Falkland islands ou islas Malvinas ?

Perspectives Internationales 14/03/2013 2

Les 10 et 11 mars 2013, les Malouines ont été appelées à répondre à une question simple : « Souhaitez-vous conserver le statut de territoire d’Outre-mer du Royaume-Uni? » En effet, un référendum est organisé afin d’ajouter ou non une pierre à l’édifice de la souveraineté britannique dans l’archipel des Malouines/Falkland. La réponse des quelques 1 649 votants fut proche de l’unanimité puisque 99,8% se sont prononcés pour. Seuls trois se sont opposés à ce que l’on pourrait plutôt appeler un plébiscite. Si la réponse ne semblait faire aucun doute pour David Cameron, il est pourtant intéressant de se pencher sur ce énième fait d’armes entre Londres et Buenos Aires. Retour sur ce conflit latent qui ponctue les relations des deux pays depuis plus de deux siècles.

L’histoire mouvementée des îles Malouines

Les îles Malouines sont un archipel composé de deux îles principales: Falkland Occidental et Falkland Oriental, situées à 480 km de l’Argentine et 940 km de l’Antarctique.  Découvertes, selon Louis-Antoine de Bougainville, en 1502 par Amerigo Vespucci[1], elles prennent le nom d’ « îles méridionales de Davis[2]», « Hawkins’s Maiden-Land[3] », « îles Sebald[4] » au gré de ses successives découvertes. Ce n’est qu’en 1690 que les îles prendront leur nom d’îles Falkland[5], suite à l’expédition de John Strong, puis en 1764 où Louis Antoine de Bougainville les nommera les îles Malouines[6]. Colonies françaises, elles font l’objet d’un intérêt accru de la part de l’Espagne et du Royaume-Uni, qui y installe notamment un port. En dépit de tractations, ces îles sont finalement cédées au Royaume d’Espagne en 1767. Comme l’indique Lesson dans son « Voyage autour du Monde », « les îles Malouines sont vraiment une terre de promissions pour ceux que le goût de la chasse entraîne[7] ». Cette terre fertile fait donc l’objet de toutes les attentions et cristallisent rapidement les tensions entre Madrid et Londres, notamment en 1770 avec la crise des Malouines. En dépit de mouvements militaires, le conflit s’éteint de lui-même et l’archipel retrouve rapidement sa sérénité. Il est ici intéressant de noter que le « retrait » apparent du Royaume-Uni peut être analysé comme une conséquence des pressions économiques américaines sur Londres pour qu’elle se retire de ses colonies d’outre-mer trop proches du nouveau continent.  Les espagnols contrôleront ainsi l’archipel jusqu’au début des révolutions indépendantistes, en 1811.

Une fois son indépendance obtenue en 1816 auprès de l’Espagne, l’Argentine revendique l’appartenance de cet archipel, situé à quelques centaines de kilomètres de ces côtes et y installe en 1820 un gouverneur et une colonie. Cependant, au début de l’année1833, les britanniques reprennent le territoire en réaffirmant la souveraineté britannique sur cet archipel. Manquant d’hommes et de moyens, le gouverneur argentin ne peut que s’incliner et retourne à Buenos Aires. Les soldats de Sa Majesté, quant à eux, y installent des colons, afin de consolider leur attachement et position dans cette partie du globe.

 Des îles otages d’intérêts politiques

Buenos Aires a, dès l’installation de l’Organisation des Nations Unies, tenu à faire valoir ses droits, se basant ainsi sur la Résolution 1514 du 14 décembre 1960 portant déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays colonisés, et indiquant  « la nécessité de mettre fin le plus rapidement possible au colonialisme sous toutes ses formes et manifestations »[8]. Le 13 décembre 1964, le sous-comité n°3 [9] reconnaît l’existence d’un différend entre le Royaume-Uni et l’Argentine et invite les deux parties au conflit à s’entendre pacifiquement sur le sujet. Si Londres accepte la proposition, elle refuse catégoriquement de revenir sur le statut de la souveraineté britannique accordée aux îles. Malgré l’insistance de l’organisation mondiale, aucune avancée significative n’est perceptible. Buenos Aires trouve en parallèle à cela des appuis étrangers, notamment avec l’avis du Comité juridique interaméricain qui déclare en Janvier 1976, l’ « existence d’un droit de souveraineté irréfutable de l’Argentine sur les Malouines »[10]. De même, la 5ème conférence du mouvement des non-alignés déclare l’ « Argentine propriétaire légitime du territoire » [11] et demande la restitution de la souveraineté argentine sur les îles. S’ensuivent des réunions, aussi régulières qu’infructueuses, tendant à résoudre le différend juridique opposant les deux Etats.

En dehors de leur position stratégique de première importance et de batailles importantes opposant la Royal Navy aux cuirassés allemands[12], l’archipel connait presque un siècle et demi de tranquillité sur son territoire, jusqu’en 1982. Prenant l’excuse d’un contentieux entre un homme d’affaire argentin et une entreprise britannique basée sur les îles, le gouvernement argentin envoie un vaisseau de guerre sur des îles de South Georgia afin de les occuper paisiblement. Cette action était préméditée depuis l’arrivée de la junte argentine au pouvoir en 1981, qui souhaitait non seulement mener une action « nationaliste », usant d’un « motif de ralliement national[13] » afin de remobiliser la population argentine, de plus en plus critique à son égard, autour d’elle ; mais aussi, pour empêcher Londres de fêter les 150 ans de souveraineté britannique sur les îles. De plus, les ressources énergétiques[14] de ce chapelet d’îles, ainsi que leur position stratégique dans l’Océan Antarctique présentaient un intérêt majeur pour Buenos Aires dans leur espoir de construction d’une « Argentine bicontinentale ».  Le 2 avril 1982, la junte argentine envoie 500 de ses hommes afin d’y mener une guerre pour “libérer ses” îles de la Couronne britannique. Margaret Thatcher alors au pouvoir à Londres ne tarde pas à réagir, elle envoie donc ses troupes et la junte argentine bat en retraite moins de trois mois, et le 20 juin, la fin des hostilités est finalement déclarée.

Un conflit bilatéral ou international?

Ce conflit, bien que se cristallisant autour d’îles composées d’à peine 3 000 âmes, a pourtant retenu l’attention de tous les pays du monde ainsi que de ses principales organisations. Il est d’ailleurs intéressant de noter, compte tenu du contexte de Guerre froide de la position des deux grands. Il est ainsi intéressant de se poser la question de la survivance de la Doctrine Monroe. Les Etats-Unis se trouvent ainsi confrontés à la délicate situation de devoir choisir entre l’allié de toujours et la protection de « son arrière cour ». Il est aussi important de noter qu’au cours de la Conférence Panaméricaine extraordinaire de Buenos Aires de 1936, le principe de la consultation de l’ensemble des nations américaines en cas de menace était consacré. Principe consolidé deux ans plus tard à la Conférence Panaméricaine de Lima où la déclaration de solidarité continentale était adoptée. Il est aussi important de noter qu’en dépit du désaccord profond de la majorité des pays latino-américains envers la junte argentine, une grande majorité d’entre eux condamnait l’action britannique durant tout le conflit, dès le 6 avril[15] comme lors de débats au Conseil de Sécurité[16]. Cet épisode de solidarité sud-américaine ne se poursuit cependant pas, et les soutiens et opinions ne tardèrent pas à diverger.

De plus, les conséquences politiques de ce conflit sont pour le moins intéressantes. Visant à renforcer le soutien de la population à la junte, cette action ne fit que la desservir puisque Leopoldo Galtieri fut renversé au profit de Raul Alfonsin, symbole de l’accession du pays à la démocratie. Contrairement à cela, Margaret Thatcher, en dépit de sa crédulité à voir l’Argentine attaquer ses îles Falkand, gagna son surnom de « dame de fer » et vit sa popularité se renforcer considérablement, ce qui l’aida incontestablement à remporter les élections l’année suivante. Des dossiers déclassifiés l’année dernière nous livrent d’ailleurs quelques éléments intéressants sur le déroulement de cette guerre éclair. Comme le confesse le Premier Ministre, elle « n’a jamais, jamais pensé que l’Argentine envahirait les Malouines directement. C’était une chose tellement stupide à faire »[17].

Argentine-Royaume Uni : une paix impossible, une guerre improbable ?

Après 30 ans d’apaisement, lié à un retour de la démocratie à la Casa Rosada, l’année 2012 a vu les tensions entre le Royaume-Uni et l’Argentine renaître. L’anniversaire des 30 ans de la guerre est sans doute quelque peu difficile à oublier du côté de Buenos Aires. Cristina Kirchner, en difficulté dans les sondages, a semblé, en cette année de célébration, vouloir faire du retour de « nuestras Islas Malouinas » son cheval de bataille. Les manifestations nationalistes, à coup de campagnes publicitaires, timbres, affiches ou même de plaintes au Conseil de Sécurité en Février 2012[18] se sont multipliées et se sont formalisées le 14 juin, jour-anniversaire de la victoire britannique, par un discours du Comité de décolonisation des Nations Unies où la Présidente a réclamé la réouverture de négociations avec le Royaume-Uni[19]. En dépit de ces offensives répétées, Londres continue de faire la sourde oreille face à ces revendications qu’elle juge incompréhensibles puisque, selon eux, « les habitants de l’île souhaitent rester sous le giron britannique ».

Le référendum des 10 et 11 mars 2013 vient ainsi enfoncer le clou britannique dans la plaie argentine, souhaitant, de cette manière, démontrer l’attachement profond des habitants de l’île à la Couronne britannique. Alors que l’ensemble des politiques et de la presse britannique se félicitent de la tenue de ce scrutin démocratique, Buenos Aires mais aussi Caracas critiquent la tenue de ce vote, qu’ils considèrent comme illégal et illégitime, considérant qu’il s’agissait en réalité d’une « manœuvre menée par une nation colonialiste […] visant à priver l’Argentine de son droit légitime à la souveraineté territoriale sur ses territoires[20] ». Pendant toute la campagne, la présidente de la Casa Rosada n’a eu de cesse de contester la tenue de ce scrutin et dès le lendemain de la publication des résultats, elle n’a pas hésité à qualifier ce référendum de «parodie », faisant de nouveau renaître le spectre de guerre froide entre les deux Etats, tel que défini par Raymond Aron : guerre impossible, paix improbable. De l’autre côté de l’Atlantique, le gouvernement britannique, quant à lui, se félicitait d’un tel résultat, arguant de l’attachement profond de la population à la couronne et, par la même, de sa défiance envers le pays voisin.

Quels intérêts Buenos Aires aurait-il à récupérer les îles Malouines dans son escarcelle ? Tout comme sous la junte argentine, la récupération des îles Malouines répond avant tout à un dessein de politique intérieure, et ravive le sentiment national en projetant sur l’idéal d’une grande nation enfin réunie et reconstituée. La défaite de 1982 a, de plus, laissé un goût amer aux argentins qui entretiennent depuis lors une défiance peu dissimulée envers les britanniques.

Il est évident que ce ne sont pas l’industrie de l’élevage de moutons qui retient l’attention principale des deux Etats, mais bien des questions territoriales et énergétiques. Territoriales, en raison des zones exclusives et de sa proximité avec l’Antarctique. Energétiques, et cela est lié au premier argument, car les prospections pétrolières et gazières ont révélé que la zone pourrait abriter des gisements d’au moins 450 millions de barils. Londres ne se cache d’ailleurs plus derrière les arguments de souveraineté et « confesse son intérêt pour les sols fertiles de ses îles[21] ». Les revenus générés par des forages pourraient, à l’heure où le prix du baril s’envole, être d’une aide capitale à Londres et au remboursement de ses dépenses. Ce, au détriment du Droit international public.

Carole  Gomez

Carole GOMEZ est responsable de la rubrique Amériques au sein de Perspectives internationales. Elle est diplômée en droit international public, spécialité relations internationales. Elle est aujourd’hui juriste Ministère des Sports, de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative. Elle collabore également avec l’Institut Thomas More dans le cadre d’une veille géopolitique portant sur la zone Maghreb/Sahel.


[1]« Voyage autour du monde par la frégate du roi « La boudeuse » et la flûte « L’étoile » en 1765, 1766, 1767, 1768 et 1769 », Louis Antoine de Bougainville, 1771.

[2] En 1592, John Davis débarque sur ces îles et leur donne son nom.

[3] En 1594,Richard Hawkins rebaptise l’archipel « Hawkins’s Maiden-Land ».

[4] En 1600, Sebald Van Weert, en accostant sur ces îles, les appellera « Iles Sebald ».

[5] Le terme Falkland fait directement référence au seigneur de John Stron, Anthony Cary, 5ème vicomte de Falkland.

[6] Le terme de Malouines, repris en espagnol par le terme « Malvinas », quant à lui, provient de l’origine des marins et pêcheurs qui ont habité cet archipel, et originaires de Saint Malo.

[7] M.Lesson, « Voyage autour du Monde », Revue des deux mondes, Tome 1, 1830.

[8] Résolution 1514 (XV) de l’Assemblée générale en date du 14 décembre 1960 : http://www.un.org/fr/decolonization/declaration.shtml

[9] Organe mis en place sous l’égide du Comité de décolonisation mis en place en 1962

[10] Dupuy René-Jean. « L’impossible agression : Les Malouines entre l’ONU et l’OEA », in Annuaire français de droit international, volume 28, 1982, pp 337-353

[11] Dupuy René-Jean. « L’impossible agression : Les Malouines entre l’ONU et l’OEA », in Annuaire français de droit international, volume 28, 1982, pp 337-353

[12] Citons ici la bataille des Falkland en 1914 et la bataille du Rio de la Plata en 1939

[13] Windsor Philip, Dimensions diplomatiques de la crise des Falkland. In : Politique Etrangère n°3- 1982- p 685-699.

[14] Un forage britannique en 2010 a conclu que l’archipel des Malouines abriterait la même quantité de pétrole que l’ensemble de la Mer du Nord.

[15] Le Nicaragua, le Pérou, le Salvador, la Bolivie, l’Equateur, le Panama, le Guatemala, la Colombie apportent leur soutien moral à Buenos Aires, suivis du Mexique et du Brésil

[16] Lors des débats au Conseil de Sécurité les 21 et 26 mai 1982, l’Uruguay, le Pérou, le Venezuela, Panama, le Salvador, l’Honduras, le Mexique, la Bolivie et le Paraguay condamnaient le Royaume-Uni.

[17] « Nouvelles révélations sur la guerre des Malouines », Les échos, 28.12.2012.

http://www.lesechos.fr/economie-politique/monde/actu/0202472384417-nouvelles-revelations-sur-la-guerre-des-malouines-524369.php

[18] http://www.un.org/News/fr-press/docs/2012/Conf120210-ARGENTINE.doc.htm

[19] Déclaration de Cristina Kirchner devant le Comité, le 14 juin 2012, http://www.casarosada.gov.ar/discursos/25915-sesion-del-comite-de-descolonizacion-de-la-onu-palabras-de-la-presidenta-de-la-nacion

[20] « Le Venezuela rejette le référendum sur les îles Malouines », 11.03.2013, French news

http://french.news.cn/monde/2013-03/11/c_132224790.htm

[21] El Mundo, « Malvinas : Y Goliat vencio a David, 2012, http://www.elmundo.es/especiales/2012/internacional/malvinas/aniversario.html

2 Comments »

  1. Gustaw 15/03/2013 at 11:41 - Reply

    Article très intéressant.
    Pouvez vous expliquer en quelques mots la signification de la fin de l’article ? Que dit le droit international public ?
    “Les revenus générés par des forages pourraient, à l’heure où le prix du baril s’envole, être d’une aide capitale à Londres et au remboursement de ses dépenses. Ce, au détriment du Droit international public.”
    Merci !

  2. Carole Gomez 16/03/2013 at 14:25 - Reply

    Bonjour,
    Les résolutions du Conseil de Sécurité comme de l’Assemblée générale des Nations Unies, les recommandations du sous comité n°3 ou encore les avis de l’OEA, prônent, urgemment et depuis 1960, un règlement pacifique du différend entre les deux parties, sans que cela soit suivi dans les faits.
    L’immobilisme des deux Etats et la paralysie des organisations internationales à pouvoir apporter une résolution à ce conflit démontre bien l’extrême difficulté du Droit international public à s’imposer aux sujets de droit qu’il est censé régir.

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