Interview de Carolina Jezler Müller sur l’affaire Mensalão

Perspectives Internationales 22/04/2013 0

 Carolina  Jezler Müller est une contributrice régulière de Perspectives Internationales. Elle est diplômée de la Faculté de Droit de l’Université de São Paulo et a effectué son Master en Droit International, spécialité Relations Internationales à l’Université Paris 2 – Pathéon Assas. Elle est aujourd’hui chercheuse au Centre du Commerce Global et des Investissements de la Fondation Getúlio Vargas, à São Paulo et est inscrite au programme d’études supérieures en Droit International de l’Université de São Paulo. 

Carole Gomez est la rédactrice Amériques de Perspectives Internationales. 

Carole GOMEZ : Qu’est-ce que l’affaire Mensalão?

Carolina JEZLER MÜLLER : Le mot “Mensalão” (littéralement “gros paiement mensuel”) a été créé pour désigner un schéma d’achat de votes des députés fédéraux au Brésil, et dénoncé en 2005.  De l’argent, provenant de fonds privés mais aussi publics a été détourné puis rendu aux députés qui appartenaient à des partis alliés au gouvernement Lula. Le jugement de cette affaire a eu lieu en 2012, avec 38 accusés, dont 25 condamnés pour des crimes de corruption active et passive, blanchiment d’argent, etc. Parmi les condamnés figure le bras droit de Lula à l’époque du scandale, l’ancien Ministre José Dirceu – condamné pour diriger tout le schéma; le président du Parti des Travailleurs à l’époque, José Genoíno; le trésorier du Parti en 2005, Delúbio Soares; Marcos Valério, considéré comme l’opérateur du Mensalão; et enfin, Roberto Jefferson, qui a dénoncé le schéma à la presse. L’affaire, déjà jugée, peut cependant faire l’objet de recours. Ce n’est qu’une fois que ces recours auront été épuisés que les peines pourront être appliquées.

CG : Pourquoi Lula serait-il impliqué dans cette affaire de corruption?

CJM : Quand l’affaire du Mensalão a été dénoncée, une partie de la presse et des politiques de l’opposition se sont interrogés sur la participation de l’ancien président dans le système. Perçu comme au centre de la gestion de son gouvernement, beaucoup jugeaient impossible que Lula n’ait pas été au courant de ce détournement conduit par son ministre. Néanmoins, aucune preuve tangible contre le président n’a pu être formulée au cours de l’enquête et il n’a donc pu être inculpé. Le député Roberto Jefferson, qui a dénoncé tout le système, a toujours nié que l’ex-président non seulement soit au courant du scandale, mais surtout qu’il pouvait l’être. Cependant, en septembre 2012, pendant le jugement de l’affaire devant la Cour Suprême du Brésil et après que Marcos Valério ait été condamné à plus de 40 ans de prison, l’opérateur du système a indiqué devant la Cour que Lula se serait mis d’accord avec Miguel Horta, à l’époque président de la Portugal Telecom, sur un versement de 7 millions de réales au profit du PT,  argent qui aurait ensuite été utilisé dans l’achat de votes des députés, avec d’autres fonds détournés. C’est précisément ce témoignage qui a donné lieu à l’enquête contre l’ancien président.

CG : Quels sont les risques pour lui et pour son Parti?

CJM : À mon avis, le témoignage de Marcos Valério change, au final, très peu la situation. Il n’y a aucune preuve concrète sur la participation de Lula dans ce schéma. De plus, on peut douter du témoignage de Marcos Valério, car il a très clairement été motivé par son espoir de voir ses peines réduites s’il donnait des nouvelles informations. A moins que des preuves tangibles, prouvant l’implication de Lula ne soient trouvées, ce que je pense improbable car l’enquête sur le Mensalão a été assez vaste, la popularité de Lula restera la même. L’ex-président a été très peu affecté par le scandale, sa popularité s’était maintenue et, en 2006, il était réélu pour un deuxième mandat à la présidence. Il me paraît ainsi peu probable que cette fois-ci, il y ait un changement.  Il y a, bien sûr, une partie de la société qui croit que Lula était au courant du Mensalão, mais la dénonciation de Marcos Valério est insuffisante pour prouver cette hypothèse.

En plus, même si des preuves étaient trouvées, donnant ainsi lieu à l’ouverture d’une procédure judiciaire, celle-ci aurait lieu en première instance[1] et serait soumise à la lente justice brésilienne. N’oublions pas que huit ans sont déjà passés depuis le début de l’affaire, c’est donc probable que les crimes dont il pourrait être accusé soient déjà prescrits au moment d’une éventuelle condamnation.

Enfin, le Parti des Travailleurs (PT) aussi n’a pas été trop affecté par cette affaire Mensalão. Même si quelques-uns de ces membres les plus importants sont condamnés dans l’affaire, avant les dernières élections municipales de 2012, ce parti a remporté une victoire politique et territoriale importante. L’enquête contre Lula ne devrait donc pas changer ce scénario non plus.

CG : Quelle est la situation politique actuelle au Brésil et comment ont réagi les autorités?

CJM : La corruption est un problème sérieux au Brésil. Les scandales de corruption, malheureusement, sont assez fréquents alors que dans le même temps,  les condamnations sont presque inexistantes. Il y a donc une certaine résignation de la population concernant la corruption dans les affaires politiques. Ainsi, malgré l’importance du jugement du Mensalão, nombreux sont ceux qui ne croyaient pas que les personnes impliquées seraient punies. A mon avis, c’est là la plus grande contribution du jugement de l’affaire. Ce n’est pas la première fois que des dénonciations ont été enregistrées, c’est en revanche la  première fois que les dirigeants du gouvernement sont condamnés dans une affaire de corruption. Cela, combiné à d’autres initiatives comme la loi “Ficha Limpa”[2], montre qu’il y a un réel changement dans le combat contre la corruption au Brésil.  Bien sûr, il y aura d’autres scandales de corruption, mais je veux croire que la réaction à des affaires futures sera désormais plus forte et, qu’ainsi, la corruption sera combattue effectivement.

Aujourd’hui, la réaction des politiques à l’affaire du Mensalão est logique et suit avant tout ses propres intérêts politiques: l’opposition clame l’importance de cette nouvelle enquête et dénonce la corruption au sein du PT, mais oublie toute accusation de corruption contre ses membres. A l’inverse, le PT considère l’affaire comme un jugement politique (même si la plus grande part des Ministres de la Cour Suprême fut nommée pendant les gouvernements Lula et Dilma) et nie toujours l’existence d’un schéma d’achat de votes, mais affirme la nécessité de juger le “Mensalão Mineiro”, schéma de corruption antérieur au Mensalão, opéré par Marcos Valério pendant la campagne  électorale d’Eduardo Azeredo, du Parti Social-Démocrate Brésilien (PSDB), principal parti d’opposition au PT, à l’État de Minas Gerais.


[1]          Le cas du Mensalão a été jugé directement par la Cour Suprême. En effet, la Constitution précise que les parlementaires, chefs de gouvernement et ministres doivent être jugés par sa juridiction. Lula n’étant plus à la tête de l’Etat, il sera donc jugé par une « juridiction ordinaire »,

[2]          La loi, d’initiative populaire, empêche la candidature, pendant 8 ans, à toute  élection de personnes condamnées  par une décision judiciaire collégiale.

Leave A Response »