Mutations et recompositions de l’identité tribale au Yémen (1)

Perspectives Internationales 05/08/2014 0

Du point de vue médiatique, les tribus sont généralement analysées à l’aune des violences et des conflits qui existent entre elles. Au Yémen, leur rôle se limite au nombre de morts qu’il y a chaque jour du fait de leurs conflits, ou de tel pipeline qui fait l’objet d’un sabotage. Le système tribal, lui, est souvent perçu comme une structure politique arriérée, symbole d’une société qui n’évolue pas vers la forme occidentale de l’Etat-nation. Dans ce cas, tribu et modernité seraient antagonistes. Cependant, une vision plus claire, nuancée et détaillée du « monde tribal », tel analysé par les anthropologues, apporterait une meilleure compréhension du phénomène, de sa réalité sociale, de son influence politique et de ses mutations au fil du temps.

La tribu au Yémen: définition et enjeux

La tribu se définit par deux composantes essentielles : le partage d’un même territoire et les liens de sang entre ses membres (soit l’appartenance à un même lignage). D’autres éléments interviennent dans cette définition, tels que le mode de fonctionnement, l’origine rurale, des valeurs et des traditions à travers les siècles, etc. Le territoire est fondamental pour comprendre la tribu yéménite, si bien que Karim Rahem écrit que « l’équilibre entre les différents espaces de responsabilité tribale est la clé de voûte de l’ordre social »[1]. Il faut rappeler ici que la tribu yéménite se distingue d’autres tribus par son caractère sédentaire. Les tribus nomades sont rares, la plupart étant composées d’agriculteurs et d’éleveurs. L’ordre est dès lors dépendant des rapports qu’entretiennent les tribus les unes avec les autres.

La tribu n’est pas un ensemble homogène ; elle se divise en plusieurs groupes, strictement hiérarchisés, tout en gardant une forme d’autonomie. C’est ce que les anthropologues ont appelé la « segmentarité ». L’anthropologue Joseph Chelhod décrit la hiérarchie relative à la tribu de la façon suivante : « Le mariage endogamique et patrilinéaire donne naissance à la famille ; plusieurs familles constituent un clan ; celui-ci grandit et devient fraction, puis tribu, laquelle, en se multipliant, finit par former une confédération »[2]. Les relations de pouvoir sont donc profondément complexes à l’intérieur d’une tribu et à l’extérieur, lorsque celle-ci négocie avec le pouvoir politique.

Dès lors, il existe plusieurs façons d’être membre d’une tribu, et les identités se déclinent à l’infini, comme l’écrit Paul Dresch : « Les identités tribales sont pratiquement divisibles à l’infini […] Il existe de ce fait une souplesse potentielle très importante en matière de conflits et d’alliances »[3]. Le système d’alliance matrimoniale, l’attitude de certains leaders tribaux ou les conflits quotidiens entre membres de clans différents ou de familles différentes créent des identités, des allégeances et des perceptions très variées, parfois à l’intérieur même d’une tribu.

Par ailleurs, la référence à des ancêtres communs et à unité consanguine relève plus de la tradition que d’une réalité biologique inchangée au cours des siècles. En effet, comme l’écrit Joseph Chelhod : « Au niveau même de la tribu un brassage extraordinaire, dû aux migrations, aux guerres et au mouvement de va-et-vient entre le désert et la cité, met périodiquement en cause les assises généalogiques les plus sûres »[4]. En évoquant le cas des « tribus mixtes », l’auteur explique qu’il n’existe pas un lignage « pur », c’est-à-dire que les brassages de population, les mariages entre différentes souches, peuvent venir altérer cette « pureté » revendiquée par la tribu et mettre à mal les généalogies. Il faut donc comprendre la tribu davantage comme une construction sociale à vocation politique dont les membres partagent un destin en commun, plutôt que comme un groupe endogame et exclusif.

La tribu possède un mode de fonctionnement qui lui est propre : elle a ses propres références, ses propres valeurs, ainsi que ses propres règles. De nombreux anthropologues ont écrit sur le droit coutumier tribal, qui vient encadrer les conflits entre les membres et/ou entre différentes tribus, et entre la tribu et l’Etat. La tribu en tant que structure d’encadrement politique, devient alors le fondement du tribalisme, véritable système politique qui régit les interactions entre les individus. Au sein d’une tribu ou d’une confédération, c’est le cheikh (tribu) ou le grand cheikh (confédération) qui se pose comme médiateur. Celui-ci n’est pas un dirigeant à proprement parler ; il joue un rôle symbolique de représentation. Dans la pratique, les grands cheikhs des tribus du nord sont des leaders influents, d’autant plus qu’ils ont toujours tissé des liens étroits avec les pouvoirs en place.

On comprend mieux dès lors l’enjeu de la construction de l’Etat au Yémen, l’Etat se définissant comme une structure politique dépassant l’ensemble des clivages de la société, notamment tribaux. Il ne s’agit pas ici de considérer la tribu comme un obstacle à la construction de l’Etat, mais plutôt de saisir les mutations du tribalisme et son adaptation dans le monde actuel, ainsi que la nature de ses rapports avec la formation d’un Etat encore inachevé. Si l’ancien président Ali Abdallah Saleh a largement utilisé les tribus pour se maintenir au pouvoir, l’histoire montre que l’Etat et la tribu ont souvent été en conflit : par exemple, Geneviève Bédoucha notait la longévité de l’Etat zaydite : « dix siècles, mais parcourus de tensions entre des tribus et un Etat qui tentait d’imposer la loi islamique (shari’ah) au détriment d’un solide et tenace coutumier tribal (‘orf) combattu avec un acharnement constant »[5]. La tribu apparaît donc comme une structure autonome, parallèle à l’Etat, et qui selon les circonstances s’allient ou se disputent.

La société yéménite est-elle tribale?

Comme l’écrit Joseph Chelhod, la population yéménite, « qu’il s’agisse du nord ou du sud du pays, se compose, dans sa grande majorité, de citadins, de villageois et de fermiers. Or, presque tous ces sédentaires, y compris la majeure partie des habitants des grandes villes, sont organisés socialement selon un système original construit autour de trois axes : l’activité professionnelle, la religion et l’appartenance tribale »[6]. Les allégeances sont multiples au sein de la société yéménite, bien que Chelhod admette que la tribu joue « un rôle prépondérant » dans les rapports sociaux, en particulier dans la partie septentrionale du pays. La multiplicité des allégeances fait que l’on ne saurait réduire la société yéménite à une société tribale, même si les tribus jouent un rôle fondamental dans les rapports entre les individus et entre les individus et l’Etat. La tribu joue un rôle d’intermédiaire et de protection lorsque des acteurs, étatiques ou non, cherchent à étendre leur pouvoir.

La structure tribale est surtout prégnante au nord du pays, notamment dans les hauts-plateaux au nord et nord-est de la capitale, Sanaa, d’où sont issues les deux grandes confédérations tribales du pays. En revanche, au sud, le mot « tribalisme » est associé à l’idée de désordre (Dresch, 1992, 38). Il faut remonter dans l’histoire pour comprendre cette idée: les tribus rappellent les divisions sanglantes qui ont été encouragées par les Britanniques au 19ème siècle pour asseoir leur domination. Ils avaient suivi le fameux dicton « diviser pour mieux régner ». Par la suite, la République démocratique populaire du Yémen (RDPY, marxiste) avait fait des tribus le symbole de l’arriération du pays, la raison pour laquelle il n’était pas encore entré dans la modernité. Il fallait bouleverser l’ordre social et hiérarchique, lutter contre le pouvoir des chefs de tribus. Mais ce fut un échec, comme l’écrit Remy Leveau : « L’identité tribale […] a largement survécu aux efforts des Etats pour la détruire ou aux explications des intellectuels tendant à la présenter comme une vision du passé »[7]. Et d’ajouter plus loin que « paradoxalement, l’identité tribale colonise aujourd’hui le paysage urbain et restructure les régions qui ont été soumises au Sud Yémen durant une génération à l’ingénierie sociale marxiste ». En bousculant l’ordre traditionnel, le régime marxiste du Sud a contribué à revigorer l’identité tribale, bien que celle-ci fasse l’objet de critiques grandissantes dans les rangs d’une jeunesse urbaine éduquée, comme nous le verrons dans la troisième partie.

A toute cette histoire s’ajoute le sentiment de méfiance, voire d’hostilité, dans le Sud qui a suivi l’unification du pays, puisqu’à l’issue de la guerre civile de 1994, le Nord l’a emporté et a véritablement pris possession du Sud, en y installant des responsables politiques originaires du Nord, et des chefs de tribus à la tête d’empires économiques.

La tribu, un régulateur social?

Contrairement à une idée largement répandue, le Yémen n’est pas un pays où la loi du chaos sévit et dont les tribus seraient les responsables, par nature rétives au gouvernement en place[8]. En réalité, les tribus garantissent l’insertion des individus dans une communauté. L’individu est pris en charge et se trouve intégré dans des relations sociales : travail, justice, aides en tout genre etc. Il existe des rivalités entre les tribus, des luttes de pouvoir, ainsi que des alliances et des liens de clientèle, qui maintiennent la violence entre les différents clans. En réalité, ce pouvoir des tribus est moins dû à la nature de celles-ci qu’à l’absence de l’Etat dans les régions concernées. L’Etat, en tant que garant de la sécurité des individus, redistributeur des ressources du pays et promoteur du droit, n’assure pas son rôle aujourd’hui au Yémen, et ce depuis des décennies. Ce sont d’autres formes sociales d’organisation qui ont alors pris le relais, que ce soit les tribus ou des organisations politico-religieuses, telles que la branche locale d’al-Qaïda, l’AQPA (al-Qaïda dans la Péninsule arabique).

Comme nous l’avons dit précédemment, la tribu tient ses origines du monde rural. Elle redéfinit ainsi ses liens avec l’Etat, qui lui délègue certains services et certaines compétences. L’aide, la protection, le sentiment d’appartenir à une même communauté relèvent du monde tribal. Les zones reculées se placent sous la protection des tribus, en fonction des territoires. Le monde urbain est différent en ce sens que l’allégeance tribale est moins prégnante, ainsi que le poids de traditions. La ville, siège du pouvoir étatique et d’une économie différente de celle du monde rural, échappe donc aux contraintes tribales, même si l’on assiste actuellement à une redéfinition des rapports.

Philippe Bannier

Philippe Bannier est étudiant en master de « Coopération et développement au Maghreb et au Moyen-Orient » (CODEMMO) à l’Institut d’Etudes politiques de Lyon. Auteur d’un mémoire sur les origines du conflit en Syrie, il anime un blog consacré aux enjeux du monde arabo-musulman. Il a également collaboré à l’Institut MEDEA (Institut européen de recherche sur la coopération méditerranéenne et euro-arabe), basé à Bruxelles.

[1] Karim RAHEM, « Structures sociales et légitimité politique dans la région d’Ibb. Matériaux pour une étude ethnographique », Arabian Humanities, CEFAS. Disponible sur : http://cy.revues.org/127#bodyftn3

[2] Joseph CHELHOD et un groupe d’auteurs, L’Arabie du Sud. Histoire et civilisation, Tome 3 « Culture et institutions du Yémen », Maisonneuve et Larose, Paris, 1985, p. 40.

[3] Paul DRESCH, « Tribalisme et démocratie au Yémen », Conférence donnée au CFEY le 30 septembre 1992. Disponible sur : http://cy.revues.org/81?lang=en

[4] Joseph CHELHOD et un groupe d’auteurs, op. cit., p. 39.

[5] Geneviève BEDOUCHA, « Une tribu sédentaire : la tribu des hauts plateaux yéménites », in L’Homme, 1987, tome 27, n°102. Tribus en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, pp.139-150.

[6] Joseph CHELHOD, op. cit., p.42.

[7] Remy LEVEAU, Conclusion, in Remy LEVEAU, Franck MERMIER et STEINBACH (dir.), Le Yémen contemporain, Editions Karthala, Paris, 1999, p. 444.

[8] Nadwa AL-DAWSARI, «Tribal governance and stability in Yemen», Carnegie Endowment for International Peace, Middle-East, Avril 2012.

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