Politique étrangère de l’Indonésie : un redéploiement prudent

Perspectives Internationales 19/01/2013 0

En traversant la crise économique mondiale avec un taux de croissance économique supérieur à 6%, l’Indonésie fait l’objet d’un net regain d’attention sur la scène internationale. Au-delà, son statut réaffirmé d’ « Etat-pivot »[1] et de puissance en devenir, son dynamisme démographique et sa consolidation interne lui confèrent une nouvelle dimension au sein de l’espace médiatique, économique et diplomatique mondial. Grâce à cette reconnaissance, l’Archipel retrouve une confiance que la crise asiatique de 1998 avait brisée lorsque le pays a vu son image passer, en l’espace de quelques mois, de « nouveau dragon » à celui d’un Etat au bord de l’implosion[2].

Cette confiance retrouvée s’exprime avec force dans l’activisme renouvelé de sa politique étrangère. Cette évolution témoigne à la fois d’une reconfiguration de l’environnement régional et mondial, ainsi que de changements structurels internes à l’Indonésie. Corollaire de la montée en puissance d’un pays vaste, riche et stratégiquement situé, ce « retour » de l’Indonésie sur la scène internationale constitue un « phénomène incontournable »[3], pourtant souvent mal appréhendé, des relations internationales contemporaines. Il s’inscrit dans une histoire riche en rebondissements, dont les ruptures autant que les continuités nous donnent matière à réflexion pour les années et décennies à venir.

L’épisode charnière de la revolusi

Constituée de 17 000 îles, s’étendant sur 5 160 km d’est en ouest et 1 760 km du nord au sud, l’Indonésie n’a acquis sa forme actuelle qu’à la veille de la première guerre mondiale. Rien ne prédestinait la mosaïque de peuples et sociétés qui la composent aujourd’hui à cohabiter au sein d’un même Etat, sinon la volonté du colonisateur hollandais. L’éveil d’une conscience nationale au sein de l’archipel n’apparut que tardivement, sur les bases du système d’éducation unifié mis en place par les hollandais. Cette conscience nationale se construira lentement, tirant matière et inspiration de la religion islamique (fondation du Sarekat Islam en 1911), des influences idéologiques de l’Occident (démocratie, communisme, nationalisme…), et d’un passé réinventé magnifiant l’héritage des royaumes de Sriwijaya et Mojopahit. Ces emprunts divers se reflèteront dans l’idéologie officielle du nouvel Etat, les cinq principes ou pancasila promulgués par Sukarno en 1945: une république monothéiste semi séculière, nationalisme, humanisme, démocratie consensuelle et justice sociale. Dans l’entre-deux guerres, l’administration coloniale était cela dit bien en place et réprima efficacement le mouvement nationaliste qui se construisait, en internant ses membres dans le terrible camp de Boven Digul en Papouasie occidentale.

C’est l’occupation par les japonais des Indes orientales néerlandaises lors de la deuxième guerre mondiale (1942-1945) qui sonna le glas de l’édifice colonial en brisant l’image d’invulnérabilité des européens et en donnant un coup de fouet au mouvement nationaliste indonésien. La jeune république indonésienne, autoproclamée indépendante en 1945, s’opposa au retour des hollandais en prenant les armes, dans un épisode de lutte pour l’émancipation qui comptera parmi les plus violent de l’époque (la revolusi, 1945-1949). Ce combat pour l’indépendance aura une influence décisive sur les perceptions des élites indonésiennes ainsi que sur la manière dont elles cadreront la politique étrangère du pays, plus que palpable encore aujourd’hui.

La diplomatie représenta en effet une importante facette de la lutte pour l’indépendance et les leaders nationalistes de l’époque tirèrent de nombreuses leçons de leurs premiers pas sur la scène internationale. Le soutien que les Etats-Unis apportèrent aux hollandais jusqu’en 1948, et les difficiles négociations menées avec Amsterdam cristallisèrent une méfiance envers les puissances extérieures qui ne démentira plus par la suite[4]. En outre, loin d’être unies, les forces indépendantistes se battaient autant entre elles que contre les hollandais. Ces violentes luttes intestines (« affaire de Madiun » dans l’est de Java, insurrection du Darul Islam à Aceh et aux Célèbes, révolte des trois régions de Tegal, Brebes et Pemalang dans le nord de Java…[5]) démontrèrent aux nationalistes l’ampleur des clivages traversant la population de l’archipel et le danger que ces lignes de fracture faisaient peser sur le fragile Etat.

C’est également à cette époque, alors que la Guerre froide prenait forme au niveau mondial, que les forces indépendantistes durent s’accorder sur l’identité de l’Etat. Lorsque les communistes, qui plaidaient en faveur d’un rapprochement avec l’URSS, s’opposèrent au gouvernement en 1948 dans la ville de Madiun à Java, un choix dut être fait. Ce furent les nationalistes de Sukarno, alliés aux milices islamistes, qui prirent la main en mettant fin à cette révolte dans le sang. C’est dans ce contexte de fragilité et de violents heurts internes que le Premier ministre d’alors, Mohammad Hatta, formula les concepts qui continuent d’inspirer la politique étrangère indonésienne aujourd’hui : cette dernière serait libre et active (bebas dan aktif), c’est-à-dire qu’elle ne serait ni « neutre » ni « désengagée » mais refuserait de s’associer à la logique de bloc en vigueur. L’Indonésie devrait « ramer entre deux récifs » (mendayung antara dua karang). Cette politique avait trois composantes essentielles : l’anticolonialisme, l’indépendance et le pragmatisme. Des mots de Rizal Sukma, spécialiste de la politique étrangère indonésienne, cette formulation était significative autant pour l’extérieur que pour les audiences internes. Au niveau international, l’Indonésie refusait de s’engager auprès de l’un ou l’autre bloc, ou de participer à un « troisième bloc » qui ferait contrepoids. Au niveau interne, cette proposition visait à éviter que l’antagonisme idéologique de la Guerre froide n’accentue les rivalités au sein du leadership politique. En d’autres termes, Hatta cherchait à « cultiver l’unité nationale en prenant une position indépendante à l’égard du monde extérieur »[6]. Cette vocation interne constituera un trait caractéristique de la politique étrangère indonésienne pendant les décennies qui suivront.

Retour à l’autoritarisme et mise en place de l’ « ordre nouveau »   

 L’Indonésie qui émergea de la revolusi en 1949 était extrêmement fragile. Les hollandais, avant de partir, avaient imposé un système fédéral et encouragé les sécessionnismes dans les zones qu’ils contrôlaient. Ils refusaient en outre de céder à Jakarta la souveraineté sur la Nouvelle-Guinée occidentale. Un certain consensus s’établira parmi les élites de la démocratie libérale (1949-1959) autour de la nécessité de mettre en place un Etat unitaire (dès 1950) et de conduire une politique étrangère pragmatique, centrée sur l’affirmation de l’indépendance nationale. Toutefois, les luttes factionnelles ne s’arrêtèrent pas pour autant, obérant le développement économique du pays et menaçant sa stabilité.

En 1957, mis sous pression par des troubles qui mettent en péril l’intégrité du pays (révolte de Permesta, révolte militaire dans le sud de Sumatra…), Sukarno s’attacha à créer un nouveau système politique qui permette d’établir un nouveau consensus national. Il mit fin à la démocratie libérale en 1959, et imposa une « démocratie dirigée » (Demokrasi Terpimpin) qui remplaçait les partis politiques par des « groupes fonctionnels » (armée, paysans, professeurs…), destinés à appuyer un gouvernement d’union nationale (gotong royong). De retour à un système autoritaire, l’Indonésie adoptera un style de politique étrangère en ligne avec le caractère flamboyant de son Président, s’impliquant notamment avec véhémence dans le mouvement des non-alignés. Cherchant à retrouver l’élan de la révolution, Sukarno pensait que la radicalisation de la scène politique intérieure qu’il appelait de ses vœux ne pouvait passer que par la radicalisation parallèle de la politique étrangère[7].

Profondément méfiant envers l’Occident, Sukarno fit de la lutte anti-colonialiste le principal fondement et objectif de la politique étrangère indonésienne. L’Indonésie évoluait dans un monde que le Président décrivait désormais comme divisé entre vieilles forces établies (OLDEFOS) et nouvelles forces montantes (NEFOS), dont Jakarta faisait partie. La lutte anti-coloniale prit d’abord l’aspect d’une lutte pour la souveraineté sur Nouvelle-Guinée occidentale (Irian Barat), obtenue en 1962 (Irian Barat devenait Irian Jaya). Elle détermina ensuite l’opposition de Sukarno à l’établissement d’une Fédération de Malaisie (incluant la fédération de Malaya, Singapour et les Etats de Sabah et Sarawak sur l’île de Bornéo), qui y voyait le retour des forces colonialistes à ses frontières. C’est l’épisode de la Konfrontasi qui, entre 1962 et 1966, vit l’Indonésie entrer en conflit semi-ouvert avec la Malaisie, quitter les Nations unies et se rapprocher de la Chine dans l’édification d’un « axe anti-impérialiste Jakarta – Phnom Penh – Hanoï – Pékin – Pyongyang »[8]. Cette politique avait pour corolaire le rapprochement entre Sukarno, lâché par certaines franges de l’armée, et les communistes indonésiens. La politique étrangère prouvait être dépendante des rapports de force internes.

Le déplacement vers la gauche de Sukarno rompait l’équilibre fragile, sur le front interne, entre l’armée, les forces islamistes et le parti communiste indonésien (PKI). En 1965, un coup d’Etat avorté attribué aux communistes donnera lieu à une véritable chasse aux sorcières, causant la destruction du PKI et la mort d’au moins 500 000 communistes ou sympathisants (ou accusés de l’être). Le positionnement politique de Sukarno, sur les scènes interne et internationale, lui valut d’être accusé par son successeur, le Général Suharto, d’avoir trahi les principes énoncés par Hatta. L’Indonésie ne ramait plus « entre deux récifs », elle était en train de s’abîmer sur l’un d’eux. Confisquant le pouvoir, Suharto institua alors un « ordre nouveau » (Orde Baru), mettant fin à la Konfrontasi, réintégrant les Nations unies et instituant une politique de bon voisinage qui lui permettra de se concentrer sur le développement économique national.

L’Histoire et les caractéristiques personnelles de Sukarno ne sont pas les seuls facteurs à avoir influencé la politique étrangère de Jakarta dans ces années charnière : la géographie joua également un rôle considérable. La mer a de tous temps rassemblé les îles d’Indonésie plus qu’elle ne les a séparés[9]. L’archipel en a conservé une vision particulière de lui-même en tant qu’union inséparable entre terre et eau (en indonésien, le mot « patrie » correspond à l’association des mots terre et eau : tanah-air). De cette vision est né le « concept archipélagique » (Wawasan Nusantara) que l’Indonésie défendra à partir de 1957. En qualité d’archipel, l’Indonésie revendiquait une souveraineté pleine et entière sur les eaux situés entre ses îles et aux alentours (ce qui représentait un territoire deux fois et demi supérieur à sa superficie jusqu’alors reconnue). En 1982, la Convention des Nations unies sur le Droit de la Mer entérinait cette conception, et conférait une reconnaissance légale et internationale à ce concept. De nos jours, cette doctrine et ses corollaires en matière de sécurité maritime et de liberté de navigation dans ses détroits confèrent à l’Indonésie un poids considérable sur la scène internationale.

Fermeté et investissement régional de l’ « ordre nouveau »

Pragmatique, Suharto conserva à la politique étrangère du pays les fondements conceptuels hérités de la revolusi, justifiant sa prise de pouvoir par ce qu’il considérait comme un retour à la pancasila et à la constitution de 1945. Au niveau interne, il reprit l’idée des groupes fonctionnels de Sukarno pour en faire son instrument politique, le Golkar (contraction de golongan karya). Il institua également la « double fonction », politique et militaire, de l’armée (dwifungsi). Si la lutte contre le colonialisme resta une composante importante de l’identité internationale de l’Indonésie, Suharto abandonna la posture révolutionnaire de la démocratie dirigée, lui préférant une politique plus discrète, orientée vers la consolidation interne et la quête de capitaux étrangers. L’Orde Baru ne rompait pas avec l’héritage de Sukarno, il en réinterprétait la substance. Ses élites partageaient en effet avec leurs prédécesseurs une angoisse particulière à l’égard des forces destructrices internes, et du soutien que des puissances extérieures pourraient apporter à ces forces. Les interférences de la Chine (qui subsidia lourdement le PKI, et fut suspectée d’implication dans le coup d’Etat manqué de 1965) et des Etats-Unis (qui soutinrent les rébellions de 1958 dans les îles périphériques de Sumatra et Sulawesi) démontraient à l’envi que les risques et dangers du contexte international conservent alors toute sa pertinence à la politique de Hatta.

A partir de 1966, le communisme et les cinquièmes colonnes chinoises prirent la place de l’impérialisme et du néo-colonialisme en tant que principaux dangers auxquels était confrontée l’Indonésie. A partir de 1967, les relations avec la Chine furent rompues, pour être remplacées par un net penchant envers les plus prospères Etats-Unis. Jakarta consolida alors la pacification de ses relations avec ses voisins malaisien, singapourien, philippin et thaïlandais, également opposés au « danger rouge », au travers de la création de l’ANASE (1967). Reposant sur l’imposition de l’ordre (ou de la terreur, selon les perspectives) et la poursuite d’un développement économique pour asseoir sa légitimité interne, l’Orde Baru de Suharto s’attacha à progressivement redorer son blason sur la scène internationale, et se tailler un rôle de leader régional que la taille, les ressources et l’enthousiasme révolutionnaire du pays semblent amplement justifier.

Cette posture plus mesurée n’empêcha cependant pas Jakarta d’adopter une attitude plus que ferme à l’égard de la Nouvelle-Guinée occidentale (qu’elle incorpora au territoire national après un référendum truqué en 1969) et du Timor Oriental (qu’elle envahit en 1975 après la déclaration d’indépendance du FRETILIN), ravivant ainsi le spectre d’une Indonésie expansionniste parmi ses voisins. Bien plus que l’expression de visées impérialistes, ces annexions marquèrent la continuité d’une perspective stratégique héritée du passé, poussant les élites de Jakarta à combattre à tout prix ce qu’elles considèraient comme une menace fondamentale à l’intégrité territoriale du pays[10]. Pour Sukarno, plus que la somme de ses parties, ce qui faisait l’Indonésie, c’était l’unité entre ses parties. C’est cette Indonésie complète (bulat), la seule Indonésie qui puisse exister, que les indépendantismes de Nouvelle-Guinée, du Timor Oriental mais aussi d’Aceh ou des Moluques semblaient mettre en péril.

Dès 1975, l’Indonésie s’attacha à contrebalancer sa position ferme sur le Timor Oriental par une diplomatie régionale plus active. La même année, le Vietnam du nord envahissait Saigon, entrainant la victoire des communistes du Pathet-Lao au Laos, et celle des Khmers rouges au Cambodge[11]. En réaction, l’Indonésie accueillit à Bali en 1976 le premier sommet de l’ANASE, qui débouchera sur la signature du Traité d’Amitié et de Coopération (TAC), et la déclaration de concorde de l’ANASE. Un secrétariat de l’ANASE est également mis en place à Jakarta. Deux ans plus tard, le Vietnam envahissait le Cambodge, apportant chez les membres de l’ANASE la preuve flagrante de ses intentions hégémoniques en Indochine. Signe d’une confiance qu’un développement économique rapide lui avait permis de retrouver, l’Indonésie s’engagea substantiellement dans l’épineux dossier cambodgien qui durera jusqu’en 1991. Elle mit en place ce qui sera appelé une « diplomatie à deux bandes », en soutenant la position de l’ANASE (condamnant l’invasion vietnamienne) tout en entretenant des discussions bilatérales avec Hanoi. Malgré les dissensions entre l’Indonésie et ses voisins, la gestion de ce dossier cambodgien conféra à l’ANASE, ainsi qu’aux efforts régionalistes de Jakarta, une dimension internationale nouvelle. De cette période jusqu’à aujourd’hui, l’ANASE devint une composante essentielle de la politique étrangère de l’Indonésie.

Encouragé par les succès économiques enregistrés par le pays, Suharto se départit progressivement de sa discrétion, pour voyager plus, et à meilleur escient[12]. Il normalisa ses relations avec Pékin en 1990 et se posa en médiateur entre Pékin et Hanoï sur leurs contentieux territoriaux en mer de Chine méridionale notamment. L’Indonésie milita également pour un élargissement de l’ANASE qui verra le Brunei rejoindre ses rangs en 1985, suivi par le Vietnam (1995), le Myanmar et le Laos (1997), et le Cambodge (1999). Par ailleurs, l’Indonésie contribua fortement aux missions de maintien de la paix de l’ONU et obtint, après un lobbying intense, la présidence du mouvement des non-alignés en 1992, que Suharto relança en instituant l’idée d’une nouvelle opposition post-Guerre froide entre non plus des blocs idéologique, mais des blocs économiques constitués d’une part des pays riches et industrialisés regroupés au sein du G7 et, d’autre part, des pays pauvres du mouvement des non-alignés. Il réorienta ainsi la diplomatie indonésienne vers un activisme renouvelé sur la scène mondiale d’une manière finalement fort proche de ce que fit Sukarno lors de la Démocratie dirigée.

C’est sous Suharto que le régionalisme sud-est asiatique entama la transformation qui lui confèrera sa forme actuelle. La Conférence Économique de la région Asie-Pacifique (APEC), rassemblant les pays de l’ANASE et leurs principaux partenaires est-asiatiques, fut fondée en 1989 et reçut le soutien indonésien aux détriments de l’initiative plus exclusive du Premier ministre malaisien Mahathir, le Groupe Économique d’Asie de l’Est (EAEG). En 1993, les Etats de l’ANASE se mettaient d’accord pour mettre en place un forum de discussion portant sur la sécurité régionale : l’ARF (ASEAN Regional Forum).

La reformasi : une démocratisation chaotique

Pourtant, la fin de la guerre froide et la diffusion de nouveaux médias concoururent dans le même temps à saper l’image du pays à l’étranger, via notamment la médiatisation de la répression brutale au Timor ou à Aceh. Le gouvernement fit rapidement face aux pressions de certains de ses partenaires, menaçant de couper ou suspendre leur aide. En outre, les luttes de succession, les stratégies de survie du régime de Suharto (réduction des attributions politiques de l’armée, perpétuation d’une situation de faiblesse structurelle des autorités civiles, relâchement de la répression à l’égard de l’Islam politique…), le creusement des inégalités et une corruption endémique monopolisaient une bonne partie de l’attention des forces politiques sur le front intérieur, s’ajoutant aux constantes que représentaient les rivalités factionnelles et la lutte contre les séparatismes. A la moitié des années 1990, l’assisse populaire et la base populaire du Nouvel Ordre semblaient s’effriter à vive allure[13]. Et lorsqu’une brusque chute de la valeur du baht thaïlandais marqua le début de la crise asiatique de 1997-1998, les capitaux étrangers dont dépendait tant l’Indonésie pour son développement fuirent le pays, occasionnant des dégâts socio-économiques considérables. La roupie indonésienne perdit 80 % de sa valeur, la plupart des industries fermèrent leurs portes, 16 banques firent faillite et la proportion de pauvres dans le pays doubla pour atteindre les niveaux jamais vus depuis le début des années 1980[14]. Pour la majorité de la population, les racines de cette crise se trouvaient dans la collusion, la corruption et le népotisme emblématique de l’ère Suharto (et regroupés sous l’acronyme « KKN »). Mis sous pression par la rue et par ses partenaires internationaux, Suharto laissa la place à son successeur désigné, Yusuf Habibie en 1998.

La période post-Suharto, la reformasi, débuta donc en 1998, et vit l’arrivée au pouvoir de quatre Présidents en l’espace de six ans. Voulant se détacher de son mentor, et pressé par l’Australie, Habibie accorda aux Timorais un référendum qui eut pour résultat la très large victoire des partisans de l’indépendance. En réaction, l’armée et les milices pro-indonésiennes se livrèrent à des représailles massives et détruisirent la plupart des infrastructures Est-Timoraises, ce qui acheva de ternir la réputation internationale de Jakarta. Dans le même temps, Habibie supprima les dispositions légales discriminantes à l’égard des minorités (chinoises principalement), diminua l’influence de l’armée, et mit en place un processus de décentralisation qui aura un impact considérable sur la politique interne du pays, ainsi que sur son positionnement international. Son successeur, Abdurrahman Wahid ou « Gus Dur », chercha à réformer profondément les structures héritées de l’Orde Baru, et se lança dans de nombreuses missions à l’étranger (en Israël notamment). Il proposa aux indépendantistes d’Aceh un référendum et renomma l’Irian Jaya en Papouasie. Il fut néanmoins remplacé en 2001 par Megawati Sukarnoputri, la fille de Sukarno, par un vote de méfiance de l’assemblée législative. Trop ambitieux dans ses réformes, Gus Dur était lâché par ses soutiens politiques. A Aceh, Megawati cessa les négociations de paix pour relancer une campagne militaire qui fit des milliers de morts. Elle perdit les élections de 2004 face à la coalition emmenée par Susilo Bambang Yudhoyono (SBY), qui remporta un second mandat lors des élections de 2009.

De cette période émergea un nouveau contexte intérieur, une nouvelle structure et de nouveaux repères qui modifieront profondément la conception, la formulation et la mise en œuvre de la politique étrangère du pays. La démocratie émergea comme nouvelle composante essentielle de cette politique étrangère pour devenir partie intégrante de l’« identité internationale » du pays, tout comme l’Islam au vu des tentatives du gouvernement visant à développer l’image d’un pays musulman « mesuré », pont et médiateur entre mondes musulman et non-musulman. Par contre, les changements post-reformasi n’ont pas altéré l’importance fondamentale du nationalisme dans la vision du monde de l’Indonésie et dans son positionnement international. Néanmoins, comme l’explique Sukma, « le nationalisme est maintenant injecté dans la politique étrangère par de nombreux acteurs, dans de nombreuses formes, et pour des objectifs différents »[15]. De même, l’Indonésie reste tiraillée entre ses aspirations de leadership régional et un sentiment de vulnérabilité que son développement ne parvient pas à évacuer, conservant ainsi un trait caractéristique de sa politique étrangère[16] expliquant notamment son engagement au sein de l’ANASE.

Période contemporaine : un nouvel engagement régional et mondial

Pour les régimes post-Suharto, la priorité de politique étrangère était similaire : restaurer l’image internationale de l’Indonésie, afin de sécuriser le redressement économique par la captation de subsides externes (investissements étrangers, aide au développement…), et stabiliser le pays. Pourtant, cet objectif n’était pas encore entièrement atteint que l’Indonésie chercha à nouveau à mettre en œuvre une politique étrangère active. C’est ainsi qu’en 2003, elle milita activement pour la création d’une communauté de sécurité de l’ANASE et pour l’intégration des concepts de démocratie et des droits de l’Homme dans la charte de l’organisation. En 2005, le président SBY introduisait une nouvelle métaphore pour guider la politique étrangère de son pays dans un nouveau contexte international : l’Indonésie avait dépassé les « deux récifs » mentionnés par Hatta, elle devait dorénavant « naviguer sur un océan turbulent » (Bernavigasi di lautan penuh gelombang)[17].

Depuis 2003, l’Indonésie a donc repris un rôle moteur au sein du régionalisme est asiatique, et particulièrement au sein de l’ANASE. L’Indonésie trouve un intérêt double à l’ANASE, que McCloud résumait déjà en 1974 à la possibilité de se détacher de l’orbite américaine, et à celle d’une consolidation de sa sécurité dans le contexte d’un changement des rapports de forces dans la région[18]. Les pays de l’ANASE constituent aussi la première zone où doit s’exprimer la politique étrangère de l’Indonésie, d’après la doctrine des « cercles concentriques » forgée pendant les années Suharto et attribuée à Dewi Fortuna Anwar. Cette vision considérait les pays de l’ANASE comme constitutifs d’un premier cercle, les proches voisins d’Asie orientale ainsi que les grandes puissances (Etats-Unis, Russie, Europe) du second cercle, et le reste du monde du troisième. C’est dans cette optique que l’Indonésie s’est largement engagée dans les processus de construction institutionnelle au niveau régional, au sein desquelles elle cherche à consolider la centralité de l’ANASE, via les sommets ANASE Plus Trois (Chine, Japon, Corée du Sud) ou APT, les sommets ANASE Plus Un, le Sommet d’Asie Orientale (East Asia Summit ou EAS, qu’elle a fortement contribué à créer en 2005), la zone de libre-échange intra-ANASE, l’APEC, etc. Représentatif d’une reconnaissance internationale nouvelle, le pays a intégré le G20 en 2009.

Au niveau bilatéral, Jakarta a également développé des partenariats stratégiques avec la Chine (2005), l’Inde (2005),  le Japon (2006), la Corée du Sud (2006) et les Etats-Unis (sous le vocable « partenariat global », en 2010). Le gouvernement indonésien s’est enfin engagé à coopérer avec l’Australie (1995 et 2006) et les Etats-Unis (2010) dans les domaines de la sécurité et de la défense, et s’est rapproché de la Russie et de la Chine dans ces mêmes domaines.

Cet engagement « multivectoriel », aux niveau multilatéral et bilatéral, portant l’emphase sur la coopération avec tous dans des domaines divers tels que le commerce, la gestion des ressources naturelles, l’environnement, la lutte contre le terrorisme ou la piraterie, la lutte contre la criminalité organisée ou encore la sécurité maritime, s’inscrit dans la cadre d’une politique dite d’ « un millier d’amis, zéro ennemi », qui établit depuis 2010 une continuité voulue avec les principes hérités du passé (pancasila, constitution de 1945, principes d’indépendance, de proactivité et de pragmatisme énoncés par Hatta en 1948…) dans un nouveau contexte. Le prolongement d’une politique « libre et active » s’opère aujourd’hui par le truchement de la doctrine d’un « équilibre dynamique », proposée par le Ministre des Affaires étrangères Marty Natalegawa et visant non plus à éviter l’implication des grandes puissances extérieures dans le théâtre régional mais à atteindre un équilibre entre l’influence de ces acteurs extérieurs qui permette à l’Indonésie de s’imposer comme médiateur et intermédiaire. Cette stratégie vise à défendre au mieux les intérêts nationaux, définis comme la restauration de l’image internationale du pays, le développement économique, le renforcement de l’unité nationale, la stabilité et l’intégrité, la construction et le maintien d’une paix mondiale par la coopération bilatérale et multilatérale, dans le nouveau contexte de la « Paix froide », c’est-à-dire d’un monde contemporain ayant conservé de la Guerre froide certaines caractéristiques particulières (antagonismes, rapports de force…).

Conscient du poids de sa géographie, de sa démographie et de ses ressources, l’Archipel indonésien est aussi tributaire d’une histoire tourmentée dont ses élites et sa population ont tiré un vif sentiment de vulnérabilité. L’unité et la défense du territoire ont ainsi représenté des objectifs primordiaux, et très concrets, de la politique étrangère de l’Indonésie au travers de toute son histoire post-indépendance. Au travers de la Guerre froide et au-delà, Jakarta a poursuivi une politique étrangère originale qui tente une médiation difficile entre ses ambitions de leadership régional, voire mondial, et ses doutes et faiblesses.

Aujourd’hui, l’affirmation de l’Indonésie sur la scène internationale est à la fois symptôme, moteur et résultat d’une évolution globale conférant aux Etats d’Asie du Sud-est un poids géopolitique et stratégique nouveau. D’une part, l’Indonésie tire à la fois opportunités et défis d’un contexte international dynamique et fluctuant poussant sa diplomatie à plus d’engagement et de visibilité. D’autre part, plusieurs évolutions structurelles internes, inhérentes à son organisation institutionnelle, à son histoire, et aux perceptions de son élite stimulent aujourd’hui un déploiement plus substantiel de sa politique étrangère.

Le redéploiement de la politique étrangère de l’Indonésie, plus important pays d’Asie du Sud-est (par sa population, sa superficie, ou la taille de son économie), a des implications débordant largement les frontières de la sous-région. A plus d’un titre, ce redéploiement s’avérera crucial pour l’avenir de la stabilité régionale.

Bruno HELLENDORFF

Bruno Hellendorff est chercheur au Groupe de Recherche et d’Information sur la Paix et la Sécurité (GRIP), à Bruxelles, où il travaille sur les liens entre ressources naturelles et conflits, ainsi que sur les questions de sécurité et enjeux stratégiques en Asie-Pacifique. Il est également doctorant à l’Université Catholique de Louvain (UCL) et chercheur associé au CECRI (UCL). Ses recherches doctorales portent sur la politique étrangère de l’Indonésie, la sécurité en Asie du Sud-est et la construction institutionnelle en Asie-Pacifique.

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[1] Eric FRECON. Yudhoyono, héros de l’épopée indonésienne ? Cent jours pour convaincre, cinq ans pour l’histoire.

[2] Françoise CAYRAC-BLANCHARD, Stéphane DOVERT, Frédéric DURAND. Indonésie. Un demi-siècle de construction nationale. p. 7-8.

[3] François RAILLON. Indonésie, un archipel émergent.

[4] Rizal SUKMA. The Evolution of Indonesia’s Foreign Policy : An Indonesian View, p. 306-307.

[5] Adrian, VICKERS. A History of Modern Indonesia. p. 95-112.

[6] Rizal SUKMA. The Evolution of Indonesia’s Foreign Policy: An Indonesian View, p. 308.

[7] Ibidem, p. 309.

[8] Harold CROUCH, The Army and Politics in Indonesia , p. 67.

[9] Denys LOMBARD. Le Carrefour Javanais, Essai d’Histoire Globale. p. 13-18.

[10] Leonard SEBASTIAN, “Domestic security priorities, “balance of interests” and Indonesia’s management of regional order”. p. 178-179.

[11] Sophie BOISSEAU DU ROCHER, L’ASEAN et la Construction Régionale en Asie du Sud-Est, p. 212-213.

[12] Michael VATIKIOTIS, Indonesian  Politics under Suharto, p. 181-184.

[13] Ibidem, p. 216-217.

[14] Adrian, VICKERS. A History of Modern Indonesia. p. 203-204.

[15] Rizal SUKMA. Domestic Politics and International Posture: Constraints and Possibilities, p. 88.

[16] Michael LEIFER, Indonesia’s Foreign Policy.

[17] Susilo Bambang YODHOYONO, Speech before the Indonesian Council on World Affairs (ICWA), 19 mai 2005.

[18] Cité dans : Dewi Fortuna ANWAR, Indonesia in ASEAN: Foreign Policy and Regionalism, p. 9.

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