L’Amérique latine face à la crise ukrainienne : l’influence russe et les réactions contrastées

Perspectives Internationales 06/08/2014 0

À l’image de la communauté internationale, l’Amérique latine est divisée sur la crise ukrainienne. Le rattachement de la Crimée à la Russie et les sanctions prises par les États-Unis et l’Union européenne (UE) à l’encontre du gouvernement russe n’ont pas eu les mêmes échos dans les pays latino-américains. En effet, ces derniers n’ont pas tous condamné la Russie comme le souhaitaient les puissances occidentales et ceci illustre deux choses. D’abord, cette disparité dans les réactions des pays de l’hémisphère vient confirmer la baisse de l’influence occidentale dans la région, en particulier celle de Washington. Ensuite, cette divergence démontre l’importance que les pays latino-américains accordent à la coopération avec la Russie depuis le début du 21e siècle, après la période d’éloignement qui a suivi la chute de l’Union soviétique.

L’Amérique latine divisée

Au moment où la crise en Ukraine a éclaté, l’Amérique latine était également confrontée à la crise politique et sociale au Venezuela. Les pays de la région se sont impliqués dans les négociations vénézuéliennes à travers des organisations régionales comme l’Organisation des États américains (OEA) et l’Union des nations sud-américaines (Unasur). Toutefois, ceci ne signifie pas que les pays d’Amérique latine soient totalement restés en marge de la crise en Ukraine. Par exemple, ils ont adopté des positions différentes sur l’événement le plus marquant de la crise ukrainienne, à savoir le rattachement de la Crimée à la Russie. Le 27 mars dernier, des pays alliés de Moscou, comme la Bolivie, Cuba, le Nicaragua et le Venezuela, ont voté contre une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies invalidant le référendum du 16 mars 2014 en Crimée. À l’inverse, des pays proches des États-Unis comme le Chili, la Colombie, le Mexique ont voté en faveur de la résolution, condamnant ainsi le rattachement de la Crimée à la Russie, tandis qu’un troisième groupe de pays dont le Brésil, l’Argentine et l’Uruguay, s’est abstenu. Par ailleurs, à l’image des autres pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), le Brésil s’est également opposé à l’adoption de sanctions contre le gouvernement russe. L’Argentine a pour sa part souligné l’incohérence des pays occidentaux qui ne reconnaissent pas le référendum en Crimée alors qu’ils ont reconnu les résultats du référendum concernant la souveraineté britannique sur les îles Malouines (Falkland) en 2013. Bien que le Venezuela soit le seul pays de la région à reconnaître officiellement l’intégration de la Crimée à la Russie, l’ensemble des pays latino-américains ne se sera pas plié à la volonté des États-Unis d’isoler Moscou sur la question ukrainienne. Ceci peut être considéré comme une nouvelle preuve de la perte d’influence de Washington en Amérique latine, alors que la Russie se rapproche de plus en plus de certains pays de la région, qui n’ont sans doute pas souhaité contrarier Moscou relativement à la question ukrainienne.

Quand la Russie s’intéresse à « la cour arrière » de Washington

La crise ukrainienne rappelle le contexte de la guerre froide en raison de l’opposition idéologique et politique entre Washington et Moscou. Contrairement à la période de la guerre froide, la majorité des pays latino-américains ne se sont toutefois pas alignés sur les États-Unis pour sanctionner la Russie. Il faut dire que depuis le début des années 2000, la Russie tente de donner une nouvelle dynamique à ses relations avec les pays de la région. La volonté de replacer son pays aux premières places de la scène internationale a amené Vladimir Poutine à consolider ses relations diplomatiques, militaires et économiques avec plusieurs nations, dont celles d’Amérique latine. Entre 2000 et 2012, le commerce entre la Russie et l’Amérique latine est passé de 5 à 16 milliards $US. De plus, Moscou a signé divers accords militaires et diplomatiques avec ses traditionnels alliés que sont Cuba, le Venezuela, le Nicaragua, mais aussi avec d’autres pays de la région comme l’Argentine, le Brésil, le Pérou, le Chili, entre autres. À titre d’exemple, la Russie et le Brésil ont conclu en 2013 un accord prévoyant la vente de 12 hélicoptères militaires russes pour une valeur de 150 millions $US. Les deux pays ont également entamé des discussions sur la vente de systèmes de missiles russes pour un milliard $US. Brasilia a également soutenu l’adhésion de la Russie à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2012 et Moscou appuie la demande brésilienne d’obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. En décembre 2013, le Pérou a par ailleurs signé un accord portant sur l’achat de 24 hélicoptères russes pour 500 millions $ US de même que sur l’ouverture en 2016 au Pérou du premier centre de maintenance et de réparation d’hélicoptères russes en Amérique latine. D’autre part, le gouvernement russe a signé des accords de suppression du régime des visas avec plusieurs pays latino-américains comme le Chili, l’Argentine, le Brésil, le Venezuela, l’Équateur, la Colombie et le Paraguay. Si l’on ne peut pas ignorer que l’anti-américanisme de certains États comme le Venezuela et la Bolivie les pousse à renforcer leurs liens avec la Russie, il n’en demeure pas moins qu’il est essentiel pour les pays latino-américains de diversifier leurs partenaires et de favoriser le multilatéralisme. C’est en ce sens que le rapprochement avec des pays émergents comme la Chine et la Russie reste avant tout stratégique pour les pays de la région. Ainsi, un affaiblissement diplomatique et économique de la Russie à travers les sanctions suggérées par Washington et ses alliés européens constituerait un obstacle majeur à la consolidation du partenariat avec Moscou. Pour la Russie, au-delà des intérêts politiques et économiques, sa présence en Amérique latine est une réponse à la présence des États-Unis dans sa zone d’influence d’Europe centrale et de l’Est. À travers la tournée d’avril dernier, du ministre russe des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, en Amérique latine (Cuba, Nicaragua, Pérou, Chili) alors que son gouvernement était confronté aux sanctions américaines et européennes, la Russie souhaitait démontrer qu’elle est loin d’être isolée et qu’elle est active dans l’arrière-cour des États-Unis. En définitive, les différentes réactions en Amérique latine sur la crise ukrainienne viennent confirmer l’évolution de la présence russe dans la région depuis plus d’une dizaine d’années. Les autorités russes ont su établir des relations stratégiques avec l’Amérique latine et il est certain que cela a compté dans le soutien apporté par plusieurs États à la Russie dans la crise ukrainienne. Même si la Chine demeure son principal concurrent dans les Amériques, le gouvernement américain doit cependant garder un œil attentif sur l’influence grandissante de la Russie dans la région, notamment dans le domaine militaire. Tout en soulignant que son gouvernement poursuivra sa coopération militaire avec les pays latino-américains, le ministre Lavrov a récemment démenti la rumeur de la création de bases militaires russes en Amérique latine. Toute la question est de savoir si les autorités russes respecteront cette déclaration.

Mamadou Lamine SARR

Mamadou Lamine SARR est candidat au doctorat en science politique et auxiliaire de recherche au Centre d’Études interaméricaines (CEI), Université de Laval (Québec).

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