Mutations et recompositions de l’identité tribale au Yémen (2)

Perspectives Internationales 08/08/2014 1

L’urbanisation du pays à partir de la fin des années 1970 a entraîné des mutations au sein du monde tribal, ainsi qu’une recomposition des identités sociales et politiques. Les tribus se sont adaptées à ce nouveau phénomène de plusieurs manières, tentant de s’approprier un monde a priori nouveau pour elles, du fait de leur origine rurale. L’émergence des villes en tant que nouvel acteur au Yémen est allée de pair avec l’ouverture économique, qui s’est intensifiée dans les années 1990.

Ouverture économique et urbanisation tardives

A partir des années 1970, le Yémen mène une politique d’ouverture économique, dont les effets et l’ampleur seront beaucoup plus importants dans les années 1990, en particulier à travers la loi sur les investissements de 1991, qui accorde de larges exemptions douanières, des simplifications au niveau administratif et des facilités de rapatriement des profits[1]. Cette ouverture économique du pays est cependant restée très limitée, puisque le secteur privé occupe une part très faible dans l’économie nationale, et que la corruption généralisée ampute le développement au niveau social. Pour asseoir sa domination et son pouvoir, Ali Abdallah Saleh a redistribué les revenus liés à la rente pétrolière, ainsi que ceux liés à des trafics en tout genre, à commencer par les armes et le pétrole. Ces revenus sont redistribués à ses clients, en particulier tribaux, qui lui confèrent par là même sa légitimité. Les tribus noyautent dès lors l’armée, les services de renseignement et l’administration, mais aussi un grand nombre de grosses entreprises.

Le Yémen a commencé sa transition urbaine tardivement en comparaison avec les autres pays arabes. Le phénomène a démarré à la fin des années 1960 et s’est développé par la suite selon plusieurs facteurs : la révolution républicaine de 1962, la prospérité économique qui a suivi et les migrations des travailleurs yéménites, notamment dans les pays du Golfe. Comme l’écrit Roman Stadnicki : « avant la révolution, le droit tribal interdisait aux paysans dont les terres s’étendaient jusqu’au pied des murs de la ville de les vendre à des citadins »[2]. Il s’agissait alors de préserver le modèle autarcique, patriarcale et patrilinéaire de la société yéménite rurale, structurée autour de la tribu en tant que forme d’organisation politique, juridique, économique et sociale.

Jusqu’au 20ème siècle, Sanaa n’est encore qu’une bourgade. Il faut attendre les années 1970 et 1980 pour que la population de la ville croisse de façon significative. En 1975, les trois villes du nord que sont Sanaa, Hodeïda et Taez ne représentent que 15 % de la population yéménite. Dans le cas de Sanaa, la décennie 1990 marque un tournant, du fait notamment du retour des travailleurs émigrés en Arabie Saoudite[3]. Le développement de son espace urbain est alors anarchique, où les constructions informels et le nombre des travailleurs précaires grandissent. L’unification du Yémen en 1991 va également entraîner l’afflux de nouveaux travailleurs, à fort capital économique cette fois. Sanaa devient dès lors la capitale politique, lieu d’un pouvoir centralisé dont l’influence politique et économique s’étend jusqu’à Aden, au sud. Cette dernière, capitale économique du pays en proie cependant à de nombreuses difficultés d’ordre politique, connaît également une poussée démographique majeure dans les années 1980 et 1990, mais a connu un ralentissement par la suite avec les troubles politiques[4]. D’autres villes, comme Mukalla au sud-est du pays, ont connu à l’inverse une croissance urbaine majeure après la réunification du Yémen en 1990. De nouveaux centres économiques, commerciaux et touristiques émergent dans la ville, au détriment d’anciens villages où le fait tribal est encore prégnant[5].

Monde urbain et tribalisme: complémentarité et acculturation

C’est la dimension politique de la tribu qui entre alors en contradiction avec le monde urbain, lieu du pouvoir centralisé et administratif. La tribu, comme nous l’avons expliqué, possède ses propres institutions, sa propre organisation et ses propres valeurs concernant les rapports individuels. Dans son livre Le Cheikh de la nuit. Organisation des souks et société citadine[6], Franck Mermier décrit la fonction du cheikh de nuit, qui occupe une place centrale dans la gestion du souk, et qui est également chargé de réguler la présence des migrants isolés au sein de la ville, en particulier ces travailleurs qui ont été chassés d’Arabie Saoudite en 1991. Cet acteur ne dépendant donc pas de l’autorité politique centrale de la ville, mais il représente plutôt une pénétration de la tribu dans le monde urbain. Il y a coexistence, adaptation et mutation pour conserver une influence politique. On voit ainsi comment les tribus continuent d’exercer un rôle majeur au sein de la ville, aux côtés d’autres acteurs, religieux, non-tribaux et politiques.

Comme nous l’avons mentionné précédemment, Ali Abdallah Saleh a réussi à asseoir son pouvoir et sa domination en appuyant les chefs tribaux, soit les cheikhs à la tête de grandes confédérations ou à la tête de simples tribus, dans leurs ambitions matérielles et politiques. C’est notamment le cas de la confédération des Hached, à la tête de laquelle se trouve le clan al-Ahmar, à la fois proche du régime et de l’opposition à travers la branche locale des Frères musulmans, le parti al-Islah. Saleh est lui-même issu d’une tribu ayant une position périphérique au sein des Hached, mais qui s’est considérablement enrichi depuis 1979. Ce faisant, ceux-ci ont largement investi l’espace urbain dès les premières années du règne de Saleh, à partir du début des années 1980. A la faveur de l’urbanisation, les membres de ces mêmes tribus se sont retrouvés dans les mêmes quartiers, la plupart du temps le long des routes qui mènent à leur village ou leur région d’origine[7]. Ce processus a entraîné une recomposition du champ social et politique, ainsi qu’une mutation du fait tribal en ce sens que pour la première fois, la tribu a abandonné son lieu d’origine, l’agriculture et le pastoralisme pour pénétrer dans le monde urbain, synonyme de richesse matérielle, d’identités multiples, de vecteur de modernité économique et sociale, et surtout de nouvelles valeurs. Pour le monde urbain, cela signifie aussi une régulation nécessaire et une adaptation permanente, non sans conflit, notamment à travers le droit coutumier, l’autorité, le conflit d’intérêt et le port d’armes, facteur de désordre et d’insécurité.

La crise du monde rural dans les années 1970 a accéléré les migrations vers les villes. Sanaa s’est développée notamment dans ce cadre-là, et a du mal aujourd’hui à contenir l’afflux de tous ces travailleurs. Vincent Martignon relate un entretien avec un travailleur dans une enquête sur les Iûkanda, ces établissements qui accueillent les travailleurs du monde rural qui arrivent en ville : « Pourquoi avez-vous choisi Sanaa ? »« Il y a du travail, beaucoup, parce que c’est la capitale ». Il précise ensuite que ces travailleurs ont souvent cherché du travail avant dans les villes proches de leur village[8].

La tribu continue d’exister au Yémen malgré l’urbanisation du pays. Cependant, l’acculturation à la ville ne se fait pas sans un impact sur son mode de fonctionnement : l’éducation, les nouveaux emplois et le mode de vie liée à la ville transforment la dimension traditionnelle de la tribu. Celle-ci est dès lors réduite à son folklore (poésie, danse), et le droit tribal devient peu pertinent aux yeux des membres. Le rapport à l’autorité en est ainsi affecté, puisque le développement du monde urbain induit de nouvelles pratiques, plus individualistes. Les allégeances sont aussi démultipliées, la tribu n’étant plus qu’un référent parmi d’autres, tels que la classe sociale, la ville, le quartier ou l’Etat. La construction de centres commerciaux, le développement d’une économie capitaliste[9], la diffusion des valeurs et modes de vie occidentaux (à travers les expatriés, les entreprises, la mode vestimentaire, etc.) sont autant d’éléments constitutifs d’une ville ancrée dans la mondialisation.

En investissant la ville, notamment dans les quartiers qui sont le long de la route menant à leur territoire d’origine, les tribus profitent d’une absence de planification urbaine efficace de la part des autorités. Comme l’explique Roman Stadnicki : « l’urbanisation contemporaine au Yémen est laissée aux mains des acteurs privés et des habitants. La réglementation urbanistique y est très faible et l’Etat comme les collectivités locales ne jouent qu’un rôle mineur dans la structuration de l’espace urbain, faisant des quartiers irréguliers une quasi norme urbanistique »[10]. Le développement urbain de façon anarchique au Yémen démontre bien la faiblesse de l’Etat, peut-être par manque de volonté politique ou compétence, sans doute par choix tactique et clientélisme : la présence d’une tribu loyale au Président dans tel quartier de la ville sera une façon de consolider son emprise pour le pouvoir, et d’accéder plus facilement aux ressources étatiques pour la tribu.

L’anthropologue Vincent Planel a concentré ses travaux sur la ville de Taez, dans le sud du pays, évoque une « tribalité déterritorialisée »[11] que beaucoup de citadins revendiqueraient. L’émergence de la ville constitue une rupture d’un point de vue économique, puisqu’elle bouleverse les structures traditionnelles en s’inscrivant dans une logique capitaliste et d’ouverture au monde. Le monde urbain se place dès lors en contradiction avec l’économie rurale qui avait prévalu jusqu’à maintenant et qui était le domaine réservé et le fondement de la tribu.

La régularisation des travailleurs, l’organisation de la ville par des plans et une stratégie fixée, la construction d’une vie sociale harmonieuse sont autant de défis pour les autorités politique que pour les tribus, qui pour le moment profitent du désordre pour maintenir leur pouvoir et avoir accès à des postes et des subventions de la part du ministère des Affaires locales, redistribuées ensuite à la région d’origine. La tribu de la ville fonctionne donc comme une sorte d’intermédiaire entre l’Etat et le monde rural, en particulier sur les questions de l’allocation de ressources ou le règlement des conflits.

Philippe Bannier

Philippe Bannier est étudiant en master de « Coopération et développement au Maghreb et au Moyen-Orient » (CODEMMO) à l’Institut d’Etudes politiques de Lyon. Auteur d’un mémoire sur les origines du conflit en Syrie, il anime un blog consacré aux enjeux du monde arabo-musulman. Il a également collaboré à l’Institut MEDEA (Institut européen de recherche sur la coopération méditerranéenne et euro-arabe), basé à Bruxelles.

[1] Blandine DESTREMEAU, « Tendances et perspectives de l’économie yéménite », in Revue du monde musulman et de la Méditerranée, N°67, 1993, pp. 109-120.

[2] Roman STADNICKI, « Sanaa, capitale du Yémen. Une métropole en gestation », 2010.

[3] Suite à la position pro-irakienne du président Saleh lors de la première guerre du Golfe, l’Arabie Saoudite a expulsé en représailles environ 700 000 travailleurs yéménites du royaume, dont la plupart est venu à Sanaa chercher un travail.

[4] Roman STADNICKI, « Le Yémen vers la transition urbaine », in L. Bonnefoy, F. Mermier, M. Poirier, M. Tuchscherer (dir.), Yémen. Le tournant révolutionnaire, CEFAS, 2012.

[5] Op. cit.

[6] Franck MERMIER, Le cheikh de la nuit. Organisation des souks et société citadine, Actes Sud, 1999.

[7] Laurent BONNEFOY, « Les élites tribales et l’Etat » in Laurent BONNEFOY, Franck MERMIER et Marine POIRIER (dir.), Yémen. Le tournant révolutionnaire, Paris, Karthala, 2012, p.143-148.

[8] Vincent MARTIGNON, « Les lûkanda de Sanaa. Structures urbaines d’intégration sociale pour les travailleurs migrants ? », Arabian Humanities, CEFAS, 2003. Disponible sur : http://cy.revues.org/162

[9] Le Yémen est d’ailleurs devenu le 160ème membre de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) le 26 juin 2014. Voir : http://nationalyemen.com/2014/06/27/yemen-brings-wto-membership-to-160/

[10] Roman STADNICKI, « Villes et urbanisation contemporaines au Yémen », entretien, Revue Averroès, 2012. Disponible sur : http://revueaverroes.com/2012/11/12/villes-et-urbanisation-contemporaines-au-yemen-entretien-avec-roman-stadnicki/

[11] Vincent PLANEL, « Les hommes de peine dans le paysage urbain », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [en ligne], 121-122, avril 2008.

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