Citizen Tsai : la restructuration des médias à Taiwan

Perspectives Internationales 20/01/2013 0

Alors qu’il fut pendant près de trente ans un des principaux groupes médiatiques de l’île, la situation financière du China Times se dégrada tant et si bien qu’il fut vendu en 2008 à un acteur alors totalement absent de ce secteur, le groupe Want Want dirigé par Tsai Eng-meng (蔡衍明). Né à Yilan (宜蘭) en 1957, celui-ci a réussi à transformer la petite entreprise de conserves agricoles fondée par son père en une multinationale dont le chiffre d’affaire ne cesse d’augmenter, lui permettant d’être aujourd’hui à la tête d’une fortune estimée à six milliards de dollars américains. D’après le classement des plus grandes fortunes taïwanaises établi par le magazine Forbes en mai de cette année, il serait l’homme le plus riche de l’île[1]. A la tête d’une multinationale employant environ 56 000 personnes et d’un imposant groupe médiatique comprenant un des quotidiens en langue chinois les plus importants de l’île, des magazines, des sites internet, ainsi qu’une chaîne de télévision hertzienne et une câblée, Tsai Eng-meng est un homme très puissant.

Une déclaration hasardeuse, un rachat sous tension

L’acquisition arriva comme une surprise. En effet, comme le groupe Hong-kongais Next Media, déjà présent sur l’île à travers l’édition locale de l’Apple Daily, était en discussion avancée avec le China Times, l’annonce de son rachat par le géant des crackers de riz pouvait en dérouter plus d’un. Certes, ce n’était pas la première fois que Tsai Eng-meng diversifiait son portefeuille, son groupe étant par exemple présent dans la finance, mais investir dans un actif déficitaire de longue date reste un geste peu habituel chez un homme d’affaires. Plutôt que d’intégrer directement cette nouvelle activité au sein d’une de ses filiales, Tsai Eng-meng décida d’en créer une nouvelle nommée Wangzhong Media (旺旺中時媒體集團), toujours sous son administration directe. Une interview donnée au Washington Post en janvier 2012 suscita une première polémique – et paradoxalement peut éclairer d’un jour nouveau cette acquisition spectaculaire. Il déclara tout d’abord qu’il estimait la réunification entre la République de Chine, nom de l’entité politique qui gouverne aujourd’hui Taiwan, et la République Populaire de Chine comme inévitable, en ajoutant qu’il souhaitait ardemment pouvoir la voir de son vivant. Dans la suite de l’entretien, il jugeait la République Populaire de Chine démocratique à bien des égards tout en minimisant l’importance du massacre de Tian An Men. Son argument ressemble beaucoup au discours tenu par Pékin en 1989, ce que ne manqua pas de relever le journal américain : alors qu’en 1989 les autorités avaient insisté sur « l’humanité » des militaires, Tsai Eng-meng, lui, expliquait qu’il lui semblait que, tout compte fait, il  n’y avait finalement pas eu beaucoup de victimes, et donc que c’était un non événement.[2]

Si la première partie de l’entretien pouvait déjà surprendre, c’est surtout la manière dont Tsai Eng-meng avait interprété les événements de Tian An Men qui choqua. Lancé par un ancien activiste du mouvement de juin 1989 réfugié à Taiwan, Wang Dan (王丹), un appel au boycott des produits Want Want ainsi que du China Times suivit immédiatement cette interview. Il fut aussitôt relayé par une soixantaine d’universitaires locaux.[3] En réponse, Tsai Eng-meng tenta de se justifier en avançant que ses propos avaient été mal interprétés et qu’il présentait ses excuses « aux compatriotes du continent qui avaient pu souffrir » lors du massacre de juin 1989 ainsi qu’aux Taiwanais qu’il avait pu offenser. Il accorda une nouvelle interview au magazine Forbes pour signifier son attachement à la paix dans le détroit de Taiwan, en affirmant que c’est ce qu’il sous-entendait lorsqu’il parlait d’unification, mais ce réajustement ne rencontra pas beaucoup d’échos.

Règlements de comptes médiatiques

C’est donc dans un climat tendu que fut annoncée la tentative de rachat par Wantzhong du second réseau de télévisions par satellites du pays, auparavant détenu par Chinese Network System (中壽網路), composé de onze chaînes de télévisions câblées, soit 30% de ce secteur. Déjà en position de force, cette acquisition ferait de Wantzhong l’acteur dominant à Taiwan. Les déclarations quelques peu hasardeuses de janvier encore dans les esprits, la possibilité de voir émerger un quasi-monopole dans les mains de Tsai Eng-meng en inquiéta plus d’un. En effet, que penser des conséquences à long-terme à Taiwan d’informations où toute critique de Pékin serait tue ? Par ailleurs, l’existence d’un tel conglomérat dans un secteur aussi sensible est-elle compatible avec l’exercice de la démocratie ? Wantzhong étant en mesure d’avancer le capital nécessaire à l’acquisition, seul un veto de la Commission Nationale sur les Communications (ici NCC) pouvait faire obstacle. Le 25 juillet, un groupe d’universitaires mena une petite manifestation devant le bâtiment dans lequel siège la commission alors que celle-ci commençait à étudier le projet d’extension de Wantzhong. Ils levèrent le camp vers dix heures du matin. Plus tard dans l’après-midi un groupe dont les membres se présentaient comme étant des étudiants se rendit sur place pour manifester. Chose inhabituelle, ils portaient des masques, et plus surprenant encore, une dame fut photographiée en train de leur donner de l’argent. Le groupe de Tsai Eng-meng ne manqua pas de saisir la balle au bond en lançant une campagne de dénigrement contre un membre de l’institut d’études juridiques de l’Académia Sinica, Huang Kuo-chang (黃國昌), lui-même présent le matin. Il avait déjà publiquement exprimé son inquiétude, trouvant que la liberté et l’indépendance de la presse ne pouvaient être garanties dans les conditions actuelles, a fortiori si une part non négligeable du réseau câblé tombait dans l’escarcelle de Wantzhong. Se voyant accusé de payer des étudiants pour organiser des actions du même type, il ne fut pas la seule cible de cette campagne. Un jeune homme qui avait identifié un des directeurs du China Times au milieu des soi-disant manifestants étudiants vit ses coordonnées personnelles divulguées par les journaux appartenant au groupe, l’accusant de créer de fausses informations (alors que le directeur était effectivement identifiable sur les images du 25 avril qui ont été rendues publiques. Par ailleurs, la personne rétribuant les étudiants fut rapidement identifiée et on put établir qu’elle n’avait aucun lien avec le professeur Huang, ce qui ne suffit pas pour autant à mettre un terme aux accusations.[4])

Le China Times contesté

Le climat détestable créé par cette campagne de délation, la virulence et les méthodes employées allaient donner naissance à un mouvement d’opposition bien plus important. Celui-ci prit naissance sur les réseaux sociaux, notamment Facebook, et concerna en premier lieu des étudiants. Plusieurs actions furent organisées en soutien du professeur Huang, et de l’étudiant qui avait reconnu le directeur du China Times. La contestation culmina dans la manifestation du premier septembre qui réunit entre six et neuf mille personnes, faisant d’elle une des plus importantes de l’histoire de l’île. Si les participants ne purent obtenir de la NCC qu’elle revienne sur sa décision[5], elle montre que la stratégie d’intimidation non seulement ne fonctionna pas mais était même contre-productive. Le China Times finit par présenter des excuses au professeur Huang, excuses que celui-ci n’accepta pas car elles étaient, selon lui, insignifiantes[6]. Il est vrai que le journal se contenta d’un petit encart dans lequel il était précisé qu’après vérification monsieur Huang n’était pas derrière les manifestations étudiantes, qu’en conséquent le journal s’était trompé et qu’il en était désolé, ce qui était différent d’une déclaration de Tsai Eng-meng ou d’un repenti d’ampleur significative. Par ailleurs, la rédaction du China Times fut secouée par une série de démissions, nombre de journalistes ne se reconnaissant pas dans ce type de pratique.

Conclusion

Que pouvons-nous retenir de ces évènements ? D’abord, l’échec de la tentative de manipulation du China Times. Même s’il est encore trop tôt pour en connaître les effets, cet épisode fut très mauvais pour l’image du journal. Ceci dit, ni les déclarations de janvier de monsieur Tsai, ni la campagne de délation n’ont empêché le gouvernement de donner son accord pour l’acquisition du réseau satellitaire. Il n’est pas à exclure qu’à l’avenir les deux partis trouvent un terrain d’entente, renforçant la domination de Wantzhong. Le visage récemment montré par ce même groupe ne peut que confirmer les inquiétudes de ceux qui voyaient l’émergence d’un tel géant avec scepticisme. Notons aussi l’importance des réseaux sociaux comme outil de mobilisation de la jeunesse, ainsi que l’absence de leader aisément identifiable qui mènerait la contestation, ce qu’on a pu retrouver dans d’autres manifestations. Enfin, il convient de s’interroger sur les conséquences à long terme de la restructuration de la scène médiatique taiwanaise. Celle-ci n’est pas terminée, comme l’illustre l’annonce de la probable vente de la branche locale de Next Media à un consortium dominé par le financier China Trust. Next Media étant en effet un des seul groupe perçus comme relativement neutres, il est à craindre que la polarisation, déjà très forte, ne soit encore plus accentuée, rendant chimérique l’idée que les médias seraient les garde-fous de la démocratie.

Vladimir STOLOJAN-FILIPESCO
 

 Vladimir STOLOJAN-FILIPESCO est doctorant à l’Université Denis Diderot (Paris 7), et chercheur associé à l’antenne taiwanaise du Centre d’Etudes Français sur la Chine contemporaine (basé à Hong Kong). Ses travaux s’intéressent à l’héritage de la mémoire collective à Taiwan et l’héritage des représentations de Chiang Kai-Shek à travers la sociologie des élites politiques à Taiwan.

[2]    Washington Post, article consulté en ligne le 19 octobre 2012, http://www.washingtonpost.com/world/tycoon-prods-taiwan-closer-to-china/2012/01/20/gIQAhswmFQ_story.html

[3]    Taipei Times, article consulté en ligne le 20 octobre 2012, http://www.taipeitimes.com/News/front/archives/2012/01/27/2003524069

[4]    Article provenant du site d’information Nownews, consulté le 20 octobre 2012, http://www.nownews.com/2012/07/29/138-2839252.htm

[5]    La commission a, le 26 juillet, approuvé sous réserves la proposition de Wantzhong. Pour que celui-ci puisse prendre possession du réseau satellitaire convoité, il devait se séparer d’une chaîne de télévision et modifier les statuts de sa branche télévisée, ce que le groupe refusa. Depuis, les deux partis semblent camper sur leurs positions.

[6]    Liberty Times, article consulté le 19 octobre 2012,  http://www.libertytimes.com.tw/2012/new/aug/30/today-life3.htm

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