La Lituanie : l’ambition d’un pays qui renaît de ses cendres.

Perspectives Internationales 06/05/2013 2

En vue de la présidence du Conseil de l’UE par la Lituanie au courant du deuxième semestre de 2013, l’article de Charlotte Delcurou, pour Perspectives Internationales, nous invite à redécouvrir cet État et à nous interroger sur sa position au sein d’une Europe en crise.

Regard vers l’Est

Plus souvent occupée qu’indépendante, l’histoire de la Lituanie est une longue lutte pour la défense de son identité. Sur ses 1000 années d’existence, cette république aura connu 700 années de guerre et d’occupation. Mais animés d’une soif d’une liberté et d’un courage à toute épreuve, les lituaniens parviendront par deux fois à se dégager du joug de l’occupant et accéder à leur indépendance. Depuis 1991 et la dislocation de l’URSS, la Lituanie est passée d’une économie planifiée à une économie de marché, bouleversant l’ensemble de ses rapports au monde et particulièrement à la Russie. Encore aujourd’hui, la force des intérêts russes et la puissance de l’État ont une grande influence dans leurs rapports. C’est un État encore très jeune en quête de positionnement stratégique. Au sein d’une Europe en crise, la Lituanie cherche les moyens d’asseoir ses intérêts et de faire entendre sa voix au plus haut niveau de décision.

 Historique de la création de l’État de Lituanie 

En 1236, le duc Mindaugas fonde le Grand-Duché de Lituanie. L’un des plus grands empires de l’époque, qui s’étendra de la Baltique à la mer Noire, bien au-delà de ses frontières actuelles. A sa mort en 1341, les héritiers du trône s’entre déchirent et commence alors l’affaiblissement de l’État. S’ensuivront des siècles de troubles, tour à tour occupée par la Pologne, l’Allemagne et la Russie. Ce n’est qu’en 1990, portée par un immense élan populaire, qu’elle ouvre la voie de l’indépendance et fait sécession le 11 mars 1990. Faisant ainsi de la Lituanie la première république soviétique à s’extraire du bloc communiste.

L’adoption deux ans plus tard de la Constitution vient instaurer une république démocratique et sceller le long combat pour la liberté et l’identité de toute une nation. Car la Lituanie est le plus ancien des pays baltes, et celui qui aura le mieux résisté à l’oppression de l’envahisseur et à la russification de son identité, de sa culture et de sa langue. « Une vision globale “balte” ne doit donc pas conduire […] à faire l’économie d’une approche individuelle »1.

Une relation ambiguë avec la Russie

Le soviétisme a laissé un lourd héritage dans la conscience des peuples baltes. « [L’enfermement moral et physique du soviétisme] marque encore aujourd’hui leur vision des relations internationales, leur perception de la géopolitique et détermine leurs choix stratégiques en matière de politique, de sécurité et d’économie. » 2 Ce traumatisme permanent influe sur la politique étrangère de cette nouvelle république qui « reste dominée par un sentiment de méfiance, parfois passionnel, vis-à-vis de la Russie. »3

« Pour Moscou, ces Républiques [baltes] ont toujours fait partie de sa sphère d’influence »4. C’est pourquoi très rapidement, la Lituanie voit dans l’OTAN un rempart contre les dérives totalitaires soviétiques et un moyen d’assurer sa sécurité. Lorsqu’elle rejoint l’organisation en 2004, sa fonction initiale est la même qu’au temps de la guerre froide, celle d’exercer un effet dissuasif à l’égard de la Russie et d’en limiter sa sphère d’influence. La situation géographique de la Lituanie et sa frontière avec l’enclave russe de Kaliningrad implique par ailleurs de nombreux flux de population et de marchandises qui transitent via la Lituanie, permettant de fait à la Russie de conserver une certaine présence sur le territoire.

Au-delà des rancœurs du passé, la Russie est un partenaire économique essentiel et vital pour la Lituanie. Actuellement, elle est leur premier partenaire commercial et leur premier fournisseur d’énergie. D’autant plus que la question énergétique est d’une importance majeure pour les États baltes, fortement dépendant de l’électricité et du gaz russes. Dépendance accrue depuis la fermeture de la centrale nucléaire d’Ignalina en 2009. Face à l’étouffement des lituaniens qui payent 30% plus cher que leurs voisins baltes, l’énergie est devenue la priorité gouvernementale. Fin 2010, une nouvelle stratégie énergétique a été présentée par le gouvernement visant dans un premier temps à diversifier l’approvisionnement, « à travers l’interconnexion des réseaux énergétiques et des systèmes de transmission des pays baltes avec le reste de l’Europe »5. Puis à développer la production en construisant une nouvelle centrale nucléaire à Visaginas. Mais soumise à référendum, les lituaniens ont voté « non » à 63% à cette proposition, relançant le débat énergétique et nucléaire.

 Les lituaniens ont tissé bon gré mal gré des relations économiques étroites avec la Russie. Bien que « vulnérable vis-à-vis de la Russie […] elle aspire à plus de normalisation»6.. Par deux fois victime de blocus énergétiques, la présidente Dalia Grybauskaité s’attache à décrisper la relation avec Moscou

La politique régionale de la Lituanie et sa sphère d’influence au sein de l’UE

Européens dans l’âme et par affinités, « consciente des aléas qui rendent imprévisibles ses relations avec la Russie »7, les citoyens affirment dès la dissolution du bloc vouloir tourner le dos au communisme et rejoindre l’Union européenne, symbole de stabilité et de prospérité. Privés pendant un demi siècle du pouvoir d’autodétermination, l’UE représente à leurs yeux « le droit à la diversité […], l’esprit de tolérance, de compréhension mutuelle et de respect de l’autre [qui] doivent rester le fondement de la coopération entre les peuples »8. C’est au prix de nombreuses et profondes réformes qu’elle décroche en 2004 son passeport pour l’UE.

La Lituanie jouit d’une position géostratégique incontestable. Centre géographique de l’Europe, carrefour entre l’Orient et l’Occident, c’est un maillon indispensable entre l’Europe et le monde slave. Consciente de sa place, elle s’attache à susciter l’intérêt des pays membres pour les pays de l’Est, notamment en opposant le dynamisme de la sphère nordico-baltique à la « vieille Europe ».

Disposant de seulement 7 voix au Conseil sur 345, la Lituanie est contrainte d’élaborer des stratégies d’influence. Elle s’appuie sur une logique d’association d’États et d’intérêts, pour influer sur le processus de décision politique de l’UE. Comme l’a souligné la Présidente, « c’est en coopérant et accordant nos positions [que] nous défendons mieux les intérêts de nos pays respectifs ».

Ses ambitions sont claires, le gouvernement s’efforce d’intéresser et d’accroître les efforts de l’Union en faveur des pays de l’Est et d’Europe orientale. La volonté de « relativiser le poids de l’Europe de l’ouest », et sa relation avec Moscou renforcent sa position en faveur de nouveaux élargissements, notamment à la Turquie qu’elle soutient dans le cadre du Partenariat oriental, créé en 2009.

Situation actuelle et perspectives

« La Lituanie est […] parmi les rares républiques de l’ancienne Union soviétique à avoir réussi leur transition vers l’économie libérale de marché »9, fruit d’une démarche extrêmement volontariste. En 1991, elle accuse un net retard, comme si les années de totalitarisme avaient stoppé le développement naturel des États. Le gouvernement entreprend très rapidement des réformes structurelles : « il a fallu réorganiser toute l’économie de ces pays et créer l’arsenal juridique régulant la politique tout comme la vie des États et des sociétés. »10  Le passage à l’économie de marché entraîne des exploits économiques et une croissance fulgurante tels qu’ils en seront surnommés les « tigres de la Baltique ». Si bien qu’elle se classe parmi les pays les plus dynamiques de l’UE. Mais elle est rattrapée par la crise de 2008 et entre en phase de récession. La politique d’austérité engagée alors par le gouvernement porte rapidement ses fruits puisque dès 2010, c’est le retour de la croissance, au prix de durs efforts (augmentation des impôts, réduction des dépenses).

Avec les élections législatives d’octobre dernier, la Lituanie entame un « virage à gauche ». « Les conservateurs de M. Kubilius, au pouvoir depuis quatre ans, ont été sanctionnés pour leur politique d’austérité bien que celle-ci ait permis […] de sortir d’une profonde crise économique. »11 En promettant d’augmenter le salaire minimum et de remédier au déficit énergétique de l’État, la gauche s’est assurée les faveurs des citoyens, lassés de sacrifier leur niveau de vie. Mais il faut rester lucide et ne pas espérer de miracles. « En prenant en compte les marchés financiers, l’appartenance à l’Union européenne et les procédures européennes pour lutter contre les déficits excessifs, la marge de manœuvre du gouvernement est limitée. »12

D’autant plus que les défis à venir sont d’importance, puisqu’elle assurera pour la première fois depuis son entrée dans l’UE, la présidence du Conseil au second semestre 2013. De ses principales orientations ressortent cette volonté de mettre en œuvre la Stratégie de l’Union européenne pour la région de la mer Baltique et la coopération régionale renforcée, ainsi que de contribuer au rapprochement des pays du partenariat oriental avec l’UE. Elle place cependant au cœur de ses  objectifs « l’augmentation de l’emploi, la viabilité des finances et la sécurité énergétique [comme] les priorités essentielles de l’UE, en vue d’assurer la croissance économique pérenne et la compétitivité dans l’UE13 ».

La volonté d’adopter l’euro en 2015, l’obligera également à ne pas dévier de sa trajectoire et veiller à  respecter les critères de Maastricht. Mais aujourd’hui de plus en plus de doute pèsent sur le bienfondé de la monnaie.

Assurer la Présidence tournante du Conseil de l’UE sera l’occasion pour ce petit Etat de s’offrir une plus grande visibilité à l’international et auprès des européens. Encore méconnue, la Lituanie a de belles opportunités à offrir notamment par son positionnement géographique qui est un atout et un tremplin à l’ouverture vers les pays de la CEI.

Charlotte Delcurou

 Charlotte Delcurou débute ses études de droit à l’université de Toulouse I Capitole et effectue son année de licence à Belfast (Irlande du Nord). De retour en France elle intègre le Master 1 de Droit international et européen comparé puis effectue un Master 2 en Relations internationales, spécialité “la construction européenne” à l’Université de Paris 8 Saint-Denis.

Bibliographie

Fiche signalétique : la Lituanie – Ubifrance et les missions économiques, 2010

http://www.iledefrance-international.fr/assets/files/FSlituanie2010.pdf

Être européens. Évidemment. Diploweb, Sandra Kalniete, 1er mars 2006

http://www.diploweb.com/Etre-Europeens-Evidemment.html

Politique extérieure de la Lituanie – Ambassade de France en Lituanie, 20 novembre 2012

http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/lituanie/presentation-de-la-lituanie/

La Lituanie : pays entre deux mondes – Rapport de groupe interparlementaire d’amitié n° 22 – 1 octobre 1998

http://www.senat.fr/ga/ga022/ga022.html

Une success-story balte, Presseurop.eu, 19 août 2011

http://www.presseurop.eu/fr/content/article/869841-une-success-story-balte

La gauche et les populistes remportent les législatives – Le Monde, 29 octobre 2012

http://www.lemonde.fr/europe/article/2012/10/29/lituanie-la-gauche-et-les-populistes-remportent-les-legislatives_1782363_3214.html

 Les forces de gauche confirment leur victoire au second tour des législatives en Lituanie – Corinne Deloy – Fondation Robert Schuman, 29 octobre 2012

http://www.robert-schuman.eu/oee.php?num=807

 Résolution du Seimas de la République de Lituanie relative à la présidence lituanienne du Conseil de l’UE en 2013 – Présidente du Seimas, Irena Degutiene, 10 novembre 2011

http://www3.lrs.lt/pls/inter/w5_show?p_r=5545&p_k=1&p_d=126403

2 Comments »

  1. Cépa Vozognon 18/05/2013 at 16:06 - Reply

    “700 années (…)d’occupation”. “soif d’une liberté, courage à toute épreuve…”, ‘joug de l’occupant’, “liberté”,” “oppression de l’envahisseur, totalitarisme, dérives totalitaires soviétiques…”. Le choix des termes est révélateur. Gentils baltes contre méchants méchants russes (ex-) communistes. Est-ce vraiment une analyse scientifique rédigée en 2013 ? Ou bien un pamphlet russophobe et anticommuniste datant de la guerre froide ? Exactement le type de discours qui sert à justifier la réhabilitation et l’héroïsation des nationalistes ayant collaboré avec les nazis pendant la Seconde Guerre Mondiale , individus qui furent impliqués dans l’extermination des juifs, et dont une partie trouva refuge en Occident après 1945.
    http://articles.latimes.com/1998/jan/04/news/mn-6451
    http://www.algemeiner.com/2013/01/15/instead-of-truth-about-the-holocaust-%E2%80%93-myths-about-saving-jews/
    http://www.eurojewcong.org/communities/lithuania.html

    Et après on s’étonne que presque personne ne prenne la recherche française au sérieux….

    Signé: un historien en rogne
    P.S.: Inutile de perdre votre temps à me répondre. Pourquoi un pseudonyme ? Simple précaution pour assurer ma sécurité, étant donné le climat politique européen, marqué par une marée brune…

    • Perspectives Internationales 18/05/2013 at 18:05 - Reply

      Bonjour,

      Sachez que les propos des articles n’engagent que leurs auteurs. La “tribune” comme son nom l’indique donne la parole à toutes les opinions. Votre réponse à cet article par un contre-article exposant vos arguments avec calme, recul et précision est donc le bienvenu. Si vous dépassionnez votre propos, je suis sûr que la recherche française pourrait vous prendre, elle, au sérieux.

      Notre adresse mail est perspectives.internationales@gmail.com

      A bientôt et merci de nous lire !

      Ismaïl Régragui, rédacteur en chef de Perspectives Internationales

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