Le 21 décembre 2012 : le début d’une nouvelle ère maya sabotée par l’Etat

Perspectives Internationales 23/01/2013 0

Perspectives Internationales se penche tout à fait sérieusement sur la prédiction maya de la fin du monde. Au delà de la croyance populaire, Muriel SANTORO s’intéresse au Guatemala, berceau de la civilisation maya et décrypte pour nous sa stratégie de communication.

C’est une date qui a fait couler beaucoup d’encre, en Europe comme dans les autres parties du monde. Elle a fait l’objet, durant des mois, d’interprétations désastreuses, engendrant un nombre remarqué de romans fantastiques, d’expositions, et même la réalisation d’un film d’action hollywoodien des plus médiocres. Prise dans l’étau de l’ère médiatique vide de sens où l’on ne brasse les croyances méconnues uniquement parce qu’elles font recette, la fin du monde selon les Mayas est venue s’ajouter à la liste des prédictions farfelues d’apocalypse qui, l’une après l’autre, ont fait leur temps, à grand renfort de discours non documentés. Si l’annonce de cette catastrophe planétaire était risible pour beaucoup, le fameux 21 décembre 2012 a tout de même tenu tous les médias du monde en haleine. Ces derniers temps, les Mayas étaient bel et bien à la mode. Et fatalement, le projecteur s’est progressivement braqué sur le Guatemala, ce petit pays d’Amérique centrale, berceau de la culture maya.

Niché entre son immense voisin au Nord – le Mexique – et le canal du Panama – là où commence l’Amérique du Sud -, avec pour quelques compagnons d’autres Etats centroaméricains plus petits que lui, le Guatemala est en général très discret sur la scène internationale. Mais le 21 décembre dernier, tout était différent.

Comment ce pays à peine plus grand que le Portugal a-t-il profité de cet intérêt planétaire inespéré ? Quelle a été la stratégie du gouvernement guatémaltèque en la matière ? Mais surtout, que révèle cette stratégie quant à la façon dont sont considérés les descendants du peuple maya par ses gouvernants, descendants indigènes qui représentent toujours plus de la moitié des 14 millions d’habitants guatémaltèques ?

2012 : l’année maya

L’année 2012 était somme toute pleine de promesses : le Guatemala allait accueillir le Sommet Mondial de l’Humanité de l’UNESCO, qui avait nommé le pays Capitale Mondiale de la Philosophie Humaine[1]. Malgré un des taux de criminalité les plus élevés au monde[2], en grande partie dû à sa position géographique particulière, qui fait du Guatemala un passage obligé du trafic de drogues provenant d’Amérique du Sud en direction du Mexique, puis de l’Amérique du Nord ; malgré l’état d’insécurité constante imposé par les « Maras », ces bandes mafieuses et criminelles comptant souvent dans leurs amis des membres des forces de l’ordre ; malgré un climat de corruption présent à tous les niveaux de la vie publique et un clientélisme tenace ; ajoutez à cela un peuple qui croirait à un supposé cataclysme… Et pourtant malgré tout cela, l’UNESCO avait décidé d’offrir à ce petit pays la possibilité de mettre en avant sa richesse culturelle héritée du peuple maya.

Vieille de plus de 10 000 ans, la cosmovision de ce peuple mystérieusement disparu, fonctionne de manière cyclique, comme bon nombre de religions anciennes. Elle se distingue notamment par la justesse de ses systèmes calendaires. La veille de la fin d’un cycle dit long (5 200 ans), c’est l’ « último atardecer » (le dernier coucher de soleil) et le lendemain, c’est la célébration de la naissance d’un Nuevo Sol (Nouveau Soleil) – ce qu’a été le 21 décembre 2012 avec l’avènement de « Oxlajuj Baktún ». Ce Nouveau Soleil s’annonce porteur d’une humanité plus spirituelle et davantage respectueuse de la « Madre Tierra » (Terre Mère), pour laquelle les peuples indigènes d’Amérique latine et de tous autres continents ont toujours exprimé un profond attachement et un respect sacré. Cyclique, l’évolution des Hommes selon les Mayas est un perpétuel recommencement, c’est pourquoi la fin d’un cycle long revêt une telle importance pour les descendants mayas : il s’agit d’accueillir le cycle suivant et d’honorer sa venue, porteuse d’espoir pour toute la condition humaine. Le concept d’une hypothétique fin du monde épuisé jusqu’à la moelle en Occident était donc à des années lumières du sens authentique et profondément spirituel du 21 décembre 2012 pour les descendants mayas.[3]

Le titre honorifique de Capitale mondiale de la philosophie humaine décerné par l’UNESCO avait donc bien un sens : le 20 décembre dernier, au coucher du soleil, les guides spirituels mayas du Guatemala et du sud du Mexique saluaient la fin du cycle précédent. Et le lendemain matin du fameux 21, à l’aube, à l’aide de prières, de paroles pieuses et de bougies, ils accueillaient la venue d’un monde meilleur. Mais c’était sans compter avec l’Etat guatémaltèque, au moins aussi peu intéressé par les fondements de la cosmovision maya que la plupart des médias occidentaux.

Pintura de René Dionisio, Lago de Atitlán. 

La commercialisation de la fête sacrée maya

En effet, le Partido Patriota au pouvoir (Parti Patriote), en la personne d’Otto Pérez Molina, élu président depuis le mois de janvier 2012, avait décidé d’organiser des évènements culturels pour marquer le début de Oxlajuj Baktún et afin de « donner à voir au monde ce qu’il est en train de se passer au Guatemala. » Pour ce faire, les treize sites archéologiques mayas officiellement reconnus par l’Etat guatémaltèque ont vu se déployer toutes sortes d’activités le jour-J : ateliers gastronomiques mayas, concerts traditionnels mayas, ventes de produits artisanaux mayas, dont un café guatémaltèque spécialement créé pour l’occasion (le café Oxlajuj Baktún). Malgré une réduction de 50% du budget due au tremblement de terre qui frappa durement le pays le 7 novembre 2012[4], 26 millions de quetzals ont été investis par le Ministère de la Culture (soit près de 2,5 millions d’euros) et 40 millions de quetzals par l’Institut Guatémaltèque du Tourisme, l’Inguat (soit plus de 3,8 millions d’euros)[5]. Autant dire que le gouvernement avait « mis le paquet ».

Parmi les treize sites concernés par les festivités organisées par le gouvernement, le plus grand spectacle a eu lieu dans le Parc National de Tikal, la grande cité maya située au nord du Guatemala dans le département du Péten. Célèbre notamment pour sa Grande Place et sa magnifique forêt, Tikal est inscrite au Patrimoine de l’UNESCO depuis 1979[6]. C’est là-bas que se sont retrouvés les descendants mayas et des milliers de touristes à l’aube du 21 décembre 2012, cérémonie splendide à laquelle assistaient le président guatémaltèque Otto Pérez Molina en personne et ses invités, ses homologues hondurien et costaricain, mais aussi José Miguel Insulza, secrétaire général de l’Organisation des Etats Américains (OEA), et des représentants de l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT). L’évènement a été un franc succès pour l’Etat guatémaltèque : près de 45 000 touristes étrangers ont envahi les hôtels avoisinant l’ancienne cité maya. Les prévisions de l’Institut Guatémaltèque du Tourisme (Inguat), qui espérait une augmentation de 6% de l’activité touristique pour l’occasion, se sont semble-t-il réalisées[7]. Un impact touristique certain que le gouvernement guatémaltèque avait prétendu vouloir redistribuer « aux communautés » du pays, sous-entendu aux communautés indigènes descendantes du peuple maya[8].

Pourtant, tous les représentants des descendants mayas s’étaient déclarés fermement opposés aux activités culturelles organisées par le gouvernement guatémaltèque[9], tous à la quasi-unanimité parmi lesquelles la Conférence Nationale des Ministres de la Spiritualité Maya, l’Observatoire Indigène National[10], le Conseil du Peuple Maya de l’Occident et près de 34 organisations sociales à travers le pays. Ce sont des rumeurs de concerts d’artistes internationaux sur les sites sacrés mayas invités par le gouvernement qui ont déclenché les foudres des guides spirituels mayas. Depuis lors, ces derniers n’ont eu de cesse de sommer le gouvernement de cesser sa stratégie de commercialisation de leur fête sacrée. La profonde opposition entre le parti au pouvoir et les descendants mayas s’est ainsi intensifiée, les seconds accusant les premiers de faire de leur devoir de commémoration un commerce frisant la folklorisation[11].

Les raisons d’une opportunité manquée

Cette accusation indigène envers le gouvernement d’Otto Pérez Molina est étayée par des décennies de discriminations envers les descendants mayas par les dirigeants au pouvoir, et ce malgré la signature des Accords de Paix en 1996 qui ont mis fin à près de 36 ans de guerre civile. Le caractère génocidaire de ce conflit armé interne à l’encontre des communautés mayas a été reconnu par la Commission de clarification historique des Nations Unies (CEH).Les représentants mayas ont notamment rappelé le refus catégorique de l’Etat guatémaltèque, depuis plus de 15 ans, de valider la Loi des Lieux Sacrés des Peuples Indigènes[12]. Cinq mille lieux parmi lesquels des temples, des cimetières, des cités anciennes et des paysages naturels qui font l’histoire du peuple maya sont concernés : à défaut de la validation de la loi et donc de son application, ces lieux sacrés font souvent l’objet de profanations. Une dépossession lente et insidieuse de plus qui s’ajoute aux persécutions et aux innombrables crimes qu’ont subi les quelques deux-cent mille victimes du conflit armé guatémaltèque et leurs familles. Une revendication identitaire qui va de pair avec une lutte constante pour le respect de leurs droits individuels et collectifs, notamment liés à leur accès à la terre, dont les nombreuses ressources sont particulièrement prisées par de grandes entreprises étrangères, notamment françaises[13].

Ainsi, au-delà de l’intérêt économique de la commercialisation autour de l’Oxlajuj Baktún par le gouvernement guatémaltèque, la stratégie du Parti Patriote au pouvoir s’est avérée éminemment politique. En effet, elle a consisté à profiter de la fenêtre médiatique de la soi-disant fin du monde annoncée par la civilisation maya – ô combien relayée par les médias occidentaux – pour laisser croire aux yeux du monde que la culture maya est désormais bien considérée, clairement respectée, et d’ores et déjà pleinement intégrée à la société guatémaltèque d’aujourd’hui. Or, au Guatemala, l’un des pays les plus indigènes après la Bolivie du président aymara Evo Morales, l’identité maya est encore bel et bien méconnue, méprisée, et quotidiennement réprimée.

Si le Guatemala a été sous le feu des projecteurs du monde entier l’espace d’une courte période, c’est malheureusement l’image trompeuse d’un gouvernement habile qui a été véhiculée à l’étranger. Et ce sont encore les communautés mayas qui ont été laissées pour compte. L’opportunité de donner à voir ce qu’est le Guatemala et ceux qui l’habitent a donc été manquée: une stratégie gouvernementale volontaire pour mieux profiter de l’aubaine qu’offrait le retentissement médiatique du nouveau Oxlajuj Baktún.

Les oppresseurs se ressemblent et l’histoire se répète encore et toujours : c’est bien cette conscience du temps cyclique qu’inculque la cosmovision maya. Mais alors peut-être se doit-on aussi d’espérer  que la force spirituelle des descendants mayas du Guatemala continue de ne pas faiblir, malgré des siècles d’oppression depuis l’invasion espagnole. Bien que sabotée par l’Etat dès le premier jour du Nuevo Sol, c’est bien ce que cette nouvelle ère maya laisse espérer. Pourtant, le 21 décembre dernier, tout aurait déjà pu commencer à changer.

                                                                                                                                                             Muriel Santoro

Muriel Santoro est diplômée en Politiques Européennes (UCL, Belgique) et en Gestion de projet de Coopération, spécialité Relations entre l’Europe et l’Amérique latine (Institut des Hautes Etudes d’Amérique Latine, Sorbonne Nouvelle, Paris). Après plusieurs années passées à l’étranger, elle travaille actuellement à ADETEF, l’agence d’expertise publique des Ministères des Finances, de l’Economie et du Développement Durable, en tant que chargée de mission sur un projet de la Commission européenne. Elle est l’auteur d’un premier roman sur sa découverte du Guatemala: Mon Voisin de maiz, Voyage au Guatemala au coeur de la culture maya (Collection Ethnographiques, L’Harmattan, 2010).                                                                                                                            


[1] Periódico Digital Centroamericano y Cáribe, http://www.newsinamerica.com/pgint.php?id=19949

[2] Human Rights Watch, World Report 2012, http://www.hrw.org/world-report-2012

[3] Pour aller plus loin : LEPONT Bertrand, Le Calendrier Sacré des Mayas, Lecture du temps dans la cosmovision maya, Grand Angle, mai 2002.

[6] Pour aller plus loin : site internet de l’UNESCO, http://whc.unesco.org/en/list/64

[13] Pour aller plus loin : Rapport Perenco : exploiter le pétrole coûte que coûte du Collectif Guatemala France, novembre 2011, disponible en ligne : http://www.collectifguatemala.org/pdf/Perenco,%20exploiter%20le%20petrole%20coute%20que%20coute.pdf

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