Le lancinant refrain de la lutte contre la drogue en Amérique latine

Perspectives Internationales 08/11/2012 0

Pour Perspectives Internationales, Aurélie Thomas se penche sur la question du narcotrafic en Amérique latine et revient sur la place des Etats-Unis dans la lutte contre celui-ci. En dépit de la volonté réaffirmée de Washington de s’investir, les solutions les plus efficaces semblent se trouver au sein même des pays de la région en passant non pas par une lutte impossible, mais plutôt par un contrôle de la drogue. 

“We are working together to promote citizen security and to work against the drug traffickers”[1]. Le discours prononcé par la Secrétaire d’Etat américaine le 15 octobre 2012 à Lima fait écho aux propos des différents responsables américains en charge de la lutte contre le narcotrafic en Amérique latine depuis près d’un demi-siècle. Malgré l’immuable objectif de cette lutte, le rôle historique des Etats Unis est-il en passe de se redéfinir au profit d’une région au contexte et aux perspectives différents ?

Avancées et désillusions de la lutte contre le trafic de drogue

Economiquement l’Amérique latine constitue désormais une zone clé. Selon un rapport du FMI[2], la croissance dans la région devrait être en hausse en 2013 soit de 4,6 %. Malgré un ralentissement de celle-ci lié à la crise mondiale, le taux de chômage[3] en baisse, les investissements étrangers massifs et le recul de la pauvreté seraient des signaux de bonne santé économique de la région[4]. Les changements structurels des politiques sociales commencent à porter leurs fruits : participation des populations à la vie politique, meilleure protection sociale, accès aux soins en sont des illustrations.

L’équilibre trouvé dans la région offre ainsi des voies aux pays sud-américains pour engager des politiques publiques et enrayer les phénomènes imbriqués du narcotrafic et de violence.

Le dialogue initié entre le gouvernement colombien et les FARC lors des premiers pourparlers de paix en Norvège le 17 octobre 2012, et par la suite à Cuba, démontre les efforts politiques entrepris en ce sens. La société civile n’est pas en reste et s’inscrit aussi dans une démarche positive. La « Caravane de la paix » au Mexique en représente un exemple. Pourtant, les négociations entamées pour la résolution des conflits se soldent régulièrement par des statu quo voire des régressions. A trois reprises déjà, des négociations avaient été engagées en Colombie. Ces discussions profitant à l’époque au renforcement des FARC et à leurs trafics.  Aux alternatives des cultures de café ou de cacao proposées par les gouvernements péruviens ou boliviens, le rendement de coca est amélioré à l’aide des produits chimiques par les narcotrafiquants. La route commerciale Interocéanique Brésil-Pérou se convertirait même en route de la drogue. Les exemples sont nombreux et malgré une résistance civile et démocratique, le problème du narcotrafic semble inextricable.

Véritable institution aux ramifications politiques, économiques, culturelles, le narcotrafic est toujours le nerf de la guerre.

Le constat de l’impuissance américaine

La présence remarquée des Etats Unis d’Amérique dans la lutte contre le narcotrafic en Amérique latine commence dans les années 70 avec Nixon puis avec la Drug Enforcement Administration, mais son rôle prédomine dans le tournant des années 90. Le premier objectif déclaré étant de mettre fin au narcotrafic, le terrorisme s’y greffant sous l’administration George Bush. Des politiques répressives ont, en effet, permis de réduire des zones d’exploitation de coca au Pérou ou en Bolivie. Cependant, dans le même temps, la Colombie – s’approvisionnant chez ses voisins – cherche à compenser les pertes et augmente sa production. Les actions américaines ont donc été en partie limitées par le phénomène du « balloon effect »[5].

Divers programmes d’aide se sont donc développés, couplés avec les politiques étatiques : « Plan Colombie » I et II, « Initiative de Mérida », coopérations militaires et technologiques… La réduction des effectifs des narcotrafiquants avec entre autres l’élimination des figures historiques narcoterroristes comme Alfonso Cano ou Jose Flores Leon « Camarade Artemio », la constante intervention américaine, les multiplications de négociations, la combinaison de plans (arrachage, fumigations, radars…), la convergence des politiques n’ont pourtant pas eu les effets escomptés.

Selon le World Report Drug 2012[6], malgré une diminution globale de la fabrication de cocaïne, la tendance s’est inversée. Le premier producteur de cocaïne enregistre une baisse de sa production tandis que celle-ci s’est déplacée vers d’autres régions andines. L’échec des politiques antidrogues fut vivement rappelé au Président Obama lors du Sommet des Amériques à Carthagène.                     

L’imbrication d’intérêts locaux (paysans), régionaux (commerces, politiciens corrompus) et internationaux (demande américaine et européenne accrue) peut difficilement freiner cette industrie de « l’or blanc », économie dans l’économie. Ce commerce international crée des tensions opposées entre l’existence de zones inaccessibles et la fragmentation de zones de criminalité. Ainsi d’un côté la cordillère andine et les zones enclavées comme la VRAEM[7]  sont des remparts naturels permettant le contrôle des territoires par les narcotrafiquants. De l’autre, l’éparpillement des cartels mexicains au sein de la société en fait des ennemis insaisissables. Au-delà, d’un système illégal, le narcotrafic, véritable mode de vie, jouerait le rôle de « repère identitaire »[8]. Un danger invisible aggraverait d’autant plus la violence et la corruption.

De nouvelles voies dans la lutte contre la drogue

Le lancinant refrain nord-américain masque en réalité mal les intérêts géopolitiques. Géostratégie (ouverture sur deux océans, canal de Panama), ressources naturelles (pétrole, eau…), biodiversité sont autant d’arguments pour que Washington n’infléchisse pas ses efforts. Pourtant, après des décennies de répression inefficaces contre le narcotrafic[9], des idées nouvelles comme la dépénalisation[10] de la drogue ont été suggérées par le Guatemala soutenu par d’autres autorités politiques ainsi que par des intellectuels[11]. Le Pérou s’y étant opposé fermement, tandis qu’Evo Morales se place en défenseur de la feuille sacrée tout en soutenant la lutte contre le narcotrafic et fustigeant la politique nord-américaine. La divergence des réponses étatiques confirme l’impasse du débat quant à la fin du narcotrafic. Pourtant, les nouvelles propositions – non exemptes de lacunes  – ont le mérite de proposer une alternative à l’influence américaine. De plus, la récente réappropriation du thème qui s’est imposée chez certains pays latino-américains montre un changement certain de vision.

 Le contrôle de la drogue[12] plutôt que sa lutte semble un objectif réalisable profilant d’autres enjeux notamment sociaux (justice et égalité sociales) et éducatifs. La concentration des efforts devrait à l’avenir davantage porter sur des politiques éducatives nationales fortes engageant sur le long terme. Le programme éducatif péruvien Beca18 destiné à aider financièrement des étudiants domiciliés en partie dans la VRAEM est une proposition positive permettant de repenser la problématique du narcotrafic.

                                                                                                          Aurélie THOMAS

 Aurélie THOMAS débute des études de droit à l’Université de Bordeaux IV-Montesquieu, suivies par une année à l’Université Humboldt de Berlin. Elle est diplômée d’un Master 2 en Science politique spécialité « Relations internationales, Défense et Sécurité » parcours Recherche « Relations internationales et diplomatie » (Lyon III) pour lequel elle effectue un mémoire sur le Sentier lumineux. En vue d’un travail doctoral, elle complète sa formation par une licence d’anthropologie (Toulouse II). Elle vit aujourd’hui au Pérou.


[1] Discours de la Secrétaire d’Etat aux Etats Unis d’Amérique, Hillary Rodham Clinton, Lima, 15 octobre 2012, http://www.state.gov/secretary/rm/2012/10/199177.htm  site U.S. Department of State

[2] Perspectives de l’économie mondiale, Octobre 2012 http://www.imf.org/external/french/pubs/ft/weo/2012/02/pdf/textf.pdf  (112 pages).

Le taux de croissance de la zone européenne devrait être, quant à lui, de 1 %.

[3] AFP, Amérique latine : chômage au plus bas, Le Figaro, 3 octobre 2012, http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2012/10/03/97002-20121003FILWWW00738-amerique-latine-chomage-au-plus-bas.php

[4] CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine et la zone Caraïbe) « Perspectives économiques de l’Amérique latine 2012 » de la Cepal  http://www.eclac.cl/publicaciones/xml/4/44904/2011-548_Leo2011_WEB.pdf (180 pages) et  Documento Informativo « Estudio economico de America latina y el Caribe http://www.eclac.org/publicaciones/xml/2/48062/estudio_economico2012.pdf , 2012 (103 pages)

[5] LABROUSSE (Alain), FIGUEIRA (Daurius) et CRUSE (Romain), « Évolutions récentes de la géopolitique de la cocaïne », L’Espace Politique [En ligne], 4 | 2008-1, mis en ligne le 11 mai 2009, Consulté le 21 octobre 2012. URL : http://espacepolitique.revues.org/index691.html

L’expression « balloon effect » ou « efecto globo »  a été définie comme suit par le Programme des Nations Unies pour le développement: « El mecanismo económico que subyace al efecto globo es

simple: el éxito de la erradicación en un área reduce temporalmente la oferta y esto se traduce en un alza de precios. Luego, dado que la demanda por drogas es bastante inelástica, los mayores precios estimulan la siembra en otros lugares. Ese traslado de las siembras se facilita en la medida en que los costos de hacerlo son bajos, puesto que la mayoría de los derechos de propiedad sobre las tierras de cultivos ilícitos no están definidos »

PNUD, Informe nacional de desarrollo humano Colombia, Chapitre 13 « Desnarcotizar el conflicto : la lucha contra la droga », 2003, Page 310

http://www.pnud.org.co/img_upload/9056f18133669868e1cc381983d50faa/capitulo_13.pdf

Autrement dit cela désigne le déplacement géographique de la production de la drogue.

[6] UNODC, World Drug Report 2012, Vienne, 112 pages.

[7] Valle de los Rios Apurimac, Ene y Mantaro, zone rouge du narcotrafic au Pérou.

[8] FRIEYRO (Martin), Le Mexique, un Etat captif du narcotrafic, Revue Esprit Août-Septembre 2012.

[9] Rapport de la commission mondiale pour la politique des drogues, « La guerre aux drogues » http://www.globalcommissionondrugs.org/wp-content/themes/gcdp_v1/pdf/Global_Commission_Report_French.pdf  (24 pages) juin 2011

[10] Une tentative, avortée par les Etats-Unis, avait été menée en Colombie dans les années 90. Un obstacle juridique s’ajoute aux réticences américaines : les conventions internationales dont la Convention unique sur les stupéfiants de 1961.

[11] CARDOSO (Fernando Henrique), GAVIRIA (César) et ZEDILLO (Ernesto), The War of drug is a failure, The Wall Street Journal, en ligne URL: http://online.wsj.com/article/SB123535114271444981.html

Voir aussi : le rapport de la Commission de l’Initiative Latinoaméricaine sur les drogues et la démocratie cité « Drogues et démocratie » : un nouveau paradigme », 2009, http://www.drogasedemocracia.org/Arquivos/livro_espanhol_04.pdf

[12] De nombreuses suggestions ont été faites : dépénalisation ou légalisation, programmes de prévention, contrôle aux frontières… Elles sont autant de pistes étatiques possibles.

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