La politique américaine, pragmatisme nécessaire.

Perspectives Internationales 01/11/2012 0

Si l’issue d’une élection n’est jamais certaine, celle qui a lieu en ce moment aux Etats-Unis ne semble pas déroger à la règle. A moins de 10 jours du scrutin officiel, tout reste à faire pour l’un comme pour l’autre candidat. Alors que Mitt Romney, le candidat républicain, serait[1] en tête des intentions de vote au niveau national, Barack Obama, le président sortant, obtiendrait, quant à lui, la majorité des grands électeurs. Ce scrutin national, aux enjeux internationaux, a été l’occasion pour Carole Gomez de revenir non seulement sur ses tenants et aboutissants mais surtout sur les quatre dernières années écoulées.

Une campagne présidentielle placée sous le signe de l’austérité

 Vingt ans après la chute de l’URSS qui leur a conféré le statut de superpuissance, voire « hyperpuissance »[2], dix ans après les attentats du 11 septembre, comment peut-on, aujourd’hui, qualifier les Etats-Unis ? L’élection, en 2008, de Barack Obama, au détriment de John Mc Cain, a, l’espace d’un instant, donné l’illusion que l’Amérique était de retour, comme l’avait annoncé en son temps Ronald Reagan. Epuisés par une lutte contre un terrorisme rampant et insaisissable, affaiblis par la crise des subprimes, incapables de réagir face à un discrédit et une défiance de certaines régions du monde à leur égard, les Etats-Unis attendaient un réel changement en élisant à leur tête un démocrate, un pragmatique, un homme tourné vers le Pacifique. Ses encenseurs diront de lui qu’il a su faire face à l’adversité en menant une politique pragmatique et efficace. Ses détracteurs lui reprocheront d’avoir été incapable d’enrayer le chômage ou pire d’avoir réussi à faire passer son « Obamacare ». Comme l’indique François De Chantal[3], Mitt Romney reproche à son concurrent de s’être engagé à faire l’impossible, « d’avoir promis de baisser le niveau des océans, alors que lui, Romney, s’engageait à donner du travail en créant de la croissance[4] ». Le taux de chômage aux Etats-Unis n’a jamais été aussi important. Et d’ajouter que, « le chômage de masse que les américains connaissent depuis 2008 est totalement inhabituel. C’est là la faiblesse d’Obama ». Cette prépondérance des questions économiques laisse ainsi peu de place pour les thèmes internationaux, de santé ou même sociétaux au cours de cette campagne. L’Obamacare fut à peine mentionné, sans parler des questions de religion, d’immigration ou encore les droits accordés aux homosexuels. Ainsi, il a fallu attendre le troisième débat télévisé entre les deux hommes pour que le thème de la sécurité et de la politique étrangère soit véritablement abordé. On l’aura compris, ce sont les questions économiques qui dominent les débats, ici comme ailleurs. Au-delà du débat de fond, deux éléments sont néanmoins à prendre en compte afin de voir s’esquisser un vainqueur : d’une part, l’importance, une fois n’est pas coutume, des « swing states[5] », qui, nous l’avions connu en 2000, ont longtemps tenu les électeurs en haleine. D’autre part, il s’agit d’une invitée de dernière minute : Sandy. La gestion de l’ouragan est évidemment capitale pour l’administration Obama, sachant que tout faux pas sera inévitablement relevé par l’équipe républicaine et sanctionné par la voie des urnes. Cela met de plus en exergue l’absence totale de débat d’idée sur les questions écologiques au sein de cette campagne.

La doctrine Obama : entre nécessaire pragmatisme et réalisme.

Cette campagne est d’autant plus insaisissable qu’il est quasiment impossible de définir la politique qu’Obama a menée au cours de ces quatre dernières années. Walter Russell Mead considère qu’il s’agit même d’un « cas d’école de schizophrénie présidentielle[6] ». En effet, sur quelle base peut-on juger la présidence Obama ? Sur l’exécution d’Oussama Ben Laden ? Sur le début de retrait des forces militaires en Irak et Afghanistan ? Sur sa décision de fermeture de Guantanamo ? Pour autant, et comme le relève François De Chantal, on peut indéniablement placer cette présidence sous le signe du pragmatisme et du réalisme. Si le bilan économique de Barack Obama est, en plus d’être discutable, difficilement analysable compte tenu de la situation financière mondiale et de l’imbrication des différentes composantes, il est en revanche intéressant de se pencher sur son bilan en matière de politique étrangère. Après avoir suscité un enthousiasme sans précédent avec notamment le discours du Caire en Juin 2009 et son titre évocateur « a new beginning », après avoir reçu le prix Nobel de la paix cette même année, que restera-t-il de sa présidence ? Une volonté indéniable de faire avancer les lignes. Une volonté réaffirmée de se détacher de l’héritage Bush. Une volonté de relancer les négociations de paix israélo-palestiniennes. La réalité est évidemment beaucoup plus complexe. Le vent qui a soufflé sur le Maghreb et le Machreq au cours du Printemps arabe a fait s’envoler toutes les certitudes acquises dans cette région et a obligé l’administration américaine à non seulement définir une nouvelle politique à son égard mais surtout à les confronter avec des interlocuteurs qu’ils ne considéraient, au mieux, que secondaires jusqu’à lors. A cela, s’ajoute le manque d’avancées significatives dans le processus de paix au Moyen-Orient qui a clairement tendu les relations entre les deux alliés traditionnels, Etats-Unis et Israël. Pour autant, le tableau dressé n’est pas aussi négatif qu’il n’y parait. C’est ainsi sans compter sur la promesse et le début du retrait effectif des troupes en Irak et en Afghanistan, l’amorce d’une fermeture de la base de Guantanamo et le positionnement fort des Etats-Unis face à l’Iran avec notamment son embargo économique, pour ne citer que ces exemples.

On ne saurait aujourd’hui jouer la Pythie et anticiper le résultat du vote qui désignera le 45ème président des Etats-Unis. Il est, en revanche, certain que Washington, quelle que soit la couleur politique de son administration, devra, au cours des quatre prochaines années, redéfinir son positionnement stratégique sur l’échiquier mondial, ses alliances (Russie, Israël, Europe) mais aussi affiner sa politique étrangère, au Proche et Moyen Orient. Anes ou éléphants, les dirigeants de la première puissance mondiale devront encore faire preuve de pragmatisme, à l’heure où l’équilibre d’une région peut basculer en quelques semaines. Comme l’indiquait Winston Churchill, «  que la stratégie soit belle est un fait, mais n’oubliez pas de regarder le résultat ».

Carole Gomez

Carole GOMEZ est responsable de la rubrique Amériques au sein de Perspectives internationales. Elle est diplômée en droit international public, spécialité relations internationales. Elle est aujourd’hui juriste Ministère des Sports, de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative. Elle collabore également avec l’Institut Thomas More dans le cadre d’une veille géopolitique portant sur la zone Maghreb/Sahel.

3 questions à François de Chantal,

Perspectives Internationales : Comment se déroule la campagne présidentielle et quels sont les thèmes autour desquels elle s’articule?

François de Chantal : La configuration générale de la campagne est assez similaire à celle que nous avons connue en France: un président qui a du gérer la crise, dont le bilan économique est critiquable, et qui fait face à une contestation mobilisée. Plus précisément, je vous renvoie à la déclaration de Mitt Romney lors de son discours d’acceptation de la nomination républicaine. Il a expliqué qu’Obama avait promis de “baisser le niveau des océans” alors que lui, Romney, s’engageait à donner du travail en créant de la croissance! C’est la version américaine de la “présidence normale” face à un titulaire hyperactif qui s’est lancé dans des réformes d’ampleur mais en perdant de vue l’essentiel.

La campagne est donc évidemment basée sur les questions économiques. Pour les Américains, le chômage de masse qu’ils connaissent depuis 2008 est totalement inhabituel. C’est la faiblesse d’Obama. Il est frappant de constater l’absence totale de politique étrangère ou des questions de sécurité. Idem pour les questions “culturelles” autour de valeurs, comme la religion ou les droits des homosexuels. Elles ne semblent jouer que ponctuellement.

PI: Peut-on parler d’une “doctrine Obama” et peut-il se baser sur celle-ci pour remporter ces élections?

FDC: Je ne crois pas qu’Obama ait réussi à définir une politique étrangère visible. Le pragmatisme est clairement sa valeur de prédilection. Il a joué la carte de la sécurité et de l’unilatéralisme sans hésiter quand c’était nécessaire. Par exemple sur l’emploi des drones et l’exécution d’Oussama Ben Laden. C’est généralement la faiblesse des Démocrates et là elle n’apparaît pas. Les Républicains ne s’en servent pas et les Démocrates ne cherchent pas à mettre en avant leur bilan. De ce point de vue, Obama n’a pas été un révolutionnaire – il n’a rien changé par rapport à Bush – mais bien plutôt un continuateur de son prédécesseur.

PI : En cas de victoire de Mitt Romney, à quels changements politiques doit-on s’attendre? 

FDC : A mon sens rien de spectaculaire. Le système politique américain ne permet pas, de toute façon, des changements brutaux. On pourrait s’attendre à une politique fiscale d’allègement des impôts et une reprise de la réforme d’assurance-santé de 2010. Mais rien de plus. Romney est essentiellement un modéré qui sait donner des gages à ses extrêmes si nécessaire, mais c’est tout. En politique étrangère, je verrais volontiers un certain retour vers les alliés européens et Israël, mais pas forcément de confrontation brutale avec les ennemis traditionnels que sont l’Iran,la Corée du Nord et la Russie.

François de CHANTAL est maître de conférences à l’Université de Bourgogne et co-directeur de la revue Politique Américaine. Cet entretien a été réalisé le 21 octobre 2012.


[2] Hubert Védrine, « Le monde au tournant du siècle », 1999

[3] Entretien réalisé avec François de CHANTAL, maître de conférences à l’Université de Bourgogne et co-directeur de la revue « Politique Américaine ».

[5] Floride (29 grands électeurs), Colorado (9 grands électeurs), New Hampshire (4 grands électeurs), Wisconsin (10 grands électeurs), Virginie (13 grands électeurs), Iowa (6 grands électeurs), Ohio (18 grands électeurs)et Caroline du Nord (15 grands électeurs)

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