Le branding religieux marocain : une forme de résilience ?

Perspectives Internationales 03/07/2015 0

A l’heure où, sur fond de « péril musulman » les tensions ethnico-religieuses gagnent en intensité dans le monde, il est de plus en plus nécessaire pour un pays musulman comme le Maroc de prendre la parole pour, à l’international, faire résilience. Dans le cadre qui nous intéresse, cela consisterait à dissiper les idées reçues sur son identité sans pour autant compromettre sa cohésion en interne. Comment le royaume chérifien s’y prend-il et quels arbitrages internes cela suppose-t-il ? 

Pris au piège d’une toile d’araignée discursive : la théorie du choc des civilisations

Valider la théorie du choc des civilisations de Samuel Huntington conduit à commettre deux écueils. Le premier est d’essentialiser des ensembles géographiques en les associant à un substrat cultu(r)el dont l’homogénéité est, dans les faits, quasi-inexistante. Il existe bien un « plus petit dénominateur commun » mais celui-ci est bien trop anecdotique pour soutenir l’idée d’un agenda commun. Les multiples fractures au sein du « monde musulman » (érigé en menace pour les défenseurs de cette théorie) en sont autant d’exemples. Le deuxième écueil consiste à attribuer d’emblée un caractère agressif à l’altérité du voisin. Pour le dire autrement, poser la question d’un rapport à autrui sous la forme d’une proposition binaire de type « dominer ou être dominé » revient à fermer la question et, logiquement, verrouiller la réponse. Les soldats pacifistes français (fusillés pour mutinerie) de la première guerre mondiale l’ont ainsi appris à leur dépens : en temps de guerre, pas question de savoir si vous appuierez ou non sur la gâchette mais plutôt dans quelle direction vous le ferez. Moralité : entre blanc et noir, point de gris.

Voilà le risque présenté par une théorie anxiogène qui accède au statut de réalité à la manière de l’oracle de Macbeth chez Shakespeare. La prophétie devient auto-réalisatrice car, au départ simple hypothèse, elle suggère une peur fantasmée qui prend ensuite racine sur des éléments certes, objectifs, mais déformés de la réalité. Il en va ainsi de la révolution islamique en Iran en 1979, du « retour du religieux » dans la sphère politique de pays arabes au nationalisme laïc usé ou encore de valeurs cultu(r)elles en décalage avec le progressisme laïc érigé en norme universelle par l’establishment occidental. Ce sont autant de facteurs qui, dans ce cadre théorique, se voient prêter plus d’importance qu’ils n’en ont. Pour reprendre le raisonnement constructiviste d’Alexander Wendt dans Anarchy is what states make of it, les perceptions erronées (misconceptions) forment une idée conditionnant ensuite une action et aboutissant en finalité à une nouvelle perception qui sera le point de départ du même processus. Il s’agit donc d’un cercle vicieux (car sans fin et monodéterministe) que les musulmans, aussi divers soient-ils, de « faciès » ou de foi, expérimentent de plus en plus au quotidien. Casser ce cercle devient donc une nécessité pour quiconque s’associe ou est associé, de près ou de loin, à l’identité musulmane.

« Accusé, levez-vous ! »

La nécessité d’entreprendre un tel travail de communication pour un Etat est encore plus prégnante que pour l’individu lambda. Il s’agit d’un moyen de refuser le stigmate (au sens d’Erving Goffmann) qui lui est attribué et de rester dans le cercle de la respectabilité internationale, c’est-à-dire cette communauté de pairs appelée de façon assez vague « communauté internationale ». Autrement dit, adhérer à des idéaux supposément universels bien que nés dans un contexte occidental de sécularisation progressive. Ceci est d’autant plus crucial lorsqu’il s’agit d’un Etat comme le Maroc vivant plus que les autres de la coopération car ne pouvant réellement contraindre par l’argent, les armes ou faire cavalier seul à la manière d’un Etat-rentier. Ces facteurs, ajoutés aux attentats sur le territoire national (16 mai 2003, 28 avril 2011) ou encore aux implications de ressortissants marocains dans des attentats à l’étranger (11 mars 2004 à Madrid), mènent inévitablement le Maroc à une prise de parole stratégique et durable. Cette dernière prend la forme de ce que nous appelons « branding religieux ».

La marque, arme de séduction massive

La séquence historique contemporaine étant celle de l’avènement de la démocratie de marché, rien d’étonnant, donc, à ce que les rapports de force actuels soient dilués dans cette même logique de marché. Cela implique une offre et une demande politique donc des vendeurs qui vont rivaliser de stratégies pour écouler leur marque à des acheteurs. Ainsi, contraindre ne suffit plus pour dominer. La légitimité est attraction, séduction, soft power. Dans ce contexte, les nationalismes, dans leur version aseptisée, vont trouver un dernier espace de libre expression dans l’univers de la marque, devenant l’objet d’une transaction symbolique aux finalités économiques et politiques. Pour vendre un produit sur un marché concurrentiel il faut le placer en le différenciant. Le Maroc, pour se présenter aux publics occidentaux et réussir son travail de séduction, semble ainsi avoir trouvé une niche résumée dans le slogan suivant : « un pays entre tradition et modernité ».

La possibilité d’une telle stratégie de communication est en cela facilitée par la verticalité du pouvoir politique marocain. L’institution monarchique y fait office de clé de voûte, en particulier dans le domaine religieux, le souverain étant à la fois souverain temporel et spirituel (légitimité par la lignée prophétique). La moitié du travail de communication est alors déjà faite car il n’y a pas vraiment besoin de s’accorder sur le fond du message, une constante dans ce cas. Elle est exprimée de façon synthétique dans la devise du Royaume « Allah, al watan, al malik » (Dieu, la Patrie, le Roi) ou, de façon plus détaillée dans le préambule de la Constitution de 2011, qui affirme « [l]a prééminence accordée à la religion musulmane dans ce référentiel national [qui] va de pair avec l’attachement du peuple marocain aux valeurs d’ouverture, de modération, de tolérance et de dialogue pour la compréhension mutuelle entre toutes les cultures et les civilisations du monde. » La variable réside alors dans la forme de ce message, dans ses moyens.

Le « branding religieux » marocain, une nouvelle forme de diplomatie publique

Précisons d’abord qu’identifier et caractériser une telle stratégie n’est pas une mince affaire. Cela tient à sa nature doublement périlleuse : d’une part, s’adresser à une personne ou à un groupe de personnes sur fond de message religieux sera souvent perçu comme un acte prosélyte supposant une conversion, démarche aujourd’hui négativement connotée que l’on adhère ou non à une religion. D’autre part, sur le même registre, s’adresser directement aux peuples (c’est en cela que la diplomatie publique se distingue de la diplomatie classique interétatique) d’un Etat étranger pour tenir un discours sur fond religieux peut aussi être perçu comme une tentative de déstabilisation, de remise en cause subreptice de sa souveraineté nationale. Lorsque l’on sait l’importance de cette dernière dans la grammaire des relations internationales, on comprend aisément le risque inhérent au « branding religieux ». Il n’est ainsi pas étonnant que cette stratégie use d’un large éventail d’actions et de médiations dont le résultat sera une diffusion relativement subtile du message ; subtilité que l’on retrouve dans l’usage ambigu du terme « culturel » auquel nous préférons substituer, pour restituer la nuance, le néologisme « cultu(r)el ».

Médiations et ricochets : séduire à demi-mots

Nous distinguons alors deux types d’actions : directe et indirecte. L’action directe relève du travail de l’appareil d’Etat et peut être tantôt diffuse, tantôt précise. La stratégie touristique du Royaume constitue l’essentiel de cette action directe diffuse. Après une décennie consacrée au tourisme balnéaire, le ministère du Tourisme a opté, dans sa Vision 2020 pour « une démarche intégrée de développement durable, respectueuse de notre environnement et de notre authenticité socioculturelle ». Ceci procède d’une volonté d’accommoder la tradition et la modernité qui, lorsqu’elles s’entrechoquent dans une ville comme Marrakech (popularité du discours islamiste sur la débauche, la dégradation des mœurs, la pédophilie) alimentent les tensions. L’attentat du café Argana le 28 avril 2011 est en cela révélateur. La concrétisation de cette stratégie se retrouve, entre autres, dans la distribution aux touristes étrangers d’un « Guide du tourisme responsable » produit par l’Office National Marocain du Tourisme (ONMT) dès 2006. Ce dernier plaide pour la tolérance et le respect mutuels avec des références multiculturelles. Les campagnes de communication de l’ONMT dans les pays occidentaux mettent aussi en avant la richesse spirituelle du Maroc, terme volontairement large car l’on peut y associer tout ce que cela suppose de positif (tolérance, paix, alternative au matérialisme) sans pour autant parler explicitement de religion. Il s’agit également, avec l’écotourisme ou le tourisme rural, d’un moyen de se distinguer du tourisme balnéaire de pays concurrents comme la Tunisie qui n’ont pas diversifié leur offre en la matière.

La diplomatie « par le haut »

Pour ce qui est de l’action directe et précise, elle est le résultat du travail du Ministère des Habous et des Affaires Islamiques ainsi que du Ministère des Affaires Etrangères et de la Coopération (MAEC). Le site de ce dernier foisonne de références à l’ouverture, la modération, la tolérance, et pour cause, ce ministère constitue la vitrine du Maroc à l’international. Il est ainsi par exemple fait mention de la protection par Mohammed V des juifs durant la seconde guerre mondiale, tenant ainsi tête au régime de Vichy. On retrouve aussi un lien direct établi entre l’identité cultu(r)elle du Maroc et son action internationale en faveur du dialogue religieux : « la richesse de la culture marocaine a solidement conforté les principes de cohésion sociale, de dialogue, de tolérance, de justice et de paix, et a fait du Maroc un pays fortement impliqué dans le dialogue entre les religions et les civilisations. » Cela se concrétise par un investissement soutenu dans le multilatéralisme (et accessoirement pour des raisons de souveraineté territoriale), en particulier de type interculturel et interreligieux : comité Averroès, fondation Anna Lindh, fondation des Trois Cultures, ONU, UNESCO, ISESCO, ALESCO, etc. Le MAEC assume également sa diplomatie publique, fruit d’une refonte administrative datant de 2008 ayant, entre autres, institué une direction de la diplomatie publique très active bien que dotée de moyens budgétaires modestes. Le Ministère des Habous et des Affaires Islamiques a, quant à lui, la compétence religieuse exclusive (suivant, évidemment, les directives du Roi). La restructuration de ce ministère entamée en 1999 a du être accélérée suite aux évènements de 2001 et 2003 avec pour objectif de rationaliser la diffusion du message religieux et répondre au défi discursif d’entrepreneurs identitaires prêchant le radicalisme religieux en terre marocaine. D’où la formation de 45000 imams dont le statut est officiellement reconnu et les conditions matérielles améliorées. Leur discours est encadré avec un « guide de l’imam » publié en 2007, sorte de manuel de la profession avec des éléments de langage sur à peu près tout ce qui est relatif à l’activité prédicatrice, y compris le contexte international. Le déploiement médiatique se fait également par le canal télévisuel (Assadissa) et radiophonique (Radio Mohammed VI du Saint Coran). Enfin, le « branding religieux » c’est une marque avec des symboles. Celle-ci prend forme avec la promotion de la spécificité marocaine (islam sunnite de rite malékite) dans les études religieuses récompensées chaque année par le « Prix Mohammed VI de la pensée et des études islamiques ». La particularité va jusque dans la façon de calligraphier le Coran, moyen de se différencier de certaines écoles orientales, avec la création de l’Imprimerie du Mashaf Al-Charif en 2010. Plus que d’un support visuel, la marque a besoin de fidéliser une communauté et c’est là le dessein des rencontres annuelles de Sidi Chiker (débutées en 2004), deuxième plus grand rassemblement soufi au monde.

Le vecteur transnational : diplomatie « par le bas »

Concernant l’action indirecte, le canal de diffusion est essentiellement de type transnational. Il s’agit en l’occurrence de la diaspora marocaine avec environ 3,3 millions de Marocains Résidents à l’Etranger (MRE) soit 10% de la population marocaine dont 77% se situent en France, en Belgique, en Italie, aux Pays-Bas et en Espagne. Ils sont les meilleurs ambassadeurs du Maroc dans une démarche de diplomatie publique. Leur comportement quotidien dans les sociétés d’accueil joue pour beaucoup dans l’image que celles-ci auront du Maroc. Les autorités marocaines ne s’y trompent pas, en particulier lorsqu’en 2012, le Ministère Chargé des Marocains Résidant à l’Etranger (MCMRE) indiquait dans un document stratégique vouloir : « préserver l’identité nationale des nouvelles générations [de MRE], dans ses dimensions linguistique, religieuse et culturelle […] ». L’objectif est de garder un lien avec l’identité cultu(r)elle du pays d’origine afin qu’ils ne suivent pas des versions de l’islam concurrentes (wahhabisme par exemple), sources potentielles de radicalisation. L’envoi d’imams marocains, en particulier durant le mois de ramadan, chargés de tenir des prêches validés par les autorités marocaines et celles des pays d’accueil participe de cette même volonté. Par ailleurs, le travail de structures semi-gouvernementales comme le Conseil de la Communauté Marocaine à l’Etranger (CCME) consiste à entretenir un dialogue permanent (sous forme de colloques) sur les thématiques relatives à l’adaptation de l’islam en Occident. Pour ce qui est de la diplomatie culturelle à proprement parler, la promotion des valeurs marocaines passe par la multiplication de festivals dont la vocation interne (divertissement) et externe (ouverture culturelle, attraction internationale) n’est plus à démontrer. Le festival des musiques sacrées de Fès participe incontestablement à ce « branding religieux » que nous caractérisons avec un investissement marqué dans le soufisme. Ce dernier, au travers de la Tijania, est d’ailleurs un moyen de tisser et d’entretenir des liens durables avec des pays d’Afrique subsaharienne vers lesquels le Maroc se tourne de plus en plus. Des festivals comme Essaouira ou Rabat, à la programmation moins élitiste, plus commerciale, tendent aussi à consolider le travail de communication cultu(r)el. Cela révèle néanmoins un certain nombre de contradictions comme nous l’ont montré les récentes polémiques autour du festival Mawazine. Résultat : les locaux s’indignent, les étrangers se fâchent et l’image longuement façonnée en quelques jours est écornée. A vouloir satisfaire tout le monde, on ne contente personne.

Apories d’une politique

Ce sont là des risques inhérents à toute politique de communication bien que certaines limites soient ici propres au Maroc. D’abord, les acteurs de cette politique mettent en avant le manque voire l’absence de coordination entre eux. Toute stratégie collective pâtirait de difficultés à ce niveau mais ceci est d’autant plus le cas lorsqu’il s’agit de communiquer c’est-à-dire de parler d’une seule voix. Par ailleurs, si coordination il y a, celle-ci est particulièrement dépendante du signal donné par l’institution monarchique, summum de l’autorité politique et religieuse, qui plus est s’il s’agit d’un discours adressé à des publics étrangers. Les déplacements royaux en Afrique sur fond de coopération économique et d’échange religieux/interreligieux en attestent. Le « branding religieux » marocain est donc performant sur le temps long, dans sa forme routinière, mais difficilement ajustable en temps de crise, lorsque flexibilité et réactivité (dont est dépourvue la longue chaine hiérarchique) sont de rigueur. Si l’on ajoute à cela l’opacité relative de cette stratégie en termes d’organisation administrative, de quantification budgétaire et d’évaluation des résultats, nous ne sommes plus vraiment en mesure de parler de stratégie au sens classique du terme mais d’un instrument politique utilisé de façon ponctuelle. Pour ce qui est du fond du message, le Maroc, comme tant d’autres pays émergents, souffre de certaines contradictions dues à sa volonté de concilier l’inconciliable, de faire le grand écart. Pour le dire autrement, la tolérance a-t-elle des limites ? Si oui, l’aggiornamento de l’islam voulu par la « communauté internationale » d’obédience occidentale a-t-il vocation à les repousser ? Si non, quid de l’audience marocaine interne dont la diversité est autant une richesse qu’un facteur d’irrémédiables divisions ? Autant de questions auxquelles les promoteurs de l’image du Maroc devront rapidement répondre car la théorie d’Huntington est en passe de se concrétiser. Boileau ne s’y trompait pas : ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément.

Ismaïl Régragui

  Ismaïl REGRAGUI est le fondateur et rédacteur en chef de Perspectives Internationales. Doctorant et enseignant en relations internationales à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, il est rattaché au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (CERI).  Sa thèse, entreprise sous la direction de Guillaume Devin, porte sur la nature et les usages de la communication de l’ONU aussi bien pour l’accomplissement de ses missions que pour la construction et la consolidation de sa légitimité. Il a publié, en avril 2013, “La diplomatie publique marocaine : une stratégie de marque religieuse ?” aux éditions L’Harmattan (collection Histoire et perspectives méditerranéennes), ouvrage récompensé par le prix du meilleur jeune auteur géopolitique de l’Ecole de Management de Grenoble.

Leave A Response »