Les nouveaux défis de la gauche latino-américaine

Perspectives Internationales 04/12/2014 0

Cette tribune est le fruit d’un partenariat conclu entre le Centre d’Etudes Interaméricaines et Perspectives Internationales.

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La fin des années 1990 en Amérique latine a été marquée par un bouleversement de l’échiquier politique avec l’accession de plusieurs partis de gauche au pouvoir. L’illustration la plus significative a sans doute été l’élection d’Hugo Chávez à la présidence du Venezuela en 1998, avant que la gauche s’installe à la tête d’autres pays dont le Brésil, la Bolivie, l’Argentine et le Chili. Si des progrès économiques et sociaux ont été obtenus, notamment dans la lutte contre la pauvreté, depuis la fin des années 1990, la région reste toutefois une des plus inégalitaires au monde et les différents processus d’intégration, comme le Marché commun du Sud (Mercosur) et l’Union des nations sud-américaines (Unasur), peinent à atteindre leurs objectifs.

Quand l’Amérique latine bascula à gauche

En élisant Hugo Chávez à la présidence du Venezuela, les Vénézuéliens ne se doutaient vraisemblablement pas qu’ils lançaient la grande vague de l’arrivée au pouvoir des partis de gauche et qui toucha de nombreux pays latino-américains. On pense notamment à la victoire de Ricardo Lagos à l’élection présidentielle chilienne en 1999, à celle de Luiz Inácio Lula da Silva au Brésil en 2002, de Nestor Kirchner en Argentine en 2003, de Tabaré Vázquez en Uruguay en 2004, d’Evo Morales en Bolivie en 2005 puis de Rafael Correa en Équateur et de Daniel Ortega au Nicaragua en 2006. Si les raisons de ce changement de l’environnement politique latino-américain font encore l’objet de débats, on ne peut ignorer les conséquences mitigées des politiques néolibérales mises en place des années 1980 et 1990.

Lors de la dernière décennie, l’Amérique latine est globalement restée à gauche. À titre d’exemple, en 2013, Michelle Bachelet est revenue à la tête du Chili après avoir occupé cette fonction entre 2006 et 2010, Nicolas Maduro a succédé à Hugo Chávez, puis Rafael Correa a été réélu en Équateur. En octobre 2014, Evo Morales a lui aussi été réélu en Bolivie, tout comme la présidente brésilienne, Dilma Rousseff. En Uruguay, l’ancien président entre 2005 et 2010, Tabaré Vázquez, qui est arrivé en tête du premier tour des élections présidentielles le 26 octobre dernier, a de bonnes chances d’être élu lors du second tour, prévu le 30 novembre prochain. Les partis de gauche ont également percé en Amérique centrale en 2014 avec la victoire de Luis Guillermo Solís du Parti d’action citoyenne au Costa Rica et de Salvador Sanchez Cerén du Front Farabundo Martí de Libération nationale (FMLN) au Salvador. Toutefois, cette percée de la gauche ne doit pas masquer le fait que la droite est encore au pouvoir en Colombie, au Guatemala, au Mexique, au Panama et au Paraguay.

Des résultats encourageants

Si la gauche latino-américaine a globalement réussi à se maintenir au pouvoir dans plusieurs pays sud-américains, elle le doit entre autres aux nombreuses avancées économiques et sociales. À titre d’exemple, selon le dernier rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) publié en septembre 2014, l’Amérique latine et les Caraïbes constituent la région ayant réalisé les plus grands progrès en matière de lutte contre la faim depuis 1990. Le pourcentage de malnutrition dans la région est ainsi passé de 15,3 % à 6,1 % entre 1990 et 2014. De plus, le nombre de personnes sous-alimentées est passé de 68,5 millions en 1990 pour atteindre 37 millions en 2014. En Bolivie, par exemple, la proportion de personnes sous-alimentées est passée de 38 % en 1990 à 19,5 % en 2014.

La Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Cepalc) a elle aussi salué les efforts de la région concernant les droits des populations autochtones. En effet, 45 millions d’autochtones ont pu bénéficier d’un meilleur accès aux soins de santé et à l’éducation lors de la dernière décennie, même si l’accès à l’enseignement supérieur reste difficile pour cette population. Des efforts ont également été effectués relativement à la participation politique des autochtones ainsi qu’en ce qui concerne la reconnaissance de leurs droits territoriaux. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a quant à lui fait savoir que si la pauvreté reste problématique dans la région, elle a néanmoins diminué de moitié lors de la dernière décennie. Certes, ces progrès ne sont pas uniquement le fait des gouvernements de gauche, mais il faut reconnaitre que la gauche latino-américaine a contribué à l’amélioration des conditions de vie des plus démunis dans la région.

Près de deux décennies après avoir pris le pouvoir dans de nombreux pays, la gauche latino-américaine a donc réussi à maintenir ses acquis. S’il est difficile de considérer cela comme une adhésion pleine et entière de l’électorat aux idées de gauche, ce maintien peut néanmoins être interprété comme une certaine marque de confiance envers les gouvernements progressistes. Cependant, la gauche latino-américaine fait face à d’autres défis, notamment en matière d’intégration régionale, où elle peine à atteindre ses objectifs.

L’intégration régionale : talon d’Achille de la gauche latino-américaine?

S’il est vrai que les inégalités, la corruption et l’insécurité constituent pour elle des enjeux majeurs, la gauche latino-américaine doit également redynamiser les processus d’intégration régionale. Sous l’impulsion de grandes figures comme les présidents Lula et Chávez, la gauche latino-américaine s’est beaucoup impliquée dans différents processus d’intégration régionale. Or, depuis le départ de Lula en 2010 puis le décès de Chávez en 2013, la gauche n’a pas réussi à donner une nouvelle impulsion aux principales organisations régionales : le Mercosur en est une bonne illustration. Malgré l’adhésion du Venezuela en 2013 et celle à venir de la Bolivie, l’organisation régionale éprouve des difficultés (manque de cohésion politique, incapacité de concrétiser l’accord de libre-échange avec l’Union européenne (UE), par exemple). On peut également citer le cas de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA) lancée en 2005 par le président Chávez pour concurrencer la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA) et qui bat de l’aile depuis quelques années. Même son de cloche du côté de l’Union des nations sud-américaines (Unasur) et de la Communauté des États latino-américains et caribéens (Celac), qui tardent à répondre aux attentes qu’elles ont suscitées. Somme toute, on constate que le protectionnisme et la crainte de perte de souveraineté sont deux obstacles que la gauche latino-américaine n’a pas encore su surmonter afin de définir un véritable cadre régional durable de coopération et de développement.

Si elle s’est montrée prompte à lancer différents processus d’intégration, la gauche latino-américaine reste cependant frileuse pour en faire des outils de coopération qui soient véritablement efficaces. De plus, les avancées démocratiques et les progrès économiques et sociaux obtenus ces quinze dernières années ne doivent pas cacher les inégalités qui gangrènent encore l’Amérique latine. Même pour un pays comme le Brésil, qui a connu une croissance remarquable et qui a obtenu de bons résultats en matière de la lutte contre la pauvreté au courant des dernières années, les inégalités demeurent très importantes et viennent assombrir le bilan, somme toute assez positif, de la gauche latino-américaine.

Mamadou Lamine Sarr

 Mamadou Lamine Sarr est candidat au doctorat en science politique et auxiliaire de recherche au Centre d’études interaméricaines de l’Institut Québecois des Hautes Etudes Internationales.

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