Une radiographie politique et économique du Brésil de 2013

Perspectives Internationales 19/06/2013 0

L’élection de Roberto Azevedo à la tête de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), la Coupe du monde de football dans moins d’un an, les Jeux Olympiques dans trois ans – soit deux des événements mondiaux les plus médiatisés. Autant de raisons qui nous incitent à nous intéresser au Brésil et plus particulièrement à son économie.

Florissante il y a deux ans à peine, l’économie brésilienne semble aujourd’hui récolter les fruits de sa vigueur passée. On aime souvent comparer le Brésil à un bateau, moteurs coupés ou presque, qui parviendrait à avancer grâce à sa force d’inertie, héritage d’un passé qui semble aujourd’hui lointain. Il serait cependant erroné de considérer le Brésil sur le même plan économique que les autres pays occidentaux. Alors que ces derniers se fixent comme objectif 0,1% de croissance, le Brésil a vu sa croissance estimée au premier trimestre 2013 à 0,6%. Quel bilan peut-on tirer de la forme actuelle brésilienne? Peut-on voir en l’élection d’Avezedo un signe du changement économique du Brésil? Où en est aujourd’hui le Brésil ?

Une arrivée prévisible d’Azevedo a la tête de l’OMC ?

Alors que les premières candidatures se sont déclarées dès 2012, deux noms se sont très rapidement détachés des sept autres: Messieurs Herminio Blanco (Mexique) et Robert Azevedo (Brésil). A la faveur d’une véritable « diplomatie de coulisses », le candidat brésilien a su user de ses qualités connues et reconnues de diplomate pour parvenir à conquérir de nombreuses voix qui lui ont permis d’accéder au poste de Directeur général. C’est ainsi sous son impulsion que le Brésil a vu s’ouvrir des bureaux de commerce à Ouagadougou, Conakry, Bakou ou encore Khartoum[1]. Par un travail d’habile négociation, mélangeant lobbying et diplomatie, avec les BRICS mais aussi le reste du monde, le Brésil a ainsi réussi à rendre son candidat non seulement incontournable, mais surtout à le placer à la tête de l’une des institutions internationales les plus influentes. Pour autant, il ne faut pas voir la désignation de Monsieur Azevedo comme une fin en soi. Le Brésil cherche à renforcer sa visibilité sur le plan international, non seulement en développant ses relations bilatérales, mais aussi en ayant un poids institutionnel dans de nombreux organismes, avec pour but ultime d’intégrer en tant que membre permanent le Conseil de Sécurité des Nations Unies, revendication présente et pressante depuis déjà deux décennies. Parallèlement à cette diplomatie Sud-Sud, il est également intéressant de noter que le Brésil renforce ses liens avec les États-Unis. Depuis 1995, aucun président brésilien n’avait été reçu par un président américain. C’est désormais chose entendue puisque la visite de Dilma Rousseff est prévue pour octobre 2013. L’objectif de Washington est donc de vouloir laisser le leadership du Brésil sur le Cône Sud, tout en s’assurant que Brasilia serait un allié de choix et de poids dans la région. Le journal O Estado de São Paulo considérait ainsi que le Brésil ne doit « pas seulement [être] le représentant des pays émergents, mais qu’il soit considéré par tous comme une puissance capable de satisfaire les intérêts communs ».

Quelles conséquences et quels changements pour le Brésil ?

Si l’annonce de la désignation de Roberto Azevedo a été accueillie à Brasilia avec une certaine fierté, elle n’a cependant pas été au centre de l’actualité. Si l’importance diplomatique est indéniable, l’impact de cette nouvelle au niveau économique est des plus négligeables. En effet, le Brésil est en ce moment préoccupé non seulement par ses grands événements à venir – Coupe des Confédérations (15-30 juin 2013), Journées Mondiales de la Jeunesse (23-28 juillet 2013), Coupe du Monde de football (12 juin-13juillet 2014), mais aussi et surtout par son économie. Les problèmes récurrents du Brésil actuellement se regroupent autour de deux pôles : la politique basée sur la seule consommation interne et d’autre part, le crédit bancaire qui provoque une instabilité endémique.

La politique de Lula a permis l’accès de 27 millions de brésiliens à la classe moyenne[2], l’établissant désormais à 104 millions, soit 53% de la population. Si ces chiffres démontrent une politique économique qui a permis au Brésil de changer radicalement, ils soulèvent également de nombreuses questions. Ainsi, le pays se trouve confronté à un problème d’infrastructures, notamment perceptible au niveau des transports aériens.

Pour mémoire, en 2002, on comptait 36 millions d’embarquements. Ce chiffre s’élevait à 101 millions en 2012. Le FGV, école de management brésilienne estime ainsi une nouvelle crise aérienne est à prévoir dans les 7 prochaines années[3]. La demande est tellement importante au Brésil qu’il n’y a, non seulement plus suffisamment d’avions, mais aussi plus suffisamment de structures pour les accueillir.

Selon eux, il faudrait 10 milliards d’euros pour arriver à tout réguler.

La question des infrastructures est ainsi essentielle dans le domaine du tourisme, à la fois par le biais des moyens de communications mais aussi dans la promotion des grands événements à venir. Un grand nombre de journalistes s’inquiètent du retard pris dans les travaux visant à construire ou à mettre aux normes les stades[4].

Radiographie économique du Brésil de 2013.

Si le Brésil tend aujourd’hui à être bien plus qu’un pays émergent, quelques chiffres clés sont toutefois nécessaires à garder à l’esprit.

La croissance au premier trimestre 2013 a été estimée à 0,6%. Comment l’expliquer ? Il s’agit avant tout de la politique de Dilma Rousseff, politique de protectionnisme[5]qui va à l’encontre de la politique promue par l’OMC. L’exemple de la politique mise en œuvre pour le sucre est des plus éloquentes. Le gouvernement brésilien a annoncé (au début de l’année) des subventions pour l’industrie de la canne à sucre de l’ordre de 125 millions de reais (50 millions d’euros). Une aide de 5 euros sera versée aux producteurs à chaque tonne de canne à sucre récoltée. Cela vise à maintenir le coût de production de l’éthanol brésilien de 0.20 centimes de dollar/litre, soit moins de la moitié du coût de l’éthanol[6] américain, produit à partir du maïs.

L’ONU a dans un même temps annoncé une projection de croissance de 3%, corrigeant sa précédente projection qui l’établissait à 4%[7]. Pour 2014, la projection est de 4,2%, s’établissant à 3,6% sur l’ensemble du continent sud-américain. La locomotive de toute cette croissance étant l’agroalimentaire et la production agricole du pays. Or, le gouvernement parie sur un certain nombre de secteurs afin de continuer à stimuler sa consommation : immobilier, logistique, agroindustrie, agroalimentaire, sans compter le secteur des services et de la consommation.

De plus, au Brésil, la question des taux d’intérêt est fondamentale, puisqu’il s’établit entre 7 et 8%, ce qui a évidemment des conséquences considérables pour la politique économique brésilienne. On a aussi assisté à une augmentation constante des salaires[8]. La moyenne des salaires au Brésil a progressé de 8,7% entre 2008 et 2011 et plus particulièrement de 2,4% entre 2010 et 2011, selon l’IBGE (INSEE brésilien). En parallèle à ce constat, on assiste d’un autre côté, à une inflation de 5,5% que les gouvernements successifs ne parviennent pas à réguler et qui peut aussi être expliquée par l’absence de politique interne pour développer une agriculture.

Par exemple, le gouvernement n’a pas pris de mesures ni contre la sécheresse dans le Nord-Est du pays, ni pour lutter contre les inondations dans le Sud. A cela s’ajoute le prix des carburants qui ne cesse d’augmenter, ce qui rend le transport des marchandises encore plus cher. L’exemple de la tomate illustre parfaitement ces dysfonctionnements. La tomate a donc été le produit qui a le plus souffert des conséquences en raison de ces facteurs[9]. Le Brésil en produit, mais n’a pas la structure pour soutenir sa production et écouler ses produits[10].

Afin d’appréhender le Brésil, il est aussi intéressant de s’attarder sur l’image qu’il dégage. Ainsi, Macunaima[11], petit personnage de la littérature brésilienne représente le brésilien souriant, mais fainéant, image répandue dans le monde. Au vu des événements à venir, le pays est en effervescence, il faut donc prouver au monde extérieur que cette image est dépassée. Or, une façon de se défaire de cette image est d’avoir plus de poids à l’international. Et cela passe par des éléments plus significatifs que la nomination d’Azevedo.

                                                                                                                                                                                                   Danilo Rocha Lima

Danilo Rocha Lima est né à Bahia, au Nord-Est du Brésil. Il a fait ses études de journalisme à l’Université Fédérale de Pernambouc, à Récife, au Brésil jusqu’en 2009. Il a ensuite rejoint l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (Sciences Po Paris), où il a été diplômé en master à l’école de journalisme de Sciences Po Paris, en 2011. Pour la fin de ses études à Sciences Po Paris, Danilo a réalisé le documentaire-vidéo Via Crúcis: La crise de vocations dans l’Eglise Catholique en France. Danilo a travaillé au sein des rédactions de TV Globo, Radio CBN au Brésil, Globo TV International à Londres, France 2 et RFI Brésil à Paris. Actuellement basé à Paris, il est consultant pour l’agence de conseil en communication financière Shan, pour des clients brésiliens et français.

 


[1] « Marcos Troyjo : O significado da vitoria na OMC », Folha de S. Paulo, 08/05/2013, http://www1.folha.uol.com.br/opiniao/2013/05/1274983-marcos-troyjo-o-significado-da-vitoria-na-omc.shtml
[2] « Brésil: de plus en plus de noirs dans la classe moyenne », L’express, 24/10/2012,  http://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique/bresil-de-plus-en-plus-de-noirs-parmi-la-classe-moyenne_1178251.html
[3] « Estudo preve nova crise aérea no Brasil em 7 anos », Folha de S. Paulo, 28/05/2013, http://www1.folha.uol.com.br/mercado/2013/05/1285873-estudo-preve-nova-crise-aerea-no-brasil-em-7-anos.shtml
[4] « Manifestations contre les dépenses de l’organisation du Mondial 2014 », Le Monde, 17/06/2013 http://www.lemonde.fr/ameriques/video/2013/06/17/bresil-manifestations-contre-les-depenses-de-l-organisation-du-mondial-2014_3431281_3222.html
[5] « Brésil et commerce extérieur : l’inéluctable réflexe protectionniste ? », Perspectives internationales, 18/10/2011,  http://perspectivesinternationales.com/?p=396
[6] « Opiniao : Etanol, protecionismo, direitos humanos e gepolitica », José Marcos Domingues, Estudos em Geociencas e Direito, 18/06/213 http://www.geodireito.com/?p=4349
[7] « ONU reduz projecao do PIB do pais em 2013 para 3% », Exame.com, 23/05/2013 http://exame.abril.com.br/economia/noticias/onu-reduz-projecao-do-pib-do-pais-em-2013-para-3
[8]« Salario medio do brasileiro aumentou 2,4% de 2010 para 2011», Agencia Brasil, 24/05/2013 http://agenciabrasil.ebc.com.br/noticia/2013-05-24/salario-medio-do-brasileiro-aumentou-24-de-2010-para-2011
[9] « Alta no preco do tomate faz cantina italiana declarar guerra ao ingrediente », Bom Dia Brasil, 05/04/2013, http://g1.globo.com/bom-dia-brasil/noticia/2013/04/alta-no-preco-do-tomate-faz-cantina-italiana-declarar-guerra-ao-ingrediente.html
[10] « Pourquoi la tomate est-elle si chère au Brésil ? », Aujourd’hui, le Brésil, 07/04/2013, http://bresil.aujourdhuilemonde.com/pourquoi-la-tomate-est-elle-si-chere-au-bresil
[11]  « Le Néo-picaresque brésilien au XXème siècle. L’exemple de Macunaima de Mario de Andrade », Mario M. Gonzalez, Etudes littéraires, vol.26, n°3, 1994, p.69-80 http://www.erudit.org/revue/etudlitt/1994/v26/n3/501056ar.pdf http://www.autresbresils.net/dvds/fiction/article/macunaima

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