L’Alliance du Pacifique : une plateforme entre l’Amérique latine et l’Asie-Pacifique

Perspectives Internationales 21/07/2014 0

L’une des particularités de l’Amérique latine est la multiplicité des cadres d’intégration régionaux, que ce soit dans le domaine politique, économique ou commercial. Le lancement de l’Alliance du Pacifique en 2011 par le Chili, la Colombie, le Mexique et le Pérou illustre bien cette dynamique latino-américaine en matière d’intégration. Face à l’échec de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA) et aux difficultés que traverse le Marché commun du Sud (Mercosur), l’Alliance du Pacifique se présente de plus en plus comme une grande plateforme d’intégration économique et commerciale pour l’Amérique latine. Souvent opposée au Mercosur, qui serait plus protectionniste, l’Alliance du Pacifique a récemment annoncé sa volonté de se rapprocher des cinq pays membres de ce bloc, soit l’Argentine, le Brésil, le Paraguay, l’Uruguay et le Venezuela. Cependant, pour les pays de l’Alliance, si l’intégration commerciale régionale est un objectif, il est également essentiel d’accéder aux grands marchés internationaux, tel que la zone Asie-Pacifique, qui constitue l’un des grands espaces commerciaux du monde.

Une alliance stratégique récente

C’est à l’initiative de l’ancien Président du Pérou, Alan García Pérez (1985-1990 puis 2006-2011), que l’Alliance du Pacifique a été lancée, avant d’être concrétisée par la Déclaration de Lima (Pérou) du 28 avril 2011 puis par la signature de l’Accord du Pacifique du 6 juin 2012 à Antofagasta (Chili)[1]. Ce cadre coopératif, qui regroupe le Pérou, le Chili, la Colombie et le Mexique, a un triple objectif. D’une part, il s’agira de favoriser la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux. D’autre part, il conviendra de soutenir la croissance économique et enfin, il faudra renforcer les relations économiques et commerciales avec la zone Asie-Pacifique. Le sommet des chefs d’État et de gouvernement en est la plus haute instance, alors que le Conseil des ministres du Commerce et des Affaires étrangères veille à l’exécution des décisions prises lors des sommets. Par ailleurs, il existe une présidence annuelle tournante, actuellement assurée par le Mexique depuis le 20 juin 2014. Avec une population de plus de 200 millions d’habitants, l’Alliance du Pacifique représente près de 36 % du produit intérieur brut (PIB) de l’Amérique latine. En plus des quatre États membres, l’Alliance comporte 32 pays observateurs, dont le Costa Rica et le Panama, qui ont entamé leur procédure d’adhésion.

Depuis sa création, l’Alliance du Pacifique a réussi quelques réalisations assez significatives comme la signature en février 2014 d’un accord sur la suppression des droits de douane pour 92 % des produits échangés entre les quatre pays membres[2]. Le Marché intégré latino-américain (MILA), qui intègre les marchés financiers des pays membres et qui a pour mission de faciliter la libre circulation des capitaux a également été mis en place. Concernant la mobilité des citoyens, les pays de l’Alliance ont adopté en mai 2013 la suppression des visas touristiques et d’affaires pour les séjours d’une durée maximale de six mois. Il est également prévu la création d’un « visa Alliance du Pacifique » qui permettra aux touristes ayant un visa d’un des pays membres de voyager dans les autres pays.

Ainsi, les pays de l’Alliance affichent clairement leur volonté de faciliter la libre circulation des personnes, de libéraliser leurs échanges et de favoriser l’intégration commerciale de l’Amérique latine. Toutefois, il est primordial pour l’Alliance de nouer de fortes relations commerciales avec les grandes zones économiques mondiales comme l’Asie-Pacifique.

Quand l’Amérique latine regarde aussi vers le Pacifique

Lors du sommet des chefs d’État et de gouvernement qui s’est tenu au Mexique les 19 et 20 juin 2014, les pays membres de l’Alliance du Pacifique ont approuvé la proposition de la Présidente du Chili, Michelle Bachelet, de se rapprocher du Mercosur. C’est en ce sens que les ministres des Affaires étrangères des pays de l’Alliance ont notamment convenu de rencontrer prochainement leurs homologues du Mercosur, ainsi que ceux d’Amérique centrale et des Caraïbes. Si une plus grande coopération entre les deux organisations reste possible, voire souhaitable, il est cependant difficile de prédire une intégration des deux ensembles, et ce, en raison de leur nature et de leurs objectifs propres. En effet, si le Mercosur, qui se définit comme une union douanière, aspire à devenir une union politique et économique à l’image de l’Union européenne (UE), ce n’est pas le cas pour l’Alliance du Pacifique. Les pays de l’Alliance n’envisagent pas (du moins à court et moyen termes) de définir un tarif extérieur commun ou d’harmoniser leurs politiques économiques. Pour l’Alliance du Pacifique, l’objectif n’est donc pas de créer un grand bloc régional politique et économique, mais plutôt de favoriser l’intégration commerciale de l’Amérique latine sous la forme d’une grande zone de libre-échange.

Alors que le Mercosur tente difficilement de renforcer ses relations commerciales avec l’UE à travers les négociations pour la signature d’un accord de libre-échange, les pays de l’Alliance du Pacifique ont, quant à eux, défini l’Asie-Pacifique comme la priorité de leur partenariat international. Cet intérêt pour cette partie du monde n’est pas nouveau puisque le Chili, le Mexique et le Pérou sont des membres de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC) depuis les années 1990[3] et que la Colombie a entamé sa procédure d’adhésion en 2008. Une autre illustration de cet intérêt pour l’Asie-Pacifique est la volonté du Pérou et du Mexique d’adhérer au Partenariat Trans-Pacifique (TPP), dont le Chili est un membre fondateur depuis 2005.

Avec la crise économique de 2008 et le ralentissement de la croissance en Europe et aux États-Unis, les pays de l’Alliance du Pacifique ont compris qu’il était nécessaire de nouer d’autres partenariats pour développer leurs exportations et pour attirer davantage d’investissements étrangers. Avec des puissances économiques comme la Chine, l’Inde, le Japon, la Corée du Sud et l’Australie, entre autres, la zone Asie-Pacifique représente un partenaire économique et commercial de premier plan pour l’Alliance du Pacifique. Par ailleurs, une plus grande coopération avec les pays de l’Alliance constitue un moyen efficace pour les pays d’Asie-Pacifique de renforcer leur présence en Amérique latine. Dès lors, il n’est pas surprenant de constater que beaucoup de ces pays sont des membres observateurs de l’Alliance du Pacifique, ce qui témoigne de l’intérêt qu’ils portent à l’organisation latino-américaine.

Ainsi, l’Alliance du Pacifique constitue un cadre de coopération pertinent pour les quatre pays membres ainsi que pour d’autres pays de la région puisqu’elle propose une coopération commerciale régionale différente du Mercosur. Le Paraguay et l’Uruguay ne s’y sont pas trompés en devenant des membres observateurs de cette Alliance. Pour ces deux pays membres fondateurs du Mercosur, une adhésion à l’Alliance du Pacifique représenterait une alternative intéressante pour pallier aux problèmes du Mercosur, notamment la rivalité argentino-brésilienne. Le Costa Rica sera vraisemblablement le cinquième membre de l’Alliance et un des nombreux enjeux pour cette organisation sera justement de bien gérer les futures adhésions. Néanmoins, il faudra également veiller à ce que cette alliance ne soit pas une affaire d’élites et de bureaucrates et qu’elle ne marginalise pas les aspirations de l’opinion publique de l’Amérique latine. Sa réussite dépendra certes de l’implication des dirigeants politiques, mais aussi de la perception qu’en aura la société civile latino-américaine.

Mamadou Lamine SARR

 

Mamadou Lamine SARR est candidat au doctorat en science politique et auxiliaire de recherche au Centre d’Études interaméricaines (CEI), Université de Laval (Québec).

[1] http://alianzapacifico.net/que_es_la_alianza/antecedentes/

[2]http://www.americaeconomia.com/economia-mercados/comercio/sostienen-que-alianza-del-pacifico-debe-tener-un-perfil-propio

[3] Chili (1994), Mexique (1993), Pérou (1998)

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