Le prix Nobel de l’oubli

Perspectives Internationales 20/10/2012 0
Le prix Nobel de l’oubli

Le 12 octobre dernier était attribué le prix Nobel de la paix à l’Union Européenne en même temps que l’Espagne célébrait “le jour de l’Hispanité”, sa fête nationale, anniversaire glorieux de la découverte de l’Amérique pour les ibères, plus douloureux pour les peuples autochtones outre-Atlantique. Dans ce billet engagé, Muriel Santoro identifie, en filigrane de ces évènements, une part d’oubli venant lier ce qui de prime abord semble distinct. 

 

 Le 12 octobre 2012 est à marquer d’une pierre blanche pour l’Europe, a-t-on lu il y a quelques jours. Grande malheureuse de ces derniers mois, tour à tour accusée de paupériser les peuples faute d’une véritable politique économique et financière et d’être complice du Fonds Monétaire International qui asservit les Etats plutôt que de remettre les banques au pas, vendredi dernier l’Union européenne a, au moins, pu savourer une journée de gloire, du moins de consolation. Au bout de six décennies d’avancées grandioses et de déceptions à répétition, après plus d’un demi-siècle de paix (ou presque) et malgré le manque d’unité de ses 27 membres en matière de politique extérieure (entre autres), le Vieux Continent, auquel il est courant d’associer les valeurs de démocratie et des droits de l’homme,  s’est vu décerner le Prix Nobel de la paix 2012.

Un coup de force politique, a-t-on commenté aussitôt. Dans une Europe en pleine crise économico-financière (et donc politique et sociale), à l’heure où les extrêmes de droite comme de gauche et la peur croissante du communautarisme religieux ont désormais leur place dans le débat médiatique quotidien, il fallait bien redorer un peu le blason du grand projet communautaire en soulignant sa force motrice première de réconciliateur des pays (et des peuples ?) européens. Malgré le renforcement des pouvoirs du Parlement européen élu au suffrage universel tous les cinq ans, ce monstre politique unique en son genre dépourvu de toute ambition sociale et aux traités incompréhensibles (en l’absence d’un vrai travail de pédagogie) est resté insaisissable pour la plupart de ses habitants. Il a pourtant été choisi parmi d’innombrables acteurs œuvrant quotidiennement pour la paix dans le monde. Plus surprenant encore, cette récompense a été décernée par un pays, la Norvège, qui ne fait pas partie de l’Union depuis que son peuple a rejeté par deux fois son adhésion.

A l’extrémité sud du continent européen, ce même 12 octobre 2012, l’Espagne aussi tâchait de faire bonne figure pour son peuple, en son jour de fête nationale. Malgré la grande austérité décrétée sur les terres de Cervantes, ou plutôt à cause d’elle, el dia de la Hispanidad (le jour de l’Hispanité) a été l’occasion d’un encouragement collectif, d’un cri d’orgueil national d’être Espagnol, et ce malgré le chômage qui touche la population et particulièrement les jeunes (la moitié d’entre eux). Mais une autre clameur s’est aussi faite entendre ce jour-là, venue de Catalogne, cette région plus riche que les autres, prête à abandonner ses sœurs du Sud pour mieux s’engouffrer dans le Nord européen. En Espagne comme en Europe, malgré un grand jour et un grand prix, les voix ne chantent pas à l’unisson, elles sont discordantes, elles tentent de prendre l’ascendant l’une sur l’autre. L’Europe en paix, vraiment ?

De l’autre côté de l’Océan, la fête nationale espagnole était tout sauf une fête : comment l’Amérique latine aurait-t-elle pu célébrer l’invasion culturelle et religieuse que Christophe Colomb entamait il y a 520 ans, le 12 octobre 1492 ? Symbole de désastre, cette date a plutôt été l’occasion de réaffirmer, comme chaque année, la solidarité des peuples indigènes, décimés ou asservis à l’époque, et qui aujourd’hui vivent toujours en marge de la société.  Oubliée des médias français, espagnols et européens, cette journée de commémoration est pourtant toujours déterminante, puisqu’elle prône la réconciliation de cultures qui se sont violemment rencontrées il y a plus de cinq siècles. Une belle solidarité qui tend à échapper aux peuples européens.

Une fête patriotique en Espagne qui est en effet vécue chaque année comme un affront par les latino-américains, pour qui la mémoire du passé colonial de leur territoire devient chaque jour davantage la condition de leur survie identitaire. « Nada que celebrar, todo por reconocer » (« Rien à célébrer, tout reste à reconnaître »), voilà la phrase qui a peiné à se faire entendre dans les rues madrilènes vendredi dernier mais qui s’imposa naturellement par-delà le continent latino-américain. A travers cette injonction à l’Espagne pour qu’elle considère aussi la découverte des Amériques à travers les yeux de l’envahi, les Amérindiens et les Afrodescendants luttent pour la survie de leurs langues originaires, pour la préservation de leurs arts culinaires, pour la reconnaissance des cosmovisions indigènes, mais aussi pour la défense des populations expropriées de leurs terres, aujourd’hui comme hier. En somme, il s’agit, au moins une fois dans l’année, de donner à entendre au Vieux Continent que les combats d’aujourd’hui sont liés à une histoire commune et qu’on ne pourra les gagner qu’en partageant une même grille de lecture de cette histoire. Pour cette année encore, c’est raté.

Un coup de force européen, un faux-semblant espagnol, et au bout du compte, une journée de commémoration manquée. Ce 12 octobre 2012, une équipe franco-américaine découvrait aussi une planète très chaude (deux fois plus grande que notre Terre), formée en grande partie de diamants. La nouvelle a été relayée dans les journaux français. Alors comment expliquer que l’anniversaire de la découverte de l’Amérique, continent ayant grandement contribué à l’économie et à la culture mondiale, passe aujourd’hui inaperçu ? Peut-être parce que la paix comme les fêtes nationales, devenues illusoires, répondent avant tout à un agenda politique. Au prix de l’oubli.

                                                                                                                                                                                                                        Muriel Santoro

Muriel Santoro est diplômée en Politiques Européennes (UCL, Belgique) et en Gestion de projet de Coopération, spécialité Relations entre l’Europe et l’Amérique latine (Institut des Hautes Etudes d’Amérique Latine, Sorbonne Nouvelle, Paris). Après plusieurs années passées à l’étranger, elle travaille actuellement à ADETEF, l’agence d’expertise publique des Ministères des Finances, de l’Economie et du Développement Durable, en tant que chargée de mission sur un projet de la Commission européenne. Elle est l’auteur d’un premier roman sur sa découverte du Guatemala: Mon Voisin de maiz, Voyage au Guatemala au coeur de la culture maya (Collection Ethnographiques, L’Harmattan, 2010).

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