Le pacifisme de la population nippone devra faire ses preuves

Perspectives Internationales 12/09/2014 0

Le gouvernement du premier ministre japonais Shinzo Abe a adopté le 1er juillet une interprétation de sa Constitution permettant au pays d’invoquer le droit à l’autodéfense collective pour venir en aide à un allié sujet à une attaque armée par une tierce-partie. Cette réinterprétation de la Constitution pacifique du Japon de 1947, établie sous l’égide des États-Unis afin d’enterrer définitivement l’expansionnisme nippon, a été faite dans un déni total d’une large partie de la population, de la société civile, et des parties politiques d’oppositions, malgré les lourdes conséquences pour la place et le rôle du pays dans l’architecture sécuritaire régionale.

Une révision non-démocratique et conséquente

Le premier ministre Shinzo Abe a tiré parti des largesses d’une tradition japonaise consistant à modifier l’interprétation de la loi fondamentale sans en référer à la population, alors qu’un amendement de la Constitution requiert une majorité de deux-tiers dans les deux chambres de la Diète ainsi qu’un référendum national accepté à la majorité absolue. La décision du gouvernement devra encore être avalisée par le parlement durant sa session d’automne, ce qui ne posera pas de problème particulier du faite que la coalition au pouvoir possède la majorité dans les deux chambres.

Un jour après l’annonce de la réinterprétation, le journal Asahi Shimbun décrivait le 1er juillet 2014 comme « le jour le plus sombre dans l’histoire du constitutionalisme japonais,» tandis que l’agence de presse Kyodo News montrait que 54.4 pourcent de la population était opposée à la décision du gouvernement et que seulement 34.6 pourcent la soutenait.

Ce déni des valeurs démocratiques est d’autant plus grave que la décision du gouvernement ne manquera pas d’avoir des conséquences d’une importance certaine pour la politique de défense japonaise et pour la place du pays dans l’architecture sécuritaire régionale, voire mondiale. Jusqu’ici cantonnées à la défense exclusive du territoire nippon contre une attaque armée, les forces d’autodéfense sont aujourd’hui à même de venir en aide à « un pays maintenant des relations intimes » avec le Japon au cas où il serait sujet à une attaque armée mettant en danger l’existence du Japon ou le droit à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur de sa population. L’usage de la force armée par le gouvernement devra se faire en dernier recours et se limiter au minimum nécessaire à la sécurité nationale. Il n’en reste pas moins une marge d’interprétation et d’application importante pour l’exécutif.

Un Japon plus attractif sur le marché sécuritaire 

L’accession du Japon au droit à l’autodéfense collective va amener un renforcement de son alliance avec les États-Unis, dont les lignes directrices concernant le rôle de leurs forces armées respectives doivent être révisées avant la fin de l’année. Les États-Unis appellent depuis longtemps le Japon à partager de manière plus équitable le fardeau de sa propre défense nationale et à jouer un rôle plus important au sein de l’alliance, raison pour laquelle la réinterprétation de la Constitution a été saluée à Washington.

Mais le droit à l’autodéfense collective ouvre aussi la porte au développement de relations de coopération en matière de sécurité entre le Japon et d’autres pays qui partagent des problèmes de sécurité similaires, comme le Vietnam et les Philippines, tous deux étant comme le Japon confrontés à un comportement chinois de plus and plus agressif on mers de chine. Le Japon a longtemps été perçu par ces pays comme un allié potentiel, mais sans aucune valeur d’un point de vue stratégique et militaire à cause de l’interdiction constitutionnelle d’utiliser les forces armées japonaises en dehors de son territoire. Seuls les États-Unis voyaient en le Japon un partenaire bénéfique, principalement en raison de ses bases dans l’archipel, nécessaires pour projeter sa puissance militaire à travers le Pacifique. Le Japon a aujourd’hui quelque chose à offrir aux autres pays de la région ayant des intérêts stratégiques semblables.

Au doit à l’autodéfense collective récemment acquit s’ajoutent deux autres développements qui permettent au Japon d’être plus attractif sur le marché sécuritaire asiatique et d’approfondir ses relations dans ce domaine avec d’autres pays. Le premier consiste en la décision prise par le gouvernement le 1er avril de cette année de mettre en terme à l’embargo sur l’exportation d’armes qui est devenu presque total en 1976. Le Japon a dès à présent la capacité d’exporter ces armes et de prendre part au développement conjoint de systèmes d’armements avec d’autres pays, ce qui permet un approfondissement de la coopération dans ce domaine and une meilleure interopérabilité des forces armées.

Deux mois après la fin de l’embargo, le Japon et l’Australie signaient déjà un accord de coopération avec comme point central un transfert de technologie et de savoir-faire concernant les submersibles Japonais. Début septembre, le Japon et l’Inde décidaient de renforcer leur coopération dans le domaine de la défense et de travailler pour l’acquisition par cette dernière de deux avions amphibies japonais de type US-2 pour sa marine.

Le second développement est la révision en cours de la charte de l’aide publique au développement établie en 1992 et que le gouvernement de Shinzo Abe espère achever d’ici la fin de l’année. Initialement centrée sur la réduction de la pauvreté et la construction d’infrastructures dans les pays en développement, la charte une fois révisée permettra au gouvernement japonais d’utiliser une partie des quelques mille milliards de yens alloués à l’aide publique au développement chaque année pour l’assistance et la formation de forces armées étrangères. Bien que cette aide devrait se limiter à des aspects et opérations non-combattants, comme l’aide en cas de catastrophes naturelles, elle permettra aussi au Japon de former des garde-côtes et de fournier des navires.

Début août, le Japon décidait de fournir au Vietnam six navires de patrouille d’ici la fin de l’année pour un coût total de 500 millions de yens. Bien que les modalités de l’accord soient encore inconnues, le prix dérisoire de cette acquisition et son timing laisse à penser que les possibilités d’aide au financement qu’offrira au Japon la révision de la charte pourraient entrer en ligne de compte. Encore une fois, l’attractivité du Japon en tant que partenaire dans le domaine de la défense sera multipliée par cette révision.

Menace chinoise et nationalisme nippon

Ces différentes révisions entreprises par Shinzo Abe ont pour effet de rendre le Japon capable d’adapter rapidement sa politique de défense aux évolutions du système régional en satisfaisant les demandes de pays potentiellement utiles pour sa politique. La Chine est et restera le centre d’attention des pays de la région en matière de sécurité, et le degré de coopération que le Japon entretiendra dans ce domaine avec ces pays dépendra de l’acuité avec laquelle la menace chinoise est perçue. Il est probable que l’actuelle agressivité de la Chine en mers amènera le Japon à développer ses relations avec des pays tels que les Philippines, le Vietnam, l’Australie et l’Inde dans des domaines tels que l’exportation et le développement de matériel militaire, le partage d’information et la multiplication d’exercices conjoints. Et si la menace chinoise se confirme pour ces pays, particulièrement en Asie du Sud-Est, il est possible que le Japon en viendra à étendre son droit à l’autodéfense collective à des pays autres que les États-Unis.

Les barrières légales étant étés levées, le pacifisme de la population japonaise est aujourd’hui l’unique garde-fou contre l’utilisation par le gouvernement de ses forces armées, de manière passive ou non, en tant qu’instrument de politique étrangère. Une plus grande participation de sa part dans la vie politique japonaise ainsi qu’un système d’éducation indépendant du politique et de qualité, surtout pour ce qui est de l’histoire régionale, sont plus que jamais nécessaires pour le maintien de politiques étrangère et de défense équilibrées et stabilisantes pour le pays, et pour la région. Le pacifisme de la population, qui a fait la réputation du Japon de l’après-guerre, devra maintenant faire ses preuves. Le fait que la réinterprétation de la Constitution ait été entreprise dans un contexte de résurgence du nationalisme nippon est particulièrement préoccupant à cet égard.

Lionel FATTON

Lionel FATTON est doctorant en relations internationales à Sciences Po Paris, rattaché au Centre d’études et de recherches internationales (CERI), où il poursuit une thèse sur les relations civilo-militaires au Japon et le système de contrôle des armements navals durant l’entre-deux-guerres. Outre les relations civilo-militaires et le contrôle des armements, ses recherches portent sur les rapports entre stratégie et géographie, les litiges territoriaux et maritimes et les questions sécuritaires en Asie du Nord-Est. Diplômé avec masters de l’université Waseda de Tokyo et de l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, il est actuellement correspondant auprès des Nations Unies à Genève pour l’agence de presse japonaise Kyodo News.

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