Vers la fin du secret ? Wikileaks et la mobilisation transnationale pour la transparence

Perspectives Internationales 09/02/2015 0

Il y a quatre ans, le site Wikileaks divulguait une série de documents classifiés qui allaient propulser l’organisation au premier plan médiatique. Démarrée en avril 2010 par la publication de « collateral murder », vidéo d’une bavure américaine en Irak, la plus grande fuite de secrets de l’histoire se conclut en apothéose le 29 novembre de la même année, lorsque l’organisation, en collaboration avec cinq grands titres de la presse internationale, commence à diffuser au compte-gouttes plus de 250.000 câbles diplomatiques américains qui mettent à nu les dessous de la diplomatie de la superpuissance mondiale. Entre temps, WikiLeaks a également rendu public 77.000 documents confidentiels sur la guerre en Afghanistan ainsi que quelques 400.000 documents concernant la guerre en Irak.

Rassemblant des passionnés des nouvelles technologies, des hackers et des militants de la liberté d’information, l’organisation passe totalement inaperçue lorsqu’elle est créée à la fin de l’année 2006. Sa spécialité est de publier des documents officiels, protégés ou non par une classification, confiés par des « lanceurs d’alerte » (whistleblowers). Si les activistes de Wikileaks s’intéressent à toutes les institutions représentant une forme de pouvoir, la cible prioritaire de l’organisation est bien le pouvoir politique (à ses débuts, la devise est « we open government »). L’objectif est de lutter contre le secret de l’Etat pour rendre à la société civile les moyens de contrôler celui-ci. Cette revendication de transparence n’a rien de nouveau, le principe de publicité politique étant un élément essentiel de nos sociétés libérales. Le combat de Wikileaks s’inscrit dans une problématique fondamentale de notre histoire politique moderne : la tension dialectique qui existe, dans les démocraties libérales, entre la norme du secret et celle de la transparence.

Les révélations de 2010 ont provoqué un scandale médiatique énorme et ont fait couler beaucoup d’encre. A l’instar de David Leigh et Luke Harding1, de nombreux journalistes et commentateurs se sont empressés d’annoncer la fin du secret et le début d’une ère de la transparence radicale, dont l’arme principale serait les outils du Web 2.0. L’objectif de cet article est, grâce au recul relatif dont nous disposons, d’adopter une perspective sociologique afin de comprendre ce que signifie le phénomène Wikileaks et d’essayer de déterminer l’impact véritable de l’organisation sur la réalité du pouvoir politique dans notre société internationale contemporaine. La question sous-jacente c’est, bien sûr, de savoir si Wikileaks marque véritablement une avancée fondamentale dans la lutte contre le secret institutionnel.

 Secret et transparence à la genèse de nos démocraties libérales

« Il n’est rien de plus nécessaire à qui traite des affaires importantes quant à la paix ou à la guerre, que le secret », écrivait Giovanni Botero2. Gabriel Naudé, pour sa part, affirmait qu’un prince « ne sait pas régner » s’il « ne sait pas dissimuler. »3 A partir du XVe siècle, tous les grands théoriciens de l’Etat moderne, à l’image de Jean Bodin et Machiavel, attribuent au secret du pouvoir (Arcana Imperii) une finalité positive. Celui-ci s’inscrit dans la logique de la raison d’Etat, dont la théorisation va de pair avec celle de l’institution étatique. La pratique du secret, considérée comme nécessaire au bon gouvernement du Prince4, accompagne la naissance et le développement des structures étatiques modernes.

A l’encontre de cette conception de l’Etat secret, la transparence, écrit Sandrine Baume, enracine sa légitimité dans la seconde moitié du XVIIIe siècle en Europe5. C’est à cette époque que la philosophie des lumières élabore une théorie de la publicité du pouvoir et que les premiers gouvernements représentatifs émergent en Europe. Ce discours sur la norme de publicité politique devient un projet politique, juridique et moral à l’origine duquel on trouve les écrits de philosophes issus de perspectives philosophiques très différentes tels que Rousseau, Kant, Bentham ou encore Benjamin Constant. Pour Bentham, la moralisation de la vie publique passe d’abord par l’exigence de publicité, car en contraignant les élus à se conformer à leurs devoirs, ce principe de gouvernement devient un garant d’intégrité et un frein à la tentation de la corruption. C’est plus particulièrement au travers du « Tribunal de l’opinion publique » que la publicité devient une sorte de bouclier moral contre la corruption.6

A un mouvement philosophique succède une transformation sociale, qui a été documenté par Jürgen Habermas dans sa célèbre thèse sur l’espace public7. Entre la seconde moitié du XVIIIe et le début du XIXème siècle, on assiste au développement d’une sphère publique bourgeoise qui, en faisant un usage public de sa raison, va avoir pour finalité de juger le pouvoir et d’émettre des critiques à son égard. Pour le philosophe allemand, c’est la mainmise étatique sur l’économie de type mercantiliste qui a poussé cette nouvelle classe émergeante à se constituer en un public critique capable de juger les actions de l’Etat. Cet usage de la raison a débouché sur la remise en question du pouvoir de la monarchie et sur la perspective d’une mise en place d’une transparence du pouvoir politique en instaurant un principe de publicité, à l’encontre des secrets de l’Etat. L’exigence de la transparence8, comme norme émergente, coïncide avec une contestation du pouvoir absolu du Prince.

Depuis la fin du XVIIIe siècle, on voit ainsi s’opérer dans nos sociétés une « migration » du secret, qui passe du domaine public au domaine privé. Le pouvoir politique devient de moins en moins secret au fur et à mesure que se constitue un espace public au sein duquel les citoyens exercent leur raison et débattent. Parallèlement, la protection du secret privé, inexistante dans les régimes politiques autoritaires de l’ancien régime, devient une exigence de premier ordre dans des sociétés démocratiques individualistes, dans lesquels, comme l’écrivait Norbet Elias, le « je » prend le pas sur le « nous »9. En témoigne, dans toutes les démocraties libérales, les nombreuses lois sur la protection de la vie privée. Mais si la transparence s’est constituée comme une norme fondamentale et une revendication de premier ordre dans nos sociétés, « l’Etat secret » n’a pas disparu pour autant : la norme de la dissimulation continue de dominer certains pans de l’action étatique, notamment la politique extérieure. Quand l’intérêt national et la sécurité de la nation sont en jeu, certains domaines du politique restent à l’abri de la revendication de transparence. La démocratie libérale a su ménager un espace du secret, confirmant l’idée que celui-ci est indispensable à la pratique du pouvoir. Ainsi, même si, pour Yves-Charles Zarka, « notre temps n’est pas celui du secret, mais de […] la transparence »10, on ne peut en réalité concevoir l’un sans l’autre : les deux coexistent constamment dans les régimes politiques démocratiques. Dans cette perspective, la croisade morale pour la transparence radicale engagée par Wikileaks se comprend comme la continuation de la revendication de publicité politique qui a émergée au XVIIIe siècle.

Wikileaks : une « croisade morale » transnationale

Plus qu’un simple regroupement de hackers, Wikileaks incarne de manière paradigmatique un type d’activisme social propre à notre période contemporaine : ce que Margaret Keck et Kathryn Sikkink ont qualifiés de “transnational advocacy networks”11, c’est à dire des structures transnationales dédiées à la défense de causes sociales ou politiques dans lesquelles les membres, motivés par des valeurs communes, s’engagent dans des échanges d’informations et de services volontaires, réciproques et horizontaux. Comme le fait remarquer Frank Petiteville, le mode de fonctionnement de Wikileaks s’apparente à celui des réseaux transnationaux les plus récents. Wikileaks « n’a pas de siège officiel, pas d’organigramme ni même de liste de personnel », l’organisation apparaît ainsi comme « l’archétype du réseau transnational d’activistes ‘nomades’, qui recrute ses membres et donateurs parmi la communauté des ‘hackers’ et d’autres groupes d’internautes ‘libertaires’, qui entendent transformer le web en espace de liberté d’expression absolue. »12 Par ailleurs, l’existence de l’organisation se matérialise essentiellement sur le web, où il manifeste une grande volatilité, passant d’un hébergement à un autre. De façon similaire, Julian Assange, le leader médiatique et charismatique de l’organisation, est la figure par excellence de ce type d’individu que Margaret Keck et Kathryn Sikkink qualifient d’« activists beyond borders ». La naissance de ce type d’activiste a été analysée dès le début des années 1990 par James Rosenau13, qui parlait de l’émergence de « skillfulls individuals », c’est-à-dire des individus qui, dotés de compétences cognitives importantes, sont suffisamment mobilisés par les questions internationales pour se lancer à l’assaut de la politique mondiale, perturbant ainsi le jeu interétatique classique. Ces « citoyens transnationaux », qui mobilisent des ressources à la fois domestiques et internationales pour faire avancer leur cause, sont, pour Sidney Tarrow, la principale nouveauté de notre période contemporaine en ce qui concerne l’activisme social14.

En altérant la structure normative de la gouvernance globale, les réseaux transnationaux d’activistes contribuent à restructurer la politique mondiale15. Le projet de « norm shift », c’est-à-dire la volonté d’imposer de nouvelles normes dans un système international où l’intérêt national et la loi du plus fort sont encore prédominants, est en effet ce qui caractérise principalement ces réseaux transnationaux. En tant qu’organisation transnationale mue par les valeurs de la liberté d’information et de la transparence, les membres de Wikileaks vont agir comme des « entrepreneurs de morale »16 (Becker, 1963): ils vont mener une croisade morale en faveur de la transparence et vont tenter de stigmatiser l’action secrète de l’Etat comme comportement déviant. Becker définit l’entrepreneur moral comme un producteur de normes : constructeur de la déviance, ce type d’individu s’efforce de convaincre le reste de la société qu’un phénomène social est problématique, où qu’un problème déjà reconnu est suffisamment sérieux pour mériter une attention immédiate et une action décisive. En présentant le manque de transparence et l’existence du secret institutionnel comme une menace à la démocratie globale et à la bonne gouvernance, Wikileaks justifie la nécessité de son action. Sur la page About du site, la lutte en faveur de la transparence est présentée sous un angle à la fois humaniste et humanitaire. Le secret y est stigmatisé comme une source d’injustice, de corruption et de mauvaise gouvernance17. Le projet Wikileaks se comprend donc tout d’abord, à travers la perspective de l’interactionnisme symbolique, comme une entreprise morale menée en faveur d’une norme, celle de la transparence, contre la norme du secret. La nouveauté, c’est que cette campagne de « norm shift » en faveur de la transparence est menée à l’échelle internationale, donnant ainsi une dimension nouvelle à cette « croisade morale. »

Cyber-activisme et whistleblowing : outils et répertoires d’actions de Wikileaks

Dans un article publié dans le Monde en décembre 201018, Jean Christophe Ruffin, médecin et diplomate, analyse le phénomène Wikileaks et voit en celui-ci l’incarnation d’une troisième forme d’activisme transnational : celui du militantisme « virtuel », qui fait suite au « sans-frontiérisme » humanitaire des années 70-80 et à l’altermondialisme des années 90. Cette analyse met l’accent sur l’outil principal de Wikileaks dans sa lutte pour la transparence : l’Internet, ou cyberpower. Il faut d’abord noter que Wikileaks reprend le concept de Wiki, aspect fondamental de la révolution du web 2.0, et qui se base sur la logique de l’intelligence collective : l’idée que des milliers de personnes travaillant ensemble sur le même objet sont capables de parvenir à de nombreux résultats lorsqu’ils le font publiquement et sont évalués par leur pairs. Mais plus encore, Frank Petiteville rappelle que la subversion de la diplomatie de la plus grande puissance mondiale par Wikileaks n’a été possible que par la puissance d’internet, et ses potentialités immenses d’interconnexion en réseau des sociétés civiles19. L’avènement d’internet a rendu relativement facile la dissémination d’informations à une très large audience. Les fuites de 2010 n’auraient jamais été possibles sans la révolution du web 2.0, qui a rendue celles-ci quasiment impossibles à contenir et censurer. Il est évident sur ce plan que la toile contribue puissamment à la transnationalisation du monde et à l’érosion de la souveraineté des Etats.

Mais en dehors de cette utilisation des outils du web 2.0, ce qui caractérise l’organisation, c’est l’utilisation d’un répertoire d’action bien particulier pour lutter contre le secret : le whistleblowing. Wikileaks a pour objet d’encourager et de faciliter les fuites d’informations, en garantissant à leurs auteurs un espace sécurisé et anonyme où diffuser des documents sensibles, censurés ou classifiés. Le site internet de l’organisation est avant tout une plate-forme accueillant des documents confiés par des whistleblowers, souvent fonctionnaires ou acteurs privés travaillant pour l’Etat, qui veulent dénoncer pour des motifs éthiques ou politiques des actes qu’ils jugent immoraux ou illégitimes. Ces fuites (leaks) sont donc lancées dans un objectif de mobilisation : la conviction profonde des militants de Wikileaks étant que la révélation brutale d’informations (informations qui font l’objet de vérifications par les membres de l’organisation), permet à la société civile d’accéder à la vérité et de lutter contre l’autoritarisme et la corruption. La référence principale de Julian Assange et de ses comparses demeure la livraison à la presse, aux Etats-Unis en 1971, des milliers de pages des Pentagon Papers par Daniel Ellsberg, fonctionnaire du Département d’Etat. L’activisme de Wikileaks ne se base donc pas sur une mobilisation massive, mais sur l’action de quelques individus qui vont se rebeller contre leur institution, et sur une logique simple : l’idée que les trois étapes que sont la divulgation, la publication et l’attente du scandale vont précipiter le changement politique20. Le but de l’organisation est ainsi de faire appel à l’opinion publique en espérant qu’une mobilisation sociale naisse du scandale de la révélation, comme cela a été le cas en Islande en 200921. Cette logique n’est pas nouvelle, mais l’évolution technologique, et notamment internet, a levé un grand nombre des obstacles matériels à la réalisation de ce projet. Parce que les informations numérisées sont plus faciles à divulguer, mais aussi parce que certaines nouvelles technologies permettent de protéger l’anonymat des sources des fuites et parce qu’Internet permet le partage instantané et universel d’informations à très grande échelle. Dans la logique de Wikileaks, les nouvelles technologies, lorsqu’elles sont appliquées à la méthode du whistleblowing, sont censées nous amener dans le monde nouveau de la transparence radicale.

L’échec d’un projet ? Le pari manqué de l’indignation

Lorsque Wikileaks voyait le jour en 2006, le but déclaré de Julian Assange était d’amener les régimes politiques à revoir radicalement leur manière de gouverner. Avec les révélations de 2010, les membres de l’organisation, qui partaient du principe que la divulgation d’informations et le scandale qui en découle allaient précipiter le changement politique, s’attendaient à susciter l’indignation et une action de grande ampleur de la part de la société civile. Mais force est de constater que le scandale n’a été que relatif, et le changement politique presque inexistant. Toute une série de faits propres à susciter l’indignation ont pourtant été apportés au public américain. Les journaux de guerre Afghans et Irakiens, par exemple, ont apportés la preuve que les documents officiels sous estimaient le nombre de victimes civiles du conflit, et que les officiels américains ont systématiquement couverts des actes de tortures commis par les autorités locales sur les civils. Cependant, les études d’opinions à propos des guerres en Irak et en Afghanistan ces dernières années ne permettent pas d’établir un véritable changement en 2010 : rien ne permet d’affirmer avec certitude que la divulgation de ces documents a véritablement influencée l’opinion publique américaine à propos de ces guerres. Finalement, l’organisation n’a pas réussi à susciter une forte indignation et une forte mobilisation. Pour Alasdair Roberts, les tenants de l’optique de la transparence radicale ont surestimé « la disposition du public américain à réagir aux divulgations en affichant le niveau d’indignation requis »22. Loin d’être révoltés par les révélations, des citoyens américains ont au contraire émis des critiques à l’égard de la démarche de Wikileaks, qui était accusé d’aggraver l’instabilité et de mettre en danger des vies humaines sur le terrain.

Une des raisons que l’on peut tenter d’apporter à cet échec, c’est d’abord la faiblesse de l’organisation dans son traitement de l’information. La logique de la « transparence radicale », selon laquelle le simple fait de livrer des informations brutes suffirait pour déclencher l’action politique, n’a pas beaucoup de consistance dans la réalité. Le journaliste britannique John Lanchester faisait observer juste après l’affaire que « la divulgation d’informations par WikiLeaks est un phénomène sans précédent : mais ce n’est pas du journalisme. Les données doivent être interprétées, étudiées, transformées en article. »23 Dans sa forme brute, l’information n’a quasiment aucun pouvoir de transformation. L’erreur de Wikileaks, c’est de ne pas avoir pris en considération une tâche essentielle de tout média : la fonction d’intermédiation — c’est-à-dire les tâches consistant à organiser, interpréter et attirer l’attention sur l’information. Ainsi, les journaux de guerres Afghan, « longs, déroutants et impossibles à parcourir »24, étaient impénétrables pour le citoyen américain moyen, car beaucoup trop techniques et jargonnant. Les journaux contenaient par ailleurs des noms d’individus sur le terrain dont la vie risquait d’être menacé s’ils étaient identifiés. Ces problèmes techniques dans le traitement des données, le manque de compétence des activistes de Wikileaks pour rédiger et interpréter les renseignements, ainsi que leur incapacité à attirer l’attention de l’opinion publique ont poussé l’organisation à rechercher un partenariat avec des médias de premier plan [Roberts, 2012]. Ainsi, un consortium de médias – comprenant le New York Times, le Guardian, Der Spiegel, Le Monde et El Pais – s’est mis en place en 2010 pour assurer la divulgation des 250 000 câbles diplomatiques détenus par Wikileaks. Cette collaboration était essentielle pour assurer un véritable impact aux fuites, mais elle montre bien l’incapacité structurelle de Wikileaks à gérer une telle quantité d’informations, et dans un certain sens elle consacre l’échec du projet originel de l’organisation, qui est de fournir une information brute, vierge de toute interprétation, à la société civile.

La résilience des Etats

L’incapacité de Wikileaks à susciter l’indignation à grande échelle n’est pas l’unique raison de l’échec du projet de transformation politique mené par Julian Assange. Il faut en effet ajouter le fait que les révélations de 2010 ont bien montré à quel point les Etats sont capables de réagir avec force et rapidité aux menaces posées par les acteurs non-gouvernementaux et les nouvelles technologies. Le gouvernement américain, principal visé par les divulgations, a su répondre efficacement aux cyber-activistes de Wikileaks. La réponse judiciaire, tout d’abord, a été brutale. Dès juillet 2010, le Pentagone ouvre une enquête afin de déterminer l’origine des fuites. Le responsable de celles-ci, Bradley Manning, est arrêté et incarcéré en mai 2010, après avoir été dénoncé par un hacker. En mars 2011, 34 chefs d’accusation sont retenus contre lui, dont celui d’ « intelligence avec l’ennemi », passible de la peine capitale. Le 21 août 2013, il est condamné à trente-cinq ans de prison. Parallèlement, le gouvernement américain a également enquêté sur d’autres personnes associées aux fuites. Julian Assange lui-même aurait été averti par les autorités américaines qu’il s’expose à des poursuites pour espionnage.

A côté de cette réponse judiciaire, le gouvernement américain a également répondu sur le plan médiatique par le biais de déclarations mettant en cause Wikileaks, et la présentant à l’opinion publique américaine comme une organisation dangereuse. La maison Blanche a condamné « un acte irréfléchi», mettant des vies en péril, pouvant porter atteinte à des pays alliés, et a qualifié de « criminels » le site WikiLeaks et ceux qui lui ont transmis les documents.25 Certains responsables politiques américains sont mêmes allés jusqu’à les qualifier de terroristes26. Les Etats-Unis ont également bénéficié, dans leur dénonciation de de Wikileaks, de la solidarité internationale de nombreuses démocraties libérales parmi leurs alliés. La France, qui s’était déclarée prête à travailler avec les Etats-Unis sur les conséquences diplomatiques des fuites27, a également vivement critiqué la démarche de Wikileaks. François Baroin, porte-parole du gouvernement de l’époque, s’était déclaré « très solidaire de l’administration américaine » et avait fustigé « une menace » contre « l’autorité et la souveraineté démocratique. » Assimilant une société transparente à « une société totalitaire », il avait également déclaré qu’il faudrait être « intraitable » contre les organisations telles que Wikileaks, invoquant « la protection de l’Etat. »28 A la stigmatisation du secret d’Etat par Wikileaks, les Etats-Unis et ses alliés ont ainsi répondu en stigmatisant à leur tour Wikileaks comme une organisation dangereuse et criminelle, et en stigmatisant la transparence radicale comme menant au totalitarisme et menaçant la sécurité de l’institution étatique. Ce faisant, les Etats, et notamment les Etats-Unis, ont montrés leur capacité à répondre aux nouveaux acteurs sur la scène internationale et à résister à leur projet de « norm shift » en défendant leurs normes de la raison d’Etat et du secret face à celle de la transparence radicale.

De manière plus concrète, l’étude de l’évolution de la bureaucratie américaine depuis les divulgations de 2010 révèle que celles-ci, loin d’avoir poussé le gouvernement américain a devenir plus transparent, ont au contraire conduit à un renforcement des contrôles administratifs appliqués pour accéder aux informations sensibles dans les agences fédérales américaines [Roberts, 2012]. En effet, les premières réactions de l’administration Obama ont consistées à adopter des mesures de renforcement de la protection des communications diplomatiques et des procédures de sécurisation des documents secrets. La Maison Blanche a notamment indiqué qu’elle veillerait à ce que « les utilisateurs n’aient pas un accès plus large que nécessaire à leurs missions effectives. »29 Ainsi, pour Alasdair Roberts, « les fuites ont elles-mêmes réduit la probabilité qu’une tempête parfaite se produise à nouveau »30. La réaction du gouvernement américain face à WikiLeaks a également consisté à renforcer les capacités des agences fédérales à gérer les conséquences qui découlent de fuites importantes. Après la publication des journaux de guerre afghans et irakiens, le Département de la défense a pu considérablement étoffer son expérience dans la gestion des conséquences de fuites d’informations classifiées. Le Département d’État, suivant l’exemple du Département de la défense, a constitué une équipe, composée de plus de 120 personnes, chargée de gérer les répercussions des divulgations des câbles diplomatiques.31

Enfin, il faut souligner le fait que l’affaire intervient à la suite d’un mouvement important de réforme de la communauté du renseignement américaine. Cette réforme, qui faisait suite aux nombreuses critiques adressées aux services de renseignement américains pour n’avoir pas réussi à empêcher les attentats du 11 septembre 2001, avait tenté de favoriser le partage d’informations entre les différentes agences. Dans ce contexte, l’affaire Wikileaks pourrait être considérée comme une conséquence directe de la plus ample circulation de l’information secrète au sein du gouvernement américain et, à court terme, elle semble avoir générée un retour vers plus de compartimentage et moins de partage de l’information entre les différentes agences américaines de renseignement, au risque d’étendre plus encore le secret d’Etat [Van Puybelde, 2011]. Du côté du corps diplomatique, le constat est similaire, comme l’écrit Thomas Gomart: « Après WikiLeaks, la première réaction des diplomates a été de chercher des parades essentiellement techniques pour protéger leurs secrets, comme s’il s’agissait moins d’un événement politique que d’un incident technique. »32 Ainsi, pour Damien Van Puybelde, en matière de secret d’Etat, « l’affaire WikiLeaks pourrait avoir précipité un retour vers le statu quo. »33

La fin du secret ?

S’inscrivant dans la lignée des philosophes des lumières qui défendaient le principe de publicité contre la corruption du pouvoir politique, Wikileaks se présente comme l’archétype du réseau transnational d’activistes qui lutte pour opérer un changement de norme dans la société internationale. S’appuyant sur la logique du whistleblowing et sur les outils du web 2.0, l’organisation a porté à la connaissance de l’opinion publique mondiale toute une série d’éléments inédits. En violant le monopole de l’Etat sur les informations classifiées, l’action de Wikileaks, qui s’inscrit dans le cadre d’une société civile mondiale au cœur de laquelle s’est organisé ce modèle de mouvement protestataire transnational, désacralise l’autorité étatique.

Mais si Wikileaks a montré la capacité d’activistes et de réseaux transnationaux de s’insérer et de perturber le jeu des Etats, l’étude plus précise des conséquences des révélations de 2010 montrent qu’en réalité l’impact de l’organisation sur la politique internationale a été négligeable. Ces divulgations, outre qu’elles n’ont pas provoqué la mobilisation politique escomptée, n’ont pas modifié de manière fondamentale les réalités à propos de l’exercice du pouvoir américain à l’étranger, et n’ont pas non plus amené le gouvernement américain à réformer de façon durable son régime juridique du secret d’Etat. On peut donc parler d’un relatif échec de Wikileaks dans sa croisade pour imposer la norme de la transparence face à celle du secret.

La lutte engagée par Wikileaks n’est-elle pas tout simplement trop ambitieuse ? Dans un ouvrage consacré à la généalogie du secret d’Etat, l’anthropologue Alain Dewerpe, écrivait : « La politique de la publicité […] n’abolit en effet pas le secret mais le réorganise dans la structure nouvelle du champ politique. En d’autres termes, la transparence trouve continûment une contrepartie dans l’usage plus ou moins raisonnées du secret […] suivant des modes nouveaux qui découlent de la mise en œuvre historique du nouveau régime d’opinion publique : relation spectaculaire ou, si l’on préfère, faces d’une même médaille. »34 En d’autres termes, secret et transparence ne peuvent exister l’un sans l’autre. La frontière entre les deux fluctue dans les démocraties libérales en fonction des revendications de la société civile, mais le secret est trop consubstantiel à la survie de l’institution étatique pour que celle-ci puisse se permettre d’y mettre fin. WikiLeaks correspond ainsi à une séquence historique durant laquelle la dialectique entre transparence et secret a été momentanément modifié. Mais les Etats, en adoptant presque instinctivement des parades essentiellement techniques, ont très rapidement retrouvé leur opacité. Tant que les relations interétatiques continueront à structurer le système international, la fonction politique du secret ne sera pas menacée. Julian Assange et son organisation représentent sans nul doute une sérieuse perturbation dans l’histoire de la dialectique entre secret et transparence, illustrant l’ « intrusion » de la société civile dans la diplomatie étatique classique, mais l’affaire Wikileaks a surtout révélé les limites de l’action de ces individus et a montré la forte capacité d’adaptation des Etats face à cette nouvelle donne internationale.

Benjamin PUYBAREAU

Benjamin Puybareau est étudiant en master de « science politique mention Relations Internationales » à l’École doctorale de Sciences Po, qu’il intègre après un premier cycle au Collège Universitaire de Sciences Po et une licence d’Histoire à l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV). Son mémoire de Master, sous la direction d’Ariel Colonomos, portera sur la norme du secret et le rôle des agences de renseignement dans les relations interétatiques.

 

Références

[1] LEIGH, David ; HARDING, Luke, La fin du secret, Julian Assange et la face cachée de WikiLeaks, Original Books, 2011

2 BOTERO, Giovanni, De la Raison d’Etat (1589-1598), Gallimard, 2014, p. 132

3 NAUDE, Gabriel, Considérations politiques sur les coups d’État (1639), Paris, Les Éditions de Paris, 1988, p. 88

4 ZARKA, Yves-Charles, Raison et déraison d’Etat, PUF, 1994

5 BAUME, Sandrine, « La transparence dans la conduite des affaires publiques. Origines et sens d’une exigence », Raison-publique.fr, 2011. Disponible sur : < http://www.raison-publique.fr>

6 CONSTANT, Benjamin, « Principes de politique », in Ecrits politiques, Paris, Gallimard, 1997

7 HABERMAS, Jürgen, L’espace public : Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Payot, 1988

8 S’il existe des nuances entre les concepts de publicité et de transparence, le parti a été pris, dans cet article, de prendre ces deux termes pour synonyme par soucis de clarté. Pour Daniel Naurin (« Transparency, Publicity, Accountability – The missing links », Swiss Political Science Review, 12 (3), 2006, pp. 91-92), il y a transparence quand il y a accessibilité potentielle à l’information permettant la formation d’une opinion publique sur un processus donné, mais la transparence ne présuppose pas un accès réel à cette information. La publicité, en revanche, suppose que l’information est réellement diffusée et prise en compte par l’opinion publique. Ainsi, la transparence est une condition de la publicité mais elle n’en est pas la garantie.

9 ELIAS, Norbet, « Les transformations de l’équilibre “nous-je” », in La société des individus, Fayard, 1991

10 ZARKA, Yves Charles, « Éditorial », Cités, 2/ 2006 (n° 26), p. 3. URL: < www.cairn.info/revue-cites-2006-2-page-3.htm >

11 KECK, Margaret; SIKKINK, Kathryn, Activists Beyond Borders : Advocacy Networks in International Politics, Ithaca & London, Cornell University Press, 1998

12 PETITEVILLE, Frank, « Wikileaks ou la subversion de la diplomatie internationale », in Nouveaux acteurs nouvelle donne. L’Etat du monde, La Découverte, 2012

13 ROSENAU, James, Turbulence in World Politics, Princeton University Press, 1990

14 TARROW, Sidney G., The new transnational activism, New York, Cambridge University Press, 2005

15 KHAGRAM, Sanjeev; RIKER, James V.; SIKKINK, Kathryn (eds.), Restructuring World Politics: Transnational Social Movements, Networks and Norms, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2002

16 BECKER, Howard, Outsiders : Etudes de sociologie de la déviance, Métaillé, Paris, 2012

17 CAMILIEN, Patricia, Cybermilitantisme global et médias participatifs : l’exemple de Wikileaks. Directeur de mémoire Marie-Françoise Durant, 2010

18 RUFIN, Jean-Christophe, « Wikileaks ou la troisième révolte », Le Monde, 20.12.2010

19 PETITEVILLE, Frank, « Wikileaks ou la subversion de la diplomatie internationale », in Nouveaux acteurs nouvelle donne. L’Etat du monde, La Découverte, 2012

20 ROBERTS, Alasdair, « WikiLeaks : L’illusion de transparence », Revue Internationale des Sciences Administratives, 78 (1), 2012, p. 129

21 Le 22 juillet 2009, peu de temps avant l’effondrement du système bancaire, WikiLeaks a dévoilé des prêts de sommes anormalement élevées et des effacements de dettes, accordés par la banque Kaupthing au profit de particuliers privilégiés. Ces derniers ont été poursuivis et la législation nationale a évolué, visant à faire de l’Islande un « refuge » pour la liberté d’expression.

22 ROBERTS, Alasdair, « WikiLeaks : L’illusion de transparence », Revue Internationale des Sciences Administratives, 78 (1), 2012, p. 135

23 LANCHESTER, John (2010), « Let Us Pay. », London Review of Books 32(24): 5-8.

24 LEIGH, David ; HARDING, Luke, La fin du secret, Julian Assange et la face cachée de WikiLeaks, Original Books, 2011, p. 101

25 Dépêche Reuters, « Réaction déterminée de Washington aux fuites de WikiLeaks », L’Express, 29/11/2010. URL : http://www.lexpress.fr/actualites/2/reaction-determinee-de-washington-aux-fuites-de-wikileaks_940925.html

26 CHAPMAN, James; PEEV, Gerri; DRURY Ian, “WikiLeaks are a bunch of terrorists, says leading U.S. congressman as No10 warns of threat to national security”, The Daily Mail, 30/11/2010. URL: http://www.dailymail.co.uk/news/article-1333879/WikiLeaks-terrorists-says-leading-US-congressman-Peter-King.html

27 Dépêche Reuters, « Réaction déterminée de Washington aux fuites de WikiLeaks », L’Express, 29/11/2010. URL : http://www.lexpress.fr/actualites/2/reaction-determinee-de-washington-aux-fuites-de-wikileaks_940925.html

28 FREOUR, Pauline, « Les révélations de WikiLeaks embarrassent aussi la France », Le Figaro, 29/11/2010. URL : http://www.lefigaro.fr/international/2010/11/29/01003-20101129ARTFIG00481-les-revelations-de-wikileaks-embarrassent-aussi-la-france.php

29 Dépêche Reuters, « Réaction déterminée de Washington aux fuites de WikiLeaks », L’Express, 29/11/2010. URL : http://www.lexpress.fr/actualites/2/reaction-determinee-de-washington-aux-fuites-de-wikileaks_940925.html

30 ROBERTS, Alasdair, « WikiLeaks : L’illusion de transparence », Revue Internationale des Sciences Administratives, 78 (1), 2012, p. 137

31 LEIGH, David ; HARDING, Luke, La fin du secret, Julian Assange et la face cachée de WikiLeaks, Original Books, 2011, p. 199

32 GOMART, Thomas, « Écrire l’histoire des relations internationales après WikiLeaks », Revue des deux mondes, mai 2011, p. 90

33 VAN PUYVELDE, Damien, « Médias, responsabilité gouvernementale et secret d’Etat: l’affaire WikiLeaks », Le Temps des Médias, 2011/1 (n° 16), p. 170

34 DEWERPE, Alain, Espion, une anthropologie historique du secret d’Etat contemporain, Gallimard, 1994, p. 107

 

 

 

 

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