Un gaz toxique pour le Mozambique ?

Perspectives Internationales 09/06/2013 2

Deux ans après les premiers forages, le Mozambique se réveille bordé de gisements gaziers géants, convoités de toutes parts. Le pays, qui se relève à peine d’une terrible guerre civile entre 1977 et 1992 (1 million de morts et 6 millions de déplacés), semble bien fragile pour tirer son épingle du jeu, et éviter «le cauchemar des hydrocarbures». L’exploitation de ces gisements n’est pas prévue avant 2018, mais déjà les tensions politiques et sociales se font sentir.

Source : Revue “L’Espace politique”

UN POTENTIEL GAZIER GIGANTESQUE

            Les découvertes de gaz au large des côtes du Mozambique n’en finissent plus. Depuis 2010, les explorations offshore – menées essentiellement dans le bassin de Rovuma au nord-est du pays – ont permis de détecter «plus de 3,1 milliards de mètres cubes (Mm³) de gaz naturel»[i]. Ces découvertes, réalisées par les compagnies texane Anadarko et l’italienne Eni[ii], propulsent le Mozambique dans les quinze pays détenteurs des plus grosses réserves de gaz de la planète[iii].

            Les ressources découvertes dans le bassin de Rovuma ne seraient pourtant qu’une fraction du gigantesque potentiel gazier de ce pays d’Afrique australe, la grande majorité de la zone économique exclusive du Mozambique n’ayant pas encore été explorée. Le gouvernement mozambicain devrait accorder de nouveaux permis de prospection offshore dans le courant de l’année 2013. Tous les regards se portent à présent sur les zones situées à l’est et au sud du bassin de Rovuma, jusque dans le delta du Zambèze, au centre du pays. «Le Mozambique disposerait de 7,1 Mm³ de réserves »[iv] d’après Empresa Nacional de Hidrocarbonetos, la compagnie nationale mozambicaine d’hydrocarbures. Si ces estimations se confirment, le Mozambique disposerait des septièmes réserves mondiales de gaz, derrière l’Arabie Saoudite (8,1 Mm³), et devant les Émirats Arabes Unis (6 Mm³)[v].

            La consommation régionale de gaz étant faible, à l’exception de l’Afrique du Sud, l’extraction de ces réserves devrait se faire principalement à destination des marchés demandeurs, et notamment vers l’Asie. «Le Mozambique pourrait devenir le deuxième exportateur de gaz naturel liquéfié (GNL) après le Qatar, surpassant l’Australie»[vi]. La liquéfaction du gaz, nécessaire pour le transport par voie maritime, demande des infrastructures coûteuses, des navires spéciaux, et un savoir-faire certain. «Anadarko et Eni se sont accordées pour construire conjointement une usine de liquéfaction – dans la province de Cabo Delgado, au nord du pays -, mais aucune n’a d’expérience dans le développement et l’exploitation d’une telle installation, qui peut coûter plusieurs dizaines de milliards de dollars»[vii]. Les deux compagnies ont donc réduit leurs parts dans leurs permis respectifs pour s’allier avec d’autres opérateurs, et bénéficier de leur apport financier et technique. Elles cherchent notamment à s’associer avec des majors compétentes dans la production de GNL comme Shell ou Exxonmobil, pour commencer l’exploitation des gisements à l’horizon 2018.

            Une telle manne attise les appétits des compagnies gazières du monde entier. Chacune veut «sa part du gâteau», comme en témoigne le récent affrontement entre Shell et la compagnie thaïlandaise PTTEP (remporté par cette dernière), pour racheter les 8,5% de Cove Energy, partenaire d’Anadarko dans sa zone d’exploration[1]  (block 1)[viii]. Les entreprises asiatiques sont à la pointe dans cette ruée vers l’offshore mozambicain. Anadarko, détentrice de 36,5% du block 1, est notamment associée avec le japonais Mitsui (20%), et les indiens Bharat (10%) et Videocon (10%). De son coté, Eni, qui possède 50% du block 4, s’est alliée avec China National Petroleum Company (20%), et le coréen Kogas (10%).

            Le Mozambique est ainsi amené à devenir un acteur majeur sur le marché mondial du gaz. Le bouleversement sur le plan géopolitique est également considérable au plan régional. Jusqu’à présent, le Mozambique était un espace de transit pour les marchandises entre ses voisins enclavés et le littoral. Avec l’exportation des ressources gazières à l’échelle mondiale, il ne serait plus une interface à la périphérie, mais bien un centre d’impulsion du commerce régional, ouvert sur le monde.

            Cependant, l’exploitation de ces ressources énergétiques pourrait bien s’avérer plus chaotique, compte tenu de la fragilité des fondations sur lesquelles le pays s’appuie.

UNE ORGANISATION TERRITORIALE DÉFAILLANTE

            Le territoire mozambicain propose un profil atypique. Le pays, en forme de «Y», s’étire sur 2000 kilomètres du nord au sud, et ne s’étend que sur 600 kilomètres dans sa plus grande largeur, à sa frontière avec la Tanzanie. Pourtant, l’organisation de l’espace ne s’est pas faite selon un axe nord-sud structurant. «Les liaisons nord-sud ont toujours été dérisoires car négligées»[ix] par le pouvoir politique. L’aménagement est le résultat de la place du Mozambique dans le commerce régional. Le territoire mozambicain est fragmenté par des parallèles est-ouest qui relient les États voisins enclavés, à l’est, vers les villes du littoral, à l’ouest. Ces villes sont «avant tout des centres portuaires qui constituent la conclusion d’axes ferroviaires allant loin vers l’intérieur des terres, jusqu’aux pays riverains»[x]. Cette organisation constitue un handicap sérieux pour le développement des projets gaziers au nord du pays. La zone d’activité du nord se retrouve coupée de Maputo, capitale politique et cœur économique du pays. Ce phénomène est renforcé par l’excentration de la ville à l’extrême sud du territoire. L’impulsion économique de la capitale se limite à sa région et ne parvient pas à irriguer les provinces du centre, et du nord.

            Le Mozambique souffre également de la faiblesse de ses infrastructures, voir de leur inexistence. Elles sont «tout à fait inadaptées face au récent afflux d’investissements dans le secteur gazier»[xi]. Cette industrie a besoin d’installations portuaires conséquentes, de routes entretenues entre les différents pôles économiques du pays, de logements, de réseaux d’eau, d’électricité et de télécommunications performants. Ces lacunes forment un obstacle majeur au développement de projet industriel. Il semblerait bien que les investisseurs soient contraints de prendre les devants pour pouvoir débuter l’extraction du gaz dans cinq ans. L’État, incapable techniquement d’assurer la conduite de tels projets, est également fragilisé sur le plan politique.

UNE DEMOCRATIE DE FACADE MENACEE PAR LE RETOUR DE LA VIOLENCE POLITIQUE

            Le Mozambique se trouve dans une période transitoire post-conflit qui s’éternise. La rivalité entre le Frente de Libertação de Moçambique (FRELIMO) et la Resistência Nacional Moçambicana (RENAMO), anciens ennemis durant la guerre civile, ronge toujours l’échiquier politique. Les résultats aux différentes élections retranscrivent l’implantation géographique des deux partis pendant la guerre civile : Le FRELIMO conserve sa domination sur le sud, tandis que la RENAMO préserve son  influence sur le nord et le centre du pays. «La bipolarisation politique du Mozambique constatée jusqu’à présent doit ainsi être comprise comme le prolongement du conflit armé en temps de paix et non comme le résultat d’un jeu politique ouvert et démocratique»[xii]. En avril 2013, Afonso Dhlakama, le leader de la RENAMO, a revendiqué l’attaque d’un poste de police à Muxungue, dans la province de Sofala (centre), causant la mort de sept personnes dont quatre policiers[xiii]. Cet assaut faisait suite aux menaces proférées par l’ex-chef rebelle en novembre 2012. Dhlakama « s’était dit prêt à “détruire le Mozambique” si le FRELIMO ne consentait pas à des réformes du système électoral pour partager davantage le pouvoir et la manne économique issue des gisements de charbon et de gaz»[xiv].

            Le retour de l’instabilité et de la violence politique est le fruit d’un double processus. La RENAMO est en constante régression depuis les premières élections présidentielles et législatives libres de 1994. Afonso Dhlakama n’a recueilli que 16,4% des voix en 2009, alors qu’il avait obtenu 37,7% à la présidentielle de 2004[xv]. Le parti d’opposition a également subit une scission avec la création du Movimento Democrático de Moçambique (MDM) en 2009. La RENAMO, en perte de vitesse, ne s’inscrit pas définitivement dans le circuit politique et semble être tentée par la violence pour survivre, n’ayant jamais totalement déposé les armes.

            Paradoxalement, la faiblesse de l’opposition ne bénéficie pas au FRELIMO. L’ancien parti marxiste-léniniste converti au libéralisme, est au pouvoir depuis l’indépendance de 1976. «Il n’y a pas eu de véritable processus de démocratisation [depuis la fin de la guerre], mais plutôt une reconversion du parti unique au pouvoir en pouvoir hégémonique autoritaire adapté au pluralisme»[xvi]. Cependant, le leadership du FRELIMO s’est considérablement réduit avec l’explosion de l’abstention aux différents scrutins (plus de 50% d’abstention pour la présidentielle de 2009). Une partie croissante de la population, se détourne d’un jeu politique gangrené par la mauvaise gouvernance, l’affairisme, et la corruption. Le Président Guebuza est aujourd’hui assis sur un trône bancal, d’autant qu’à l’instabilité politique émergente, s’ajoute une situation sociale préoccupante.

UN CONTEXTE SOCIO-ECONOMIQUE FRAGILE

            Malgré ses 7% de croissance par an pendant la dernière décennie[xvii], le Mozambique demeure dans une position précaire. Cet essor apparent a pendant longtemps été «une croissance de rattrapage» après les seize années de guerre civile. Dans une certaine mesure, cette croissance est déconnectée de l’économie réelle car elle est alimentée par l’aide extérieure. L’État dépend en grande partie de l’aide internationale qui assure encore 50% de son budget[xviii].

            L’accroissement du PIB n’a que très peu amélioré le niveau général de développement[xix]. Bien que le PIB par habitant ait doublé en 10 ans, passant de 233$ en 2001 à 532$ en 2011, le Mozambique reste parmi les pays les plus pauvres de la planète. Il est classé 184ème sur 187 en terme d’Indicateur de Développement Humain (IDH)[xx], et 54,7% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté national[xxi]. Les inégalités internes font apparaître une fracture sociale aiguë entre la région de la capitale, au sud, et les provinces septentrionales. «L’IDH de la ville de Maputo en 2004 est de 0,651, celui de sa province de 0,588, tandis que les indicateurs les plus médiocres sont à chercher plus au nord : 0,353 à Niassa, 0,340 à Nampula ou encore 0,313 à Cabo Delgado»[xxii]. Le niveau de vie est  deux fois plus faible au centre et au nord du pays, qu’au sud. Les populations du nord ont le sentiment d’être abandonnées par Maputo. La découverte de gisements gaziers au nord du pays pourrait faire naître des revendications de la part d’une population délaissée par l’État. Avec le terreau de la misère sociale, la menace de l’émergence de formes violentes de contestation pourrait donc guetter la société mozambicaine.

            Cette ligne de fracture sociale se superpose avec la carte politique, et les défaillances de l’aménagement du territoire national. La multiplication des facteurs internes d’instabilité place d’ores et déjà Maputo en position de faiblesse face à des investisseurs peu concernés par l’intérêt du Mozambique à tirer un bénéfice de l’exploitation future de la manne gazière. Les tiraillements que connaît la société sont susceptibles de s’intensifier lorsque viendra la question du contrôle et du partage de la rente gazière, à condition que l’État parvienne à s’adjuger des revenus équitables sur l’exploitation de ses ressources, et que ceux-ci ne soient pas absorbés par une corruption endémique[xxiii]. Voila un gaz qui risque bien d’asphyxier le Mozambique.

Nathan Sautreuil

Nathan Sautreuil est diplômé en relations internationales, après avoir obtenu une licence de droit international, et une licence de langues. Il a publié des analyses dans la presse, et tient le blog de géopolitique «Le Géoscope». Il s’intéresse notamment aux facteurs socio-économiques, et énergétiques des conflits en Afrique, et au Moyen-Orient.

 


[i]  «More than 110 trillion cubic feef of gas in place has been identified in offshore Mozambique», «Global LNG, Will new demand and new supply mean new pricing?», Ernst&Young,  2013, consulté le 10 mai 2013, p. http://www.ey.com/Publication/vwLUAssets/Global_LNG_New_pricing_ahead/$FILE/Global_LNG_New_pricing_ahead_DW0240.pdf

[ii]  Anadarko a découvert 1,8 Mm³ dans la zone 1, le block situé dans le bassin de Rovuma qui lui a été octroyé par le gouvernement en 2006, tandis qu’Eni a mis au jour près de 2,2 Mm³ de gaz dans la zone 4, située à l’est de la zone d’exploration d’Anadarko. Il s’agit des découvertes les plus importantes de ces quinze dernières années. Voir «Mozambique: ENI increases estimated gas reserves», The Zimbabwean, 26 avril 2013, consulté le 19 mai 2013.

 http://www.thezimbabwean.co/news/africa/65266/mozambique-eni-increases-estimated-gas.html

[iv] BARMAN Arijit, «Mozambique may have 250 trillion cubic feet of reserves, according to Empresa Nacional de Hidrocarbonetos», «Shell, ONGC alliance ahead in race to buy 20% in Mozambique gas block», The Economic Times, 2 mai 2013, consulté le 22 mai 2013.

http://articles.economictimes.indiatimes.com/2013-05-02/news/38983838_1_videocon-industries-imperial-energy-rovuma-1

[v]  «BP Statistical Review of World Energy June 2012», doc. cit., p.20

[vi] BARMAN A., «it is poised to become the second largest LNG exporter in the world after Qatar, overtaking Australia», doc. cit.

[vii] FLYNN Alexis, « Although Anadarko and Eni agreed in December to jointly develop the LNG plant, neither has extensive experience with building and operating LNG plants, which can cost up to tens of billions of dollars», «Anadarko Talked With Exxon, Shell About Mozambique Gas Stake, Official Says», Wall Street Journal, 14 mars, consulté le 20 mai 2013.

http://online.wsj.com/article/SB10001424127887324532004578360350273467088.html

[viii] « the recent bidding war between global supermajor, Royal Dutch Shell and the Thai NOC, PTTEP, for Cove Energy’s 8.5% interest in the big Anadarko play», «Natural gas in Africa», Ernst&Young, 2012, consulté le 28 mai 2013, p.11

 http://www.ey.com/Publication/vwLUAssets/Natural_gas_in_Africa_frontier_of_the_Golden_Age/$FILE/Natural_Gas%20in_Africa.pdf

[ix]  FOLIO Fabrice, «Regards sur le Mozambique contemporain », EchoGéo, n˚7, décembre 2008, consulté le 01 avril 2013 [en ligne], p.8

http://echogeo.revues.org/8313

[x]  Ibid., p. 4

[xi] «A new frontier : oil and gas in East Africa», Control Risk, 2012, consulté le 27 mai 2013, p.16

http://www.controlrisks.com/Oversized%20assets/east_africa_whitepaper_LR_web.pdf

[xii] DE BRITO Luis, «Mozambique, quelle démocratie après la guerre?», Politique Africaine, n˚117, 2010, p.12

[xiii]  «Dhlakama vows fresh attacks», News Day, 12 avril 2013, consulté le 13 mai 2013.

http://www.newsday.co.zw/2013/04/12/dhlakama-vows-fresh-attacks/

[xiv] «Mozambique: le chef de la Renamo menace à nouveau d’attaquer», Slate Afrique, 10 avril 2013, consulté le 23 mai 2013.

http://www.slateafrique.com/153845/mozambique-le-chef-de-la-renamo-menace-nouveau-dattaquer

[xv]  LLYOD Robert, «Countries at the crossroads 2011: Mozambique», Freedom House, 2011, consulté le 12 mai 2013, p.3

http://www.freedomhouse.org/sites/default/files/inline_images/MozambiqueFINAL.pdf

[xvi]  DE BRITO L., art. cit., p.20

[xvii] «Selected Indicators 2011», Southern Africa Development Community, 6 mars 2013, consulté le 2 juin 2013, p.3

 http://www.sadc.int/files/6213/6267/6607/Selected_Indicators_2011_with_charts06March2013_FINAL.pdf

[xviii] «Opérations de contrôle budgétaire effectuées en Afrique australe et en Asie du Sud-Est», Sénat, consulté le 1er juin 2013.

http://www.senat.fr/rap/r06-374/r06-37414.html

[xix] LLOYD R., doc. cit., p.1

[xx] PNUD 2011

[xxi] Banque Mondiale 2009

[xxii] FOLIO F., doc. cit., p.11

[xxiii]  Le Mozambique se place au 123ème rang sur 176 du dernier indice de perception de la corruption de Transparency International

http://www.transparency.org/cpi2012/results


 

2 Comments »

  1. Vincent 12/06/2013 at 18:20 - Reply

    Comme d’habitude un article claire et agréable à lire de Nathan Sautreuil.

    Merci

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