’économie agricole et de la diversification de sa production en lien avec l’essor de nouvelles habitudes alimentaires (SANJUAN, 2011). L’essor urbain donne de nouvelles opportunités de productions aux paysans. Populations qui d’ailleurs se transforment peu à peu en exploitants agricoles. Les populations paysannes aux périphéries des grandes villes se muent en une population d’agriculteurs, multipliant les revenus par la variété des activités et leur lien à la ville et en employant des migrants comme ouvrier agricole.

La restructuration des ceintures vertes[5] de la ville témoigne des recompositions des liens de la campagne à la ville. Les productions agricoles de fruits et légumes l’emportent sur les traditionnelles céréales (blé et riz pour cette partie de Chine). Les ruraux peuvent désormais se concentrer sur des cultures spéculatives. Ces dernières se sont diversifiées des fruits (fraises, pastèque, raisin, pomme, pêche etc.) aux arbres[6] pour l’aménagement urbain et périurbain, en passant par les légumes (haricot, aubergine, pois etc.). Les fermes cueillettes dans les espaces périurbains se sont multipliées depuis dix ans.  Elles restructurent la ceinture verte éclatée par les nouvelles formes d’approvisionnement régional et mondial suivant des circuits courts d’approvisionnement direct.

Des espaces ruraux où l’activité touristique est majoritaire

En opposition avec la fonction première de production, des espaces ruraux se séparent profondément de l’activité agricole. Dans ce cas, l’intensité des équipements et des infrastructures de tourisme suffit au maintien de ces campagnes. Elles correspondent à une vaste folklorisation du paysage et de ces populations. De la nourriture aux coutumes locales (danses, savoir-faire culinaire, l’art du découpage de papier, la peinture de paysan…), un panel complet du folklore rural est remis au goût du jour. Le folklore réanime le monde des racines et du passé, de la permanence et du lien social. Mise en scène, la campagne devient un monde de valeurs du passé et des traditions, avec lesquelles on renoue l’instant du voyage. La folklorisation insiste sur l’esthétique artisanale. Le patrimoine immatériel (les chants, contes et histoires spécifiques du monde rural etc.) et le patrimoine matériel (les outils, les fermes, les bourgs, les paysages etc.) sont tous deux de plus en plus classifiés, quantifiés  et mis en valeur sur les sites. L’esthétique de la campagne participe à cette valorisation[7]. Dans les faits, les foyers paysans reconvertis en prestataires de services touristiques à la campagne conservent un lopin de terre utile comme complément pour la restauration, et aussi pour le loisir des touristes. Les conditions de travail, de revenus, d’habitat changent. Souvent le paysan devient le chef d’une petite entreprise dans laquelle on retrouve des membres de sa famille et des employés de services, jeunes et pas toujours locaux. Les migrants de provinces voisines plus pauvres trouvent du travail dans ces villages[8]. Il est aussi utile pour un complément de consommation dans le restaurant et de loisirs pour le citadin. Les seules fonctions de restauration et d’hébergement sont suffisantes à dégager des bénéfices[9].

Le difficile équilibre des activités ?

L’introduction et le choix de la nouvelle activité touristique et de loisir pourraient laisser entendre une progression des revenus et une amélioration générale des conditions rurales. L’introduction et la maîtrise de la nouvelle activité économique ne sont pas dépendantes du maintien ou non d’une activité agricole. Les formes sont diverses. Nous distinguons les exploitations conservant un lien à la terre, notamment pour l’exploitation des productions agricoles, des exploitations qui jouent sur leur localisation en milieu rural, mais n’ayant plus d’activités agricoles. Ces dernières formes sont souvent des entreprises connaissant un chiffre d’affaires annuel très important.

Les campagnes chinoises sont investies par un certain exotisme, avec de nouveaux goûts pour l’embellissement des fermes (qui n’ont plus rien d’une ferme locale d’il y a encore une décennie.) Le goût est au carrelage, au bambou et au toit aux tuiles vernissées en rouges, vertes, et oranges. Ces nouvelles ruralités créent de l’emploi localement et de nouvelles vocations. L’enrichissement global de la communauté permet de subvenir aux lacunes des services publiques dans les zones rurales, voire d’investir dans de nouveaux secteurs.

L’espace rural des loisirs et de la récréation devient un lieu de découverte, de l’altérité non seulement avec la ville, mais aussi avec le traditionnel regard porté sur les campagnes. La campagne que l’on découvre nous permet de rendre compte de notre civilisation. La campagne est un témoignage à la fois culturel, social et civilisationnel. Les campagnes s’en trouvent fragmentées, divisées. Ces mutations provoquent et contribuent à l’éclatement du monde rural chinois.

L’intégration ville-campagne, ou la fin d’un monde rural ?

Les dynamiques contemporaines ville-campagne composent d’un côté des paysages ruraux inédits, nouveaux et en devenir ; d’un autre côté, les liens entre la ville et la campagne sont profondément renouvelés. Les dynamiques métropolitaines sont marquées par l’absorption d’espaces dans le rayonnement d’influence de la métropole. Les espaces ruraux sont toujours dominés par la ville (BERQUE, 2011). Une certaine réalité du monde rural chinois disparait au profit d’une urbanisation toujours plus importante et une urbanité qui pénètre les campagnes. Ces espaces ruraux, devenus paysages ruraux touristiques sont quelque part des jardins renouvelés de la ville. Ces nouvelles activités et les politiques centrales relayées à l’échelle des provinces, des districts pour l’accompagnement et la mise en œuvre de projets touristiques visant le maintien des communautés rurales et leur développement représentent des moyens plus globaux de lutte contre l’isolement des espaces ruraux peu ou mal connectés au développement accéléré des zones urbaines chinoises. C’est semble-t-il également un moyen de faire la promotion d’espaces ruraux, voire plus largement du monde rural chinois chargé d’histoire, constituant la civilisation chinoise, tout en rattrapant la célérité du développement urbain.

La motivation est dans l’apprentissage, la découverte, via le folklore (minjian chuanshuo) et les héritages (yichan) de la culture locale. Il y a une mise en valeur touristique de certains sites par le folklore local, et la reconstruction de site.  La rapidité voire la brutalité des recompositions en cours témoigne des inégalités. Un paysan hier sortant des communes populaires, puis trouvant du travail dans une entreprise rurale du bourg, multipliant ses formes de revenus, peut aujourd’hui être devenu millionnaire et investir dans divers domaines, tout en ayant le statut de rural. Les communautés rurales sont en recomposition. L’introduction d’une nouvelle activité rentable permet le maintien des communautés rurales, et leur promotion s’il y a réussite. Ceci permet aussi de faire face à l’éclatement des services de protections, et d’accumuler un revenu pour l’éducation des jeunes générations, la réparation ou la modernisation des équipements touristiques, voire investir dans d’autres domaines d’activités.

Emmanuel Véron

Emmanuel Véron prépare une thèse de doctorat en géographie sur les nouvelles relations ville-campagne engendrées par le tourisme rural en Chine. Il a choisi la région du grand Shanghai ( delta du Yangzi) pour conduire ses recherches. Plus généralement, il s’intéresse aux mutations de la Chine contemporaine, de sa société et de son espace. Il travaille sous la direction du Professeur Sanjuan. Emmanuel est rattaché à l’UMR 8586 Prodig et à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il est par ailleurs ATER au sein de cette même université.

 

Bibliographie

AUBERT Claude, « Le devenir de l’économie paysanne en Chine », Revue Tiers-Monde, Paris, n° 183, juillet-septembre 2005, p. 491-515.

BERQUE Augustin, 2011, « Le rural, le sauvage, l’urbain », Etudes rurales, Paris, EHESS, vol.1, n° 187, p.51-61.

COLIN Sébastien, 2006, « La Chine et ses campagnes. « L’édification de nouvelles campagnes socialistes » : un remède contre le malaise rural chinois », Transcontinentales, Paris, Armand Colin, n°3, p. 47-66.

LONG Hualou, LIU Yansui et CHEN Yufu, 2010, «Building new countryside in China: A geographical perspective», Land Use Policy, n°27, p. 457-470.

SANJUAN Thierry, 2006, (dir.), Dictionnaire de la chine contemporaine, Armand Colin, Paris, 304p.

_, 2011, « Les nouvelles relations ville-campagne en Chine aujourd’hui », dans Guibert, M., et Jean Y., (dir.), Dynamiques des espaces ruraux dans le monde, Paris, Armand Colin,  coll.  « U géographie », p. 217-228.

_., 2012, « Le périurbain chinois à l’heure de la globalisation », Article du mois de Janvier, Réseau Asie, 5p.

SU Baoren., 2011, «Rural tourism in China», Tourism Managment, vol.32, n° 6, p. 1438-1441.

WU Bihu, CAI Liping, 2006, « Spatial Modeling: Suburban Leisure in Shanghai », Annals of Tourism research, vol. 33, n° 1, p. 179-198.

WU Bihu, FANG Fang et YIN Wendi, 1996, « Emissiveness and destination choice behavior of Shanghainese in their weekend recreation », Chinese Geographical Science, p. 259-271.

YANG Zhenshan, CAI Jianming et SLIUZAS Richard, 2010, « Agro-tourism enterprises as a form of multi-functional urban agriculture for peri-urban development in China», Habit International, n°34, p.374-385.

SOFIELD Trevor, LI FungMei, 1998, «Tourism development and cultural policies in China», Annals of tourism research, vol. 25, n°2, p. 362-392.


[1] Cet espace est celui de notre terrain de thèse, il s’agit du bas-Yangzi. Il regroupe la municipalité de Shanghai (6 340 km²), la partie septentrionale du Zhejiang, la rive sud de la province du Jiangsu et la partie sud de la province de l’Anhui appelée Wannan.

[2] Desakota est un mot indonésien, desa rural et kota urbain. T. G. McGee, à partir de l’exemple indonésien, montre les spécificités de la mégalopole asiatique, issu des travaux de J. Gottmann sur la Megalopolis américaine de Boston à Washington.

[3] En 2006, lors du XIème Plan quinquennal, sont définies les orientations politiques et d’aménagements.

[4] Le mot nongjiale est un néologisme, il est apparu dès le début de la généralisation du tourisme rural en Chine. Le mot est composé de deux mots essentiels. Le mot nongjia et le mot le. Le premier (nongjia) veut dire ferme. Le second dans ce cas, est un verbe, signifiant : être heureux, être joyeux, voire, apporter du bonheur. Ainsi, une traduction complète du nom désormais générique des gîtes ruraux chinois serait : être heureux à la ferme, le bonheur à la ferme. On mesure la mise en désir des campagnes.

 

[5] Nous retenons trois types d’espaces composant cette ceinture verte. Les espaces à vocation agricole maintenus, dans des logiques de circuits courts pour l’alimentation des marchés urbains, puis les espaces connaissant ou ayant connu des dynamiques de conversion de sols agricoles en sols urbains ou à urbaniser, et enfin les aires de réserve majoritairement mises en valeur pour le tourisme, voire en réserve foncière pour des activités futures plus lucratives.

[6] Nos observations (en mai 2012) dans la province du Zhejiang nous ont montré que la sylviculture était présente depuis un an autour de villages touristiques du sud ouest du lac Tai. Selon nos entretiens avec des exploitants locaux, un arbre peut se vendre jusqu’à 40 000 yuans l’unité. Notons que ces activités lucratives sont très récentes. Nous n’avions pas observé les années passées (2010 et 2011)  ce phénomène.

L’utilisation des arbres pour le développement et l’aménagement urbain est importante, surtout dans un contexte de « ville verte » de promotion environnementale et durable. Cet usage de l’arbre est selon nous divisé en quatre types : les parcs urbains et périurbains ou autre espace publique, la voirie (route et autoroute), les espaces désignés comme « écologique » et plus ponctuellement dans les villas, grands hôtels etc.

[7] L’esthétique florale (le colza par exemple) des paysages entre plaine deltaïque et irrégularité du relief collinéen nourrit les discours et représentations pour devenir motivation touristique.

[8] C’est le cas de village comme Shuikou, dans le nord de la province du Zhejiang, au sud-ouest du lac Tai. De jeunes paysans de la province voisine de l’Anhui sont venus trouver du travail. On les retrouve la plupart du temps dans les fonctions de services dans la restauration, notamment en ce qui concerne les jeunes femmes.

[9] Nos enquêtes dans le village de Shuikou ont révélé qu’en moyenne dans le village le revenu est de 800 000 à 1 million de yuan par an et par foyer.

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