Mutations et recompositions de l’identité tribale au Yémen (3)

Perspectives Internationales 14/08/2014 2

L’un des mots d’ordre de la révolution yéménite, dans le contexte du « printemps arabe », venant notamment de la part de la jeunesse, était de dépasser les clivages tribaux, religieux, sociaux et politiques pour construire l’Etat. Jusqu’à présent, l’expression de l’opposition au régime Saleh était marquée par des conflits souvent violents, dont les tribus et les islamistes armés en ont été les principaux acteurs sans d’objectifs spécifiques[1]. Dans l’abondante tradition poétique du Yémen, des vers ont pu être déclamés sur la place du Changement : « ô Ali ! va-t’en, le peuple ne te veut pas, et le peuple, ô Ali ! est mon seigneur et le tien ». Ce vers démontre la dimension nationale de la révolte dans l’esprit d’une frange de la jeunesse, mais aussi l’intégration d’éléments de la culture tribale – et donc yéménite – dans le langage de la révolution.

La jeunesse yéménite et le fait tribal

Le printemps yéménite s’est déroulé selon deux mouvements d’opposition[2] : le premier est l’opposition institutionnelle, regroupée au sein du Forum commun (le parti al-Islah, les socialistes du PSY, des nasséristes…), qui a profité des révolutions en Tunisie et en Egypte au début de l’année 2011 pour exiger les réformes qu’elles réclamaient depuis plusieurs années au régime de Saleh. Ce dernier y a répondu en partie, misant sur les divisions au sein de cette plateforme. Les divisions tribales étaient notamment visées, puisque comme nous l’avons dit, le parti al-Islah est un parti tribal malgré son inspiration islamiste[3], et qu’il est allié à des mouvements ou partis partisans d’un Yémen unifié, débarrassé de ses divisions internes, en particulier tribales.

Le deuxième mouvement d’opposition est né dans le contexte du printemps arabe. Il est plus radical dans ses exigences à l’égard du pouvoir. Il rassemble surtout des jeunes urbains, des membres du milieu associatif, et qui se distinguent par le caractère pacifique de leurs manifestations. Ils reprennent à leur compte le répertoire des manifestations modernes, à travers les grèves et les défilés par exemple. Dès lors, l’implication des tribus dans le conflit était un facteur potentiel de violence, car si certaines ont rejoint les manifestants avec leurs armes pour les protéger des forces de Saleh, d’autres ont été recrutées par le régime, alimentant l’hostilité des manifestants à leur égard. C’est pour ces deux raisons – dépasser les clivages et mouvement pacifique – que la défection du général Ali Mohsen al-Ahmar[4] et sa 1ère Division Blindée en mars 2011 n’était pas nécessairement bienvenue : la violence était susceptible de s’accroître (vieux rival de Saleh) alors que les médias liés à Ali Mohsen fustigeaient l’origine tribale moins réputée de Saleh[5].

La ville de Taez est un cas emblématique des relations ambigües qu’entretiennent les Yéménites et le monde tribal, en particulier depuis 2011. Vincent Planel montre comment les Taezis sont tiraillés entre un mode de vie et un quotidien qui s’inscrivent en dehors du tribalisme, tout en en conservant les pratiques, sans forcément le vouloir[6]. La présence de nombreux jeunes Taezis dans la révolution s’explique par plusieurs facteurs, en particulier l’accent qui est mis par la ville sur l’éducation, mais aussi par les flux de migrations internes dans les années 1970 de nombreux instituteurs taezis très républicains partis enseigner dans les régions tribales les plus reculées. En revanche, les pratiques en matière de justice et de rapports entre individus demeurent sous l’influence du tribalisme. Comme l’écrit Vincent Planel : « Dorénavant les Yéménites identifient Taez à cette modernisation qu’ils appellent de leurs vœux, en même temps qu’ils se projettent dans un avenir commun ». Il s’agit donc de surmonter les divisions liées au tribalisme en investissant dans l’éducation.

La tribu au cœur de la fracture Nord-Sud

Le régime Saleh a tiré sa longévité et sa domination des grandes confédérations tribales du nord. Pour le sud, qui n’est plus concerné par les structures tribales pour des raisons historiques et idéologiques que nous avons exposées, l’arrivée des hommes du nord et des hommes de tribus en particulier n’a pas été particulièrement appréciée. La tribu est donc rejetée en tant que vestiges de l’ancien régime, et pour certains elle constitue encore un symbole d’arriération du pays, un facteur de division qui propage la violence et empêche l’émergence d’un Etat de droit, comme l’écrit un journaliste dans al-Tagammua, le quotidien d’Aden[7]. Il impute aux tribus l’entière responsabilité de la violence actuelle, en particulier sur les trois conflits principaux qui secouent le pays : la rébellion houthiste dans la région de Saada depuis 2004, l’implantation de la branche locale d’al-Qaïda, AQPA, et les menaces de sécession dans le sud.

Le cadre rigide et le poids des traditions au sein de la tribu font l’objet de critiques et de rejet de la part d’une partie de la jeunesse qui aspire à plus de liberté, en particulier en matière de mariage : par exemple, dans une interview au Yemen Times, un écrivain yéménite relate un incident entre un jeune homme et une jeune femme qui se sont mariés, malgré l’opposition de la famille de la fille. La famille du jeune homme en a payé le prix : sa maison a été attaquée par des membres de la tribu de la fille. Il existe donc une forme de liberté d’expression au sein de la tribu seulement si la prise de parole est conforme aux traditions et aux valeurs de la tribu[8].

Vu du sud, le tribalisme est donc responsable de tous les maux du Yémen, un symbole d’arriération qui empêcherait le pays de rentrer dans la modernité. Bien que cette vision des choses mériterait d’être nuancée et que l’organisation tribale n’est pas nécessairement synonyme de violence, force est de constater que les tribus jouent un rôle majeur dans le prolongement de certains conflits, à travers des retournements d’alliance, des intérêts conjoncturels ou des soutiens de différente nature (financier, humain, matériel, etc.). Le règlement des conflits en matière sécuritaire, en particulier dans le cadre de la guerre contre le terrorisme lancée par les Etats-Unis après les attentats du 11-septembre, ne peut se réaliser dans le cas du Yémen que grâce à une approche et une compréhension locales de la structure tribale du pays[9].

La question du Sud est liée à celle du tribalisme au Yémen. Le mode d’organisation le plus opératoire étant les comités populaires, l’appartenance tribale est un symbole du passé pour les sudistes, malgré sa prégnance dans les hauts plateaux du nord. L’ouverture d’une Conférence de Dialogue nationale en mars 2014 devait régler les problèmes post-révolutionnaires, en particulier la question du sud. L’ensemble des acteurs de la société yéménite s’est rassemblé pour discuter de l’avenir du pays, mais la place trop grande accordée aux membres du parti de Saleh (Congrès général du peuple, 20% des sièges) et aux leaders tribaux (11%) a entraîné le boycott des organisations de jeunesse et de personnalités de premier plan comme la co-prix Nobel de la Paix 2011 Tawakkol Karman. Le règlement du problème entre le nord et le sud est donc étroitement lié à la diminution des forces de l’ancien président Saleh et aux tribus qui ont permis sa longévité et maintiennent encore aujourd’hui son influence.

 Philippe Bannier

Philippe Bannier est étudiant en master de « Coopération et développement au Maghreb et au Moyen-Orient » (CODEMMO) à l’Institut d’Etudes politiques de Lyon. Auteur d’un mémoire sur les origines du conflit en Syrie, il anime un blog consacré aux enjeux du monde arabo-musulman. Il a également collaboré à l’Institut MEDEA (Institut européen de recherche sur la coopération méditerranéenne et euro-arabe), basé à Bruxelles.

[1] Subay NABIL, « Un peuple en quête de convergence : la révolution yéménite face à un pays fragmenté », in Laurent BONNEFOY, Franck MERMIER et Marine POIRIER (dir.), Yémen. Le tournant révolutionnaire, Editions Karthala et CEFAS, Paris, 2012, pp.149-161.

[2] Laurent BONNEFOY, « Yémen : la révolution confisquée ? », Revue Sciences humaines, 29 août 2011. Disponible sur : http://www.scienceshumaines.com/yemen-la-revolution-confisquee-rencontre-avec-laurent-bonnefoy_fr_27612.html

[3] Laurent BONNEFOY, « Au Yémen, des Frères musulmans pas comme les autres », Orient XXI, 8 avril 2014. Disponible sur : http://orientxxi.info/magazine/au-yemen-des-freres-musulmans-pas,0561

[4] “Yemen crisis : key players”. BBC, 6 juin 2011. Disponible sur : http://www.bbc.co.uk/news/world-middle-east-13573865

[5]Jamal Jubran, 2011. “Ali Mohsen al-Ahmar: Yemen’s biggest winner”. Al Akhbar English, 29 décembre. Disponible sur : http://english.al-akhbar.com/node/2912

[6] Vincent PLANEL, « Le réveil des piémonts : Taez et la révolution yéménite », in Laurent BONNEFOY, Franck MERMIER et Marine POIRIER (dir.), Yémen. Le tournant révolutionnaire, Paris, Karthala, 2012.

[7] Abderrahman al-Ariqi, « Ces tribus qui étouffent la société civile », Courrier international, Janvier 2010. Disponible sur : http://www.courrierinternational.com/article/2010/01/14/ces-tribus-qui-etouffent-la-societe-civile

[8] “Tribal structure and freedom of expression”, Yemen Times, 24 avril 2014. Disponible sur : http://www.yementimes.com/en/1775/variety/3776/Tribal-structure-and-freedom-of-expression.htm

[9] Erwin Van Veen, « Quand Al-Qaida s’empare d’une ville au Yémen », Orient XXI, 31 janvier 2014. Disponible sur : http://orientxxi.info/magazine/quand-al-qaida-s-empare-d-une,0505

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