Quand l’Argentine tourne la page des années Videla

Perspectives Internationales 30/05/2013 0

Le 17 mai 2013, l’Argentine ainsi que l’Amérique latine ont vu disparaître un dictateur féroce. Jorge Rafael Videla s’est éteint à 87 ans à la prison de Marcos Paz, près de Buenos Aires. Si sa disparition nous permet de nous repencher sur les heures sombres de son pays, et de la région dans sa globalité, elle nous donne surtout l’occasion d’appréhender le concept de guerre sale, véritable terrorisme d’État, mis en œuvre dans le pays dans les années 1970. Se traduisant par enlèvements, tortures et assassinats, ces pratiques firent près de 30 000 disparus et constituent aujourd’hui encore une cicatrice douloureuse en Argentine.

Une prise de pouvoir aisée dans une Argentine affaiblie

Alors que le coup d’Etat du 24 mars 1976 porte au pouvoir une junte militaire, composée de Jorge Rafael Videla, Emilio Eduardo Massera et Orlando Ramon Agosti[1], Buenos Aires poursuit son cycle d’instabilité qu’elle n’a pu et su quitter depuis près de 40 ans.

L’Argentine et ses pays voisins de façon plus générale, connaissent depuis leur indépendance respective une période d’instabilité chronique durant laquelle les gouvernements militaires et civils se succèdent aussi maladroitement que frénétiquement.

Si Juan Perón, à deux reprises, de 1946 à 1955 et de 1973 à 1974, semble apporter aux argentins un peu de sérénité, un « triumvirat » militaire, déterminé à sortir l’Argentine de l’impasse politique et du marasme économique dans laquelle elle se trouve, décide d’en finir avec le “péril rouge” qui menace la Nation.

Amorphe, épuisée par des putschs à répétition, Buenos Aires se laisse, une fois de plus, conquérir par le pouvoir militaire, tout comme ses capitales voisines succombant, elles aussi, aux sirènes autoritaires.

Une junte militaire au service de la défense d’un idéal nationaliste.

Alors que la Guerre froide va entamer sa troisième décennie, l’Amérique latine reste toujours considérée comme une zone stratégique clé pour les deux grands que sont les Etats-Unis et l’URSS. Arrière-cour pour les uns, potentielle sphère d’influence pour les seconds, l’Amérique latine doit, en plus, de se trouver une identité propre, faire face à des luttes politiques et idéologiques internes.

Jorge Videla a été élevé avec une haute idée de l’Argentine, de son rang et de son rôle mais aussi de la chose publique. Issu d’une famille militaire, il s’inscrit à l’école militaire en 1944 dont il sort gradé deux ans après. Il est nommé général en 1971 avant d’être chef d’Etat-major, puis désigné commandant en chef de l’armée argentine en 1975.

A la tête d’une junte représentant l’armée de terre, de l’air et la marine[2], il dépose Isabel Perón le 24 mars 1976 et est officiellement désigné le 26 mars suivant Président de la Nation argentine. Et ce, sans qu’aucun coup de feu n’ait été échangé, symbole de la lassitude argentine.

Bercé par un discours militaire depuis sa naissance, Videla considère que l’Argentine doit redevenir la grande puissance de jadis, lutter contre la menace terroriste et rétablir par tous les moyens un ordre moral et une pensée catholique.

La « guerre sale » comme politique d’Etat

Alors que la Guerre Froide bat son plein, l’Argentine est ballottée entre sa politique intérieure et sa lutte contre le communisme. Se met alors en place une politique d’État répressive, systématique, implacable mais surtout profondément criminelle.

Videla, en accord avec les autorités dirigeantes des pays du Cône Sud tels que l’Uruguay, le Brésil ou encore le Chili, met en place une politique de terrorisme d’État, de « guerre sale », visant à museler l’opposition. Cette « guerre sale » qui n’avait de guerre que le nom se traduisait par des enlèvements, tortures et assassinats qui touchaient toutes les classes de la population argentine, mais visant principalement les syndicalistes, les opposants politiques, les étudiants et les journalistes, indifféremment qualifiés de « guerrileros terroristes gauchistes ». Selon l’association Nunca Mas[3] et la Commission nationale sur la disparition des personnes (CONADEP) , créés à la chute de la dictature, 30 000 personnes auraient été enlevées et assassinées, 10 000 “seulement” torturées dans des conditions sordides et au nom d’un diktat qui l’était tout autant. Et cela sans compter  le nombre d’exilés, estimé à plus de 500 000.

A travers des actions militaires, comme les “escadrons de la mort”, ou “Opération Condor”, Videla considérait qu’il fallait empêcher les ennemis de la patrie de s’organiser et se développer, procédant ainsi à des arrestations systématiques d’opposants au régime. Tout devait être fait pour casser la « mouvance gauchiste ». Détenues, torturées, des mères venant d’accoucher se voyaient ainsi enlever leur nourrisson, qui était alors confié à des familles proches du régimes. Ces « vols de bébés », qui concerneraient plus de 500 enfants, étaient prévus dans le cadre d’un « plan systématique ». Pour Videla, il s’agissait de se prémunir contre tout risque subversif. Selon lui, si l’enfant était remis à la famille, cela revenait à avouer la détention de la mère et le régime se heurtait ainsi à d’éventuelles représailles. De même, Videla craignait l’émergence d’un sentiment de vengeance des enfants enlevés. Sentiment de vengeance qui disparaissait automatiquement si on leur cachait leur origine. Ce raisonnement est aussi perceptible avec les « vols de la mort[4] » organisés sous la dictature, qui visaient à jeter à la mer des détenus, torturés, drogués, ligotés et jetés vivants depuis des hélicoptères afin de ne garder aucune trace de leur présence. Au cours d’une interview, il confessait ainsi qu’une personne disparue ne pouvait être considérée comme vivante ou comme morte. Cela revenait donc à nier son  présence et donc son existence la plus élémentaire.

Tout en menant une répression abjecte au cœur même de ses frontières, sous le terme de          « processus de réorganisation nationale » le Président de la Nation tentait, au contraire, de se laver de tout reproche à l’international. Des campagnes seront lancées pour réfuter toutes les accusations de non-respect des droits de l’homme, le pouvoir en place n’hésitant pas à instrumentaliser la population. Souvenons-nous aussi de la Coupe du Monde 1978, organisée par la junte, qui a été reprise pour démontrer la communion d’un peuple avec son gouvernement. Communion qui était censée atteindre son paroxysme dans l’Estadio monumental de Buenos Aires, stade situé à moins d’un kilomètre de la Escuela Superior de Mecanica de la Armada (ESMA[5]) qui fut transformé dès les premières heures de la dictature en centre de rétention et torture.

L’heure de la justice

Étonnamment, ce sera la politique étrangère qui fera finalement chuter le régime. L’action militaire aux Malouines, destinée à stimuler la nation et à unir l’ensemble des argentins sous une même bannière fut un cuisant échec tant au niveau militaire – avec une défaite en un peu plus de deux mois-, que d’un point de vue de politique intérieure où la population se désolidarisa de son Président.

Cette échec provoqua le remplacement des trois généraux au pouvoir par un autre « triumvirat », et amena le pays vers la transition démocratique avec l’élection du Président Raul Alfonsin en 1983.

Un procès de la junte fut alors organisé en 1985 où furent traduits en justice les principaux responsables et généraux ayant pris part à la « guerre sale ». Videla, ainsi que Massera furent condamnés à la perpétuité pour crimes contre l’Humanité. En dépit de cette condamnation, sous la pression des militaires toujours très influents et dans une logique de réconciliation nationale, deux lois  furent votées en 1986 et 1987 : la loi de Point final[6] et la loi du devoir d’obéissance[7], qui visaient à amnistier complètement les membres de la junte.

Ce n’est qu’en 2005 que les procès de la junte firent de nouveau leur apparition sur le devant de la scène. Impulsée par l’affaire Pinochet, poussée par les associations Nunca Mas, les mères et grands-mères de la place de Mai[8], la création de la Commission nationale sur la disparition de personnes (CONADEP) et l’arrivée au pouvoir de Nestor Kirchner qui abrogea certaines lois d’amnistie, la Cour constitutionnelle argentine déclara les deux lois  inconstitutionnelles, relançant ainsi la machine judiciaire. Placé sous résidence surveillée, Videla fut emprisonné en 2008, avant d’être condamné, une nouvelle fois, en 2010 à perpétuité afin d’être de nouveau condamné à 50 ans de prison en 2012 dans le procès des bébés volés, pour l’élaboration d’un « plan systématique » d’enlèvements.[9]

Sans jamais se repentir, ou même regretter, Videla s’était enfermé dans un mutisme et défiait ses juges ouvertement, refusant de reconnaître la justice civile. La « guerre sale » était pour lui le seul moyen d’éradiquer la menace communiste, subversive et de rétablir la paix au sein du pays. Interrogé par un journaliste qui écrivait ses mémoires, il reconnut cependant la disparition de quelques 7000 personnes « afin d’éviter des réactions de protestation à l’intérieur comme à l’extérieur du pays », seule solution envisageable, et prix à payer pour « gagner la guerre contre la subversion[10] ».

La disparition de Videla nous rappelle que la démocratie est un bien précieux qu’il faut savoir préserver et faire croître. Une dérive autoritaire peut intervenir en tout lieu et de tout temps.   La justice doit alors assurer son rôle, essentiel dans une démocratie retrouvée. Videla emporte avec lui beaucoup de ses secrets, mais cela ne doit en aucun cas empêcher l’Argentine d’ enterrer ses vieux démons et qu’elle puisse évoluer, en n’oubliant jamais ses cicatrices et son passé.

Carole Gomez

Carole Gomez est responsable de la rubrique Amériques au sein de Perspectives internationales. Elle est diplômée en Droit international Public, spécialité Relations internationales. Elle travaille aujourd’hui à l’IRIS.



[1]                 Clarin, « Murio el ex dictator Jorge Videla, 17.05.2013 (http://www.clarin.com/politica/Murio-dcitador-Jorge-Rafael-Videla_0_920908146.html)

[2]                 Jorge Rafael Videla était général de l’armée de terre, Emilio Massera était amiral et Orlando Ramon Agosti était commandant des forces aériennes.

[4]                 Lemonde.fr « les vols de la mort  vont être jugés pour la première fois en Argentine », 28.05.2012, http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2012/11/28/les-vols-de-la-mort-vont-etre-juges-pour-la-premiere-fois-en-argentine_1779790_3222.html

[5]                 La Voz.com, « Rovere y Bernardo Menedez, condenados a cadena perpetua », http://archivo.lavoz.com.ar/herramientas/imprimir_nota.asp?nota_id=561701

[6]                 La loi de Point final :  http://www.infoleg.gov.ar/infolegInternet/anexos/20000-24999/21864/norma.htm

[7]                 La Loi du devoir d’obéissance : http://edant.clarin.com/diario/2003/08/13/p-604807.htm

[9]                 The New York Times, «  Jorge Rafael Videla, jailed Argentine military leader, dies at 87, 17.05.2013, http://www.nytimes.com/2013/05/18/world/americas/jorge-rafael-videla-argentina-military-leader-in-dirty-war-dies-at-87.html?pagewanted=all&_r=0

[10]               Lemonde.fr, « le Général Videla admet les milliers d’assassinats perpétrés sous la dictature argentine » , 17.05.2013, http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2012/04/17/le-general-videla-admet-les-milliers-d-assassinats-perpetres-sous-la-dictature-argentine_1686548_3222.html

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