La ligne verte à Jérusalem: effacement figuré, tracé restauré.

Perspectives Internationales 30/08/2012 0

Prenant comme point de départ la construction d’un centre commercial sur l’ancien no man’s land de la ligne verte de Jérusalem, Inès Weill-Rochant nous livre une analyse inédite du conflit israélo-palestinien au niveau de la ville de Jérusalem, faisant tour à tour appel à l’urbanisme, la géopolitique ou encore la sociologie. 

 

En 1994, la vieille ville de Jérusalem surplombait les collines sans ambiguïté. Nous plongions vers le bassin du Sultan par la route longeant la muraille, vestige datant du XVIe siècle situé aux creux des collines. Les murailles semblaient alors hautes. En 2009, il en est tout autrement. La route est toujours là, plongeant encore vers le bassin, les pierres grises immuables persistent, mais les alentours, eux, n’ont plus la même allure. Le paysage a subi des remodelages et l’ancienne ligne verte ainsi que son no man’s land ont été reconvertis. Dès les années 1990 est érigé le quartier de Mamilla en contrebas de la vieille ville, en face de la porte de Jaffa. Les agents immobiliers ne proposent alors pas beaucoup de visites dans cette zone. Les rues piétonnes sombres n’attirent pas et la proximité avec la vieille ville ne rassure pas certains Israéliens. Alors comment rendre cette zone attirante ? Par quelles méthodes et stratagèmes cet ancien no man’s land pourrait-il reprendre vie ?

  Depuis 1995, une pancarte indique qu’un projet est en cours de construction. Il est alors difficile d’imaginer ce qui pourrait émerger de cet endroit hybride situé en face de la vieille ville. Dix ans après, toujours rien, l’image d’un grand mall moderne et futuriste est toujours affichée et surtout défraîchie par les stigmates des saisons. C’est en 2006 que des constructions pointent puis poussent rapidement pour s’imposer dès 2007. Depuis, la vieille ville est cachée par des hôtels et un mall à ciel ouvert : le Mamilla Mall (photo ci-contre). Il semblerait donc que ce mall, d’un nouveau type, appose aujourd’hui une situation politique et, à travers elle, la reconversion territoriale d’un ancien noman’s land. L’entrée dans ce complexe commercial se fait depuis larue (photo ci-dessous) ; une grande rue, embouteillée et bruyante. Aux alentours de seize heures, l’été en particulier, lorsque la chaleur devient insoutenable, les chauffeurs de taxi haussent le ton, grillent les feux, les conducteurs jurent, dépassent, enchaînent queues-de-poisson et autres manœuvres normales dans la culture locale. À gauche de cette route, se découpe dans les pierres beiges dites « de Jérusalem » une sorte d’arche. Rêvassant sur son tabouret, un garde[1] en uniforme « surveille » les lieux tout en écrivant un SMS. De l’arche d’entrée, une longue rue corridor se déroule jusqu’aux escaliers donnant accès à la vieille ville De part et d’autre de l’allée s’alignent des dizaines et des dizaines de magasins. On y trouve des boutiques de chaussures, de vêtements dernière tendance, des librairies, des cafés mais aussi des parfumeries, des bijouteries, des papeteries. Il y a de tout et ce tout est bien présenté. Allons même jusqu’à dire que cette rue est agréable. Ce genre de complexe est bien plus attrayant qu’un mall fermé. Ici les familles, les jeunes, les touristes viennent flâner et consommer. L’architecture est bien pensée, les pierres beiges s’intègrent dans le paysage urbain traditionnel hiérosolomytain. Pourtant, au-delà de son architecture subtilement travaillée et « fondue » dans le décor, ce complexe commercial apparemment inoffensif, voire propice à la mixité entre la partie juive de la ville nouvelle et la partie arabe de la vieille ville, scelle la présence israélienne sur cette zone qui fut autrefois tampon.

 

L’entrée du Mamilla Mall. Crédit photo: Inès Weill-Rochant.

Frontière matérielle, frontière immatérielle

Matérielle ou symbolique, une frontière, par définition, découpe un territoire en deux et pose une ligne de front. Une fois disparu sur le plan matériel, le devenir du tracé se sculpte en fonction de ses acteurs. Plus qu’un simple concept géographique, la frontière révèle une situation politique donnée, ses fluctuations au fil des années, au rythme des évènements et au gré des alliances. La ligne verte qui coupe Jérusalem en deux de 1948 à 1967 est aujourd’hui artificielle et matériellement inexistante, mais n’en est pourtant pas moins révélatrice de réalités sociales et géostratégiques ignorées, refoulées voire oubliées. L’ancienne ligne de démarcation entre Israël et la Transjordanie est demeurée une base de référence, une réalité politique et administrative depuis 1949. En juillet 2009, le Premier ministre palestinien, Mahmoud Abbas, décide de proclamer unilatéralement l’Etat palestinien suivant le tracé des frontières de 1967 et donc de la ligne verte. Dans certaines zones comme les colonies de Cisjordanie, la ligne verte est au contraire réfutée. En revanche, cette ligne de démarcation fictive constitue pour les Palestiniens un repère crucial permettant de redéfinir un possible Etat à venir.  Au contraire, pour les Israéliens vivant dans les colonies, elle n’existe plus étant donné que les colonies rendent caduques les délimitations tracées par la ligne verte. Repère pour certains, menace pour d’autres, cette frontière artificielle n’a pas disparu, n’est pas oubliée et semble s’imposer dans l’imaginaire des Palestiniens comme des Israéliens.

Contextualisation

 

Il nous faut faire appel à la dimension historique de notre objet d’étude pour en identifier les racines profondes. Nous sommes le 18 février 1947 : l’Angleterre porte la question de Palestine devant les Nations Unies. La dix-septième commission depuis 1917 crée le United Nations special Committee on Palestine. Si la fin du mandat britannique est acceptée par les acteurs concernés, le partage de la Palestine quant à lui divise et envenime les pourparlers. La Grande-Bretagne se retire et ne se prononce pas sur la question. La transition entre le mandat britannique et la suite des évènements n’est pas prise en charge par les Nations Unies et débouche sur la guerre de 1948. Les accords d’armistice se poursuivent du 23 février au 20 juillet 1949. Suite à leur signature en Syrie, Israël s’étend sur 78% de la Palestine[2]. Instaurée en 1949, la ligne verte fait état de frontière entre l’Etat d’Israël, proclamé unilatéralement par Ben Gurion et la Transjordanie. Ce tracé est décidé sur l’île de Rhodes par les délégués israéliens et jordaniens présents pour signer les accords d’armistice (Newman, p.3). La frontière fixée au pied des murailles ouest et nord-ouest donne naissance à Jérusalem Est. Ce découpage instaure une ébauche de situation et une configuration géopolitique décisives dans la tournure du conflit où chaque élément contribue à complexifier la donne, à se perpétuer et à envenimer la situation.

L’inextricable imbrication des zones israéliennes et palestiniennes. Source: Questions internationales n°1, Mai-Juin 2003.

Le 11 juin 1967, la partie orientale de Jérusalem tombe aux prises de l’armée israélienne. La ligne verte, frontière qui délimitait Jérusalem Ouest et Est de 1949 à 1967 n’a plus lieu d’être. Au lendemain de la guerre des six jours, l’armée israélienne occupe la bande de Gaza, le Sinaï, la Cisjordanie et le Golan. Les Jordaniens se retranchent de l’autre coté de la mer morte laissant à Israël la vallée du Jourdain. Bien que Jérusalem soit dite « libérée et unifiée » aux yeux de l’armée et du gouvernement israélien, cette situation fait émerger d’incontournables questions car cette vision n’est pas partagée par les habitants de Jérusalem Est. Comment réunir une ville regroupant deux nationalités ne se reconnaissant pas entre elles ainsi que diverses appartenances religieuses, le tout sans sans paix, accords ou organisation préalables ? La disparition d’une frontière et d’une ligne de démarcation sans plan préétabli laisse libre cours à l’improvisation géographique et politique. En découlent des résultats inédits dont les séparations « imaginaires » actuelles sont les directes ramifications. La partie Est de Jérusalem est le résultat de la disparition officielle de la ligne verte et de son officieuse permanence. Nous ne sommes ni en Israël aux yeux des habitants de Jérusalem Est, ni en Palestine pour les habitants de Jérusalem Ouest. Où sommes-nous donc? La réponse à cette question se trouve peut-être dans le statut juridique de la ligne verte.

Les territoires de Jérusalem Est. Source: Questions Internationales n°28, Novembre-Décembre 2008

Statuts juridiques de part et d’autre de la ligne verte

 

La disparition de la ligne verte a créé une population « flottante » faite d’habitants établis entre deux territoires, régis par deux organisations politiques distinctes, entre deux mondes et sans nationalité. Les 70 000 palestiniens de Jérusalem Est se  retrouvent encerclés et voués à obtenir un statut inédit et hybride. Les Palestiniens dits de Jérusalem sont détenteurs d’une carte d’immatriculation qui justifie leur droit de résider à Jérusalem mais sans pour autant posséder de nationalité. Ils se déplacent grâce à un simple laissez-passer. Ils jouissent de certains droits car ils dépendent de la juridiction municipale : droit de vote aux élections municipales, accès aux services de santé, sociaux et scolaires. Malgré ces droits, ils n’ont pourtant aucun réel sentiment d’appartenance. Ils dépendent d’Israël sans pour autant en être des citoyens à par entière. Pour Sylvaine Bulle, l’ancien tracé de la ligne verte souligne une classification au sein des citoyens. A droite de l’ex-ligne verte et actuellement de la route n°1 se trouve Jérusalem Ouest où les citoyens sont dotés de droits civiques et nationaux ainsi que de statuts reconnus. À gauche, à Jérusalem Est, la partie arabe de la ville, les citoyens ne jouissent que de droits civiques partiels. La phrase de Mahmoud Darwish illustre mieux que toute autre explication leur situation: « Je ne suis ni citoyen, ni résident. Alors où suis-je et qui suis-je ? … Tu réalises que tu peux bien exister métaphysiquement mais pas juridiquement »[3].

 

Stratégies géopolitiques

 

L’interdiction de construire dans un rayon de 2 500 km à partir de la porte de Damas et le respect de la ceinture verte autrefois imposée par les Britanniques dans leur plan de mise en valeur de la vieille ville de Jérusalem sont à l’heure actuelle obsolètes. L’historien Rashid Khalidi, souligne clairement le problème sous-jacent que peu de personnes osent avouer, Israéliens et Palestiniens confondus. Il y a en effet une « troublante disjonction entre la structure ancienne de la vieille ville (…) et la nouvelle ville, israélienne, avec des bâtiments modernes ». Il va plus loin en parlant de construction de type « militaire et agressif ». La ligne verte ne possède plus de réalité politique mais elle s’est pérennisée en un tracé géopolitiquement indélébile. Le territoire se trouve, de fait, propulsé au cœur des débats et des enjeux régionaux. Comme le rappelle Alain Dieckhoff, le sionisme est un projet politique intimement lié aux stratégies territoriales. Dieckhoff mentionne le concept de stratégie de la greffe consistant à rattacher de force un territoire sans pour autant l’intégrer au sens légal du terme (car comment légaliser une population ne désirant nullement appartenir à un Etat dont elle ne se sent pas faire partie ?). Cette stratégie permet ainsi de repousser les frontières par-delà les limites fixées. Cela s’opère de manière plus ou moins discrète mais imposée dans les faits et donc acceptée, non pas par choix des habitants mais de façon coercitive. L’idée se rapproche du concept des zones tampons. Il s’agit de se ménager des points d’appuis au bord, voire à l’intérieur même des aires arabes, elles homogènes, permettant ainsi de garantir une sécurité optimale mais aussi d’étendre la superficie du territoire. L’objectif est de se greffer tout en évitant l’Autre. La stratégie de la greffe va donc de pair avec la stratégie de l’évitement permettant en fin de compte à la stratégie de l’insertion d’œuvrer. Il s’agit de greffer tout en évitant mais en s’insérant. Il faut combler les espaces anciennement habités par les Palestiniens. Cela permet à la population israélienne de se rapprocher de ces zones, sans pour autant les occuper explicitement. Ainsi nous comprenons  la tactique de réhabilitation de la zone de l’ancienne ligne verte. David Kroyanker (architecte en chef des schémas d’urbanisme de 1968 à 1982) est un des premiers architectes municipaux et historiens de la ville. Pour lui, Jérusalem devient un laboratoire d’idées, où divers nationalismes – éclairé, politique et esthétique – s’entremêlent. Cette idée souligne la raison du devenir de la ligne verte. Ses restes ont pris une tournure politique cachée par une dimension architecturale esthétiquement triste. Le foisonnement multidimensionnel de Jérusalem rend nécessaire, presque inévitable la question de la réhabilitation de la ligne verte.

 

Formes de réhabilitation de la ligne verte

 

Les rails du tramway en marche depuis août 2011 viennent fixer cet ancien tracé (photo ci-contre). Hormis les juifs orthodoxes (qui doivent se rendre au mur des lamentations régulièrement), les Israéliens de Jérusalem évitent souvent les alentours de la vieille ville. Plus bas, au niveau de la porte de Damas, une route (route n°1) longe la vieille ville, traçant une officieuse délimitation. Les Israéliens demeurent en majorité dans les quartiers tampons, à l’ouest de la route et les Palestiniens de Jérusalem à l’est de la route n°1. Un nouveau type de zone apparaît ainsi, dénuée de barbelés, check-point ou soldats. Ces zones, masquées par des projets urbains (comme celui de Mamilla, mall-rue décrit plus haut), ne choquent visiblement pas l’opinion. Le résultat est pourtant clair : les quartiers juifs se développent et l’espace dédié aux Palestiniens se réduit. Ainsi, la rénovation urbaine, sur les emprises de la ligne verte, se targuant de la modernité et faisant même fi des lois autrefois destinées à mettre en valeur le patrimoine, masque en faux l’inexorable ancrage d’un échiquier où la présence juive s’intensifie et celle des Arabes se restreint.[4].

La couture entre les deux parties de la ville que l’effacement de la ligne verte occulte au nom de la « réunification de Jérusalem » ne participe pas d’une politique de partage équitable. Paradoxalement, c’est bien le maintien de son tracé qui peut être porteur d’espoir : aussi immatérielle soit-elle, la ligne verte « est la seule frontière possible et raisonnable entre nous et nos voisins, même si elle devra subir quelques ajustements mutuellement acceptés[5] ». Ne la laissons pas s’effacer, elle est à la fois une preuve et un espoir de paix.


[1] Depuis les vagues d’attentats de l’année 1995, les espaces publics (restaurants, magasins, mall, piscines, etc.) sont surveillés par un garde. Son rôle est de contrôler les sacs des clients et vérifier s’ils portent une arme.

[2] Alain Gresh, Israel, Palestine, Vérités sur un conflit, nouvelle édition actualisée. Fayard, 2007, Paris

[3] Mahmoud Darwish. Fantômes dans leur propre pays. Revue de Presse Maghreb Proche-Orient. Alger, Février 1973, op cit ».

[4] Ronald Storrs, premier gouverneur militaire britannique de Jérusalem entre 1918 et 1922, chargé de mettre en place le cadre du Mandat britannique, désire lutter « contre le vandalisme et le saccage de la ville ». Il veut instaurer un ordre urbain à partir de la mise en valeur du patrimoine de la vieille ville. Il prend une importante ordonnance sur la préservation de la vieille ville. Elle interdit toute construction autour des remparts et autorise les forces de police à exproprier et détruire les constructions insalubres ou laides.

[5] Ran Cohen, député Meretz.

Inès Weill-Rochant est née à Paris et a grandi à Jérusalem. Elle effectue toute sa scolarité au Lycée français de Jérusalem. Elle intègre le premier cycle Moyen-Orient – Méditerranée de Sciences Po Paris sur le campus de Menton en 2007, effectue sa troisième année au Caire au sein du Département d’Etude de l’Arabe Contemporain (DEAC) et suit ensuite le Master Governing the Large Metropolis à Sciences Po Paris. Elle est diplômée de Sciences Po en 2012 et est actuellement Program Associate (Events & Membership) à la New Cities Foundation.

Bibliographie

BOUREL Dominique.« Jérusalem, la ville des mémoires fracturées », La pensée de midi 2000/3, N°3, P.21-27.

BULLE Sylvaine.Espace et mémoire collective à Jérusalem, Edition de l’EHESS, annales, Histoire, Sciences Sociales, 2006/3-61e année, p.583-606.

 BULLE Sylvaine, « Jérusalem Est : les sinistrés de la ville-monde », Multitude 17, été 2004.

 CHAGNOLLAUD Jean-Paul, SOUIAH Sid-Ahmed. Les frontières au Moyen orient, Comprendre le Moyen Orient, Paris, L’Harmattan, 2004.

 DARWISH Mahmoud, « Fantômes dans leur propre pays » in Revue de Presse Maghreb proche-Orient, Alger, Février 1973.

 DIECKOFF Alain, « les trajectoires territoriales du sionisme », vingtième Siècle, Paris, Revue d’histoire, No.21 (jan-Mar, 1989), pp 29-43, Sciences-po University Press.

 GRESH Alain, Israël, Palestine, Vérités sur un conflit, Paris, nouvelle édition actualisée, Fayard, 2007.

 NEWMAN David, La frontière Israël Palestine Changements et continuité, Outre-Terre, 2004/4 n°9, pp 131-144.

 PARIS Gilles, Israël et ses promesses, Etudes, 2008/5 – Tome 408, p. 593-603.

 ROMMANN. M, WEINGROD. A, Living Together Separately. Arabs ans Jews in Contemporary Jerusalem, Princeton, N. J, Princeton University Press, 1991.

Crédits illustrations

Photos de Jérusalem: Inès Weill-Rochant

Cartes: Questions Internationales

 

 

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