La réélection d’Evo Morales en Bolivie : un indicateur de réinvention locale de la démocratie ?

Perspectives Internationales 08/12/2014 0

Cette tribune est le fruit d’un partenariat conclu entre le Centre d’Etudes Interaméricaines et Perspectives Internationales.

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32 ans après le retour à la démocratie, la Bolivie a enregistré de nombreuses avancées dans les domaines politiques, économiques et socioculturels. Avec les résultats des récentes élections générales qui ont consacré pour la troisième fois consécutive la victoire du président Evo Morales, le pays semble résolument engagé vers de nouvelles pratiques démocratiques. Retour sur le scrutin d’octobre 2014 ainsi que sur ses implications en matière de démocratie.

Un aperçu des élections générales

À l’occasion des élections générales qui se sont déroulées le 12 octobre 2014 en Bolivie, six millions de Boliviens se sont rendus aux urnes pour élire un président, un vice-président, 130 députés ainsi que 36 sénateurs. Cinq candidats étaient en lice pour briguer la fonction de chef d’État. Il s’agit notamment d’Evo Morales, président sortant et candidat du Mouvement vers le socialisme (MAS); de Samuel Doria Medina, candidat de l’Unité démocratique (UT) ainsi que de Juan del Granado, ancien maire de La Paz et candidat du Mouvement sans peur (MSM). L’ancien président de la Bolivie, Jorge Quiroga Ramírez (2001-2002) ainsi que Fernando Vargas, qui sont respectivement candidat du Parti démocrate-chrétien (PDC) et du Parti vert bolivien (PVB), ont également pris part à ces élections.

Selon les résultats annoncés par le Tribunal suprême électoral (TSE), Evo Morales a été réélu dès le premier tour en obtenant 61, 36 % des suffrages exprimés. Il a été suivi par Doria Medina qui a obtenu 24,23 % des voix alors que Jorge Quiroga en a obtenu 9,07 %. Quant à Juan del Granado et Fernando Vargas, ils ont respectivement obtenu 2,72 % et 2,69 % des voix. Les résultats des élections législatives font également état de la victoire écrasante du MAS, qui a réussi à obtenir 88 sièges sur les 130 que compte l’Assemblée nationale ainsi que 25 sièges sur 36 au Sénat. Comme l’explique Mme Paniagua Humeres dans une chronique récemment publiée par l’Observatoire des Amériques de l’Université du Québec à Montréal (UQUAM), ces résultats démontrent que le MAS a réussi à s’imposer comme véritable force hégémonique sur toute l’étendue du territoire bolivien au détriment de l’opposition de gauche et de droite qui n’a pas su convaincre la population.

Un processus électoral crédible

Contrairement aux élections présidentielles de mars 2014 au Salvador, au terme desquelles la principale force d’opposition, L’Alliance républicaine nationaliste (ARÉNA), avait décrié de nombreuses irrégularités ayant entaché le second tour du scrutin, et contrairement au Brésil où une frange de la population a récemment réclamé la destitution de la présidente Dilma Rousseff pour des motifs similaires, la victoire du MAS a été reconnue publiquement par toutes les forces vives de la nation bolivienne. À l’exception de la lenteur du processus de comptage des votes ainsi que la question du financement des partis politiques qui devront être améliorées, le déroulement des élections générales en Bolivie a été jugé satisfaisant par la communauté internationale.

Plusieurs missions d’observation électorales ayant été mobilisées en Bolivie, notamment par l’Union des Nations sud-américaines (UNASUR), l’Organisation des États américains (OÉA), le Parlement andin ainsi que par le Parlement européen, ont d’ailleurs salué la transparence et la diligence des autorités boliviennes tout au long du processus électoral. Le coordonnateur général de la mission électorale de l’UNASUR, Alejandro Tulio, a même indiqué que de nouvelles pratiques démocratiques avaient été initiées par les autorités locales en vue de consolider et de renforcer la légitimité du processus électoral. Pour n’en citer que quelques-unes, on notera que c’est la première fois que le principe de parité homme/femme est appliqué sur les listes électorales (près de 52 % de candidats aux élections législatives étaient des femmes). C’est également la première fois que plusieurs Boliviens résidant à l’étranger sont autorisés à prendre part au vote. Enfin, c’est la première fois que la loi électorale de 2010, dont l’objectif principal est de promouvoir le renforcement de la démocratie en Bolivie, a été appliquée.

De façon générale, cette reconnaissance nationale et internationale de la victoire du MAS donne ainsi la possibilité à Evo Morales d’assumer de façon légale et légitime la fonction de chef d’État jusqu’en 2020. Arrivé au pouvoir en 2005 dès le premier tour avec 54 %, Evo Morales avait été triomphalement réélu en 2009 avec 64 % des suffrages, toujours au premier tour. Avec le troisième mandat qu’il a récemment entamé, il devient le premier président des Amériques à battre le record de longévité au pouvoir.

Quelles implications pour la démocratie ?

Avec les résultats sus évoqués ainsi qu’avec le bon déroulement des opérations de vote qui témoigne de la maturité du peuple bolivien, l’on peut désormais s’interroger sur la pertinence de la notion d’alternance politique, laquelle renvoie généralement à la permutation au pouvoir de deux ou plusieurs partis appartenant à des courants politiques différents. Si au cours du XXe siècle, de nombreux États démocratiques, notamment l’Espagne de Felipe Gonzalez, l’Angleterre de Margaret Thatcher ou la France de François Mitterrand n’ont pas pratiqué d’alternance politique au sens strict du terme, plusieurs pays occidentaux la considèrent de plus en plus comme étant une condition nécessaire à la démocratie, bien qu’elle n’en soit pas une condition suffisante. Pour ne prendre que l’exemple des États-Unis, dans un discours qu’il a prononcé à Washington en août 2014 à l’occasion du Sommet États-Unis-Afrique, le président américain, Barack Obama, a invité ses homologues africains à accorder une plus grande importance au renouvellement des élites au pouvoir. Selon M. Obama qui croit que l’alternance au pouvoir évite la personnalisation du pouvoir ainsi que plusieurs autres dérives managériales, «un dirigeant qui s’accroche longtemps au pouvoir finit par agir non pas pour les intérêts de son peuple, mais pour ses intérêts personnels», et ce, très souvent en raison de son illégitimité politique.

C’est pourtant l’inverse que l’on observe actuellement en Bolivie où malgré le troisième mandat consécutif que vient de briguer le président Evo Morales, il continue de jouir d’une bonne légitimité démocratique, tout au moins si l’on s’en tient aux résultats des dernières élections générales. La confiance du peuple bolivien à son endroit est d’autant plus impressionnante que même les oligarchies sécessionnistes de Santa Cruz ainsi que le département de Pando, qui constituaient jusque-là de véritables foyers d’opposition au MAS adhèrent désormais massivement à son programme de développement. Aussi, en plus des réformes démocratiques, sociales et économiques qu’il a entreprises depuis son arrivée au pouvoir en 2006 et qui ont contribué à transformer de façon prodigieuse la Bolivie, Evo Morales jouit d’une identité positive dans son pays. Plusieurs Boliviens estiment qu’il s’agit d’un président dynamique qui travaille pour son peuple et qui reste à l’écoute de celui-ci. D’ailleurs, très souvent, il est fait mention de deux de ses propres décisions qu’il a annulées quelques instants après les protestations de la population, notamment l’augmentation du prix du gaz en 2010 ainsi que le projet routier de TIPNIS en 2011. Atilio Borón, qui est enseignant de science politique à l’Université de Buenos Aires croit même que cette identité positive de M. Morales peut inciter la population bolivienne à voter de nouveau pour lui aux élections de 2020, étant entendu que son parti qui possède plus des deux tiers des sièges au Congrès pourrait facilement modifier la constitution. Pourtant, conclut-il, même en l’absence d’alternance politique, la démocratie resterait toujours effective en Bolivie, puisque c’est le peuple bolivien dont la maturité politique est incontestable qui aura choisi de le maintenir au pouvoir. S’il y a une leçon à tirer des récentes élections en Bolivie, c’est bien celle de la nécessité de dépasser désormais la conception classique de démocratie pour l’envisager davantage en termes de configuration, c’est-à-dire en termes de figure changeante et toujours mouvante. Elle n’est que ce que les acteurs politiques dotés d’une culture démocratique décident d’en faire selon des contextes différents.

Cyprien Bassamagne Mougnok

Cyprien Bassamagne Mougnok  est candidat au doctorat en études internationales et auxiliaire de recherche au Centre d’études interaméricaines.

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