Les mouvements de boycott d’Israël : quelle efficacité ? (2)

Perspectives Internationales 28/05/2014 0

Suite à une analyse des origines et de l’inspiration du mouvement BDS il faut également interroger son plan d’action afin d’évaluer son potentiel de catalyseur dans le processus de paix. La stratégie du mouvement BDS est axée sur deux types de boycott : celui des institutions académiques et culturelles mais également un refus de collaboration avec les organismes financiers liés à l’Etat israélien. Ce plan d’action bipartite est également l’héritage du mouvement de boycott contre le régime d’apartheid de l’Afrique du Sud.

Le monde académique et l’Etat: Des institutions profondément entremêlées

Les activistes du mouvement BDS considèrent le boycott des institutions académiques et culturelles tout aussi important que les mesures punitives en relation avec l’économie du pays. En effet, ces institutions ne constituent pas un facteur externe aux dynamiques du pouvoir au sein de la société. Elles aident le développement des technologies du pouvoir et éduquent les élites qui en sont bénéficiaires. Le cas israélien n’est pas une exception: les sept principales universités de recherche en Israël sont directement impliquées dans l’occupation. Le Technion (Institut israélien de technologie) collabore avec l’armée israélienne dans le développement de dispositifs tels que le bulldozer D9 télécommandé qui avait été utilisé pour démolir les maisons palestiniennes ainsi que pour écraser à mort la militante américaine Rachel Corrie. Le même institut, en collaboration avec l’Institut Weizmann, a également coopéré avec Elbit Systems, le plus grand fabricant d’électronique de défense d’Israël, dans le développement du système de surveillance de la barrière de séparation.

Au-delà des instituts d’études supérieures, le système éducatif israélien ne traite pas les citoyens d’origine arabe d’une manière égalitaire et la culture arabe est largement ignorée dans le milieu universitaire. Les livres historiques ne font aucune référence à la Nakba[1] et les noms arabes des villes et des villages sont effacés des ouvrages pédagogiques de géographie. Ce système rejette également l’existence historique de la Palestine prétendant que la Palestine n’a jamais existé en tant qu’Etat-nation. Les universités, quant à elles, ne proposent pas de cours en arabe, sauf les cours de langue, en dépit du fait qu’il est parlé par 20% de la population. En dernier lieu, la plupart d’entre elles donnent des bourses aux soldats qui ont combattu dans la guerre de Gaza de 2008-2009 ayant donné lieu à la mort de 894 civils palestiniens.[2]

Les institutions culturelles et académiques peuvent être considérées comme étant complices de ces mesures discriminatoires en raison du fait qu’elles servent « d’agences de relations publiques » à Israël pour promouvoir l’image du pays à l’étranger. Le plus important effort de re-branding concerne la campagne « Brand Israel» qui a débuté en 2005 et a été financée par le ministère israélien des Affaires étrangères, le cabinet du premier ministre et le ministère des Finances. Le but était d’effacer l’image d’une puissance militaire agressive en contradiction avec la description sionisteclassique «une terre sans peuple pour un peuple sans terre». Peu de temps après l’Opération Plomb Durci dans la bande de Gaza, Arye Merkel, le porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères, a déclaré : « Nous allons envoyer à l’étranger des romanciers et des écrivains connus, des troupes de théâtre ainsi que des expositions. De cette manière, nous allons vous montrer un visage plus joli d’Israël et nous ne serons plus mentionnés uniquement dans le contexte de la guerre. »[3] En outre, Hillel, l’organisation internationale de vie de campus juive a lancé la campagne  «Israël commence avec I» (en anglais : Israel starts with I) principalement dans les universités américaines afin de montrer Israël comme, selon le vice-président de l’initiative, un pays « où il y a des gens cools ». Finalement, les programmes d’échange en Israël qui offrent une version aseptisée du pays soutiennent également ces initiatives.

À l’aune de la relation entre le milieu universitaire et le monde politique, certains universitaires et associations ont lancé une campagne de boycott. La première initiative remonte à 2002, avant la fondation du mouvement BDS, avec une lettre ouverte publiée au Guardian par deux académiciens, Steven et Hillary Rose qui ont suggéré l’idée que le financement des projets scientifiques israéliens de l’UE n’était pas non seulement géographiquement mais aussi politiquement impertinent et devrait cesser jusqu’à ce qu’Israël « se conforme aux résolutions de l’ONU et ouvre des négociations de paix sérieuses avec la Palestine. » Après la fondation de l’association palestinienne du boycott universitaire et culturel d’Israël (PACBI) en partenariat avec le Mouvement BDS , l’appel au boycott a élargi sa portée en se mettant en contact avec de grandes associations universitaires telles que University and College Union (UCU), National Association of Teachers in Further and Higher Education (NATHE) au Royaume-Uni et plus récemment, l’Association américaine pour les études asiatiques (AAAS) et American Studies Association aux États-Unis, qui en échange ont annulé leurs partenariats avec les universités et les institutions académiques israéliennes. En outre, des intellectuels prestigieux comme Stephen Hawking ont exprimé leur soutien à la cause en refusant de participer à des conférences en Israël. Noam Chomsky, malgré ses points de vue mitigés sur le mouvement BDS a montré son soutien pour la campagne en déclarant avec d’autres membres britanniques du milieu universitaire qu’«Israël discrimine systématiquement les Palestiniens qui composent 20 % de sa population par des moyens qui seraient illégaux en Grande-Bretagne. »[4] Plus récemment, l’Union européenne a interdit le financement des institutions universitaires israéliennes qui ont des liens avec les colonies.

Isolation économique d’Israël pour tomber les armes en silence 

Le deuxième pilier du plan d’action du BDS consiste à mettre en œuvre des mesures économiques contre Israël et les entreprises renforçant la position de l’État contre les Palestiniens au niveau local et international. Un isolement économique a le potentiel de mettre la collecte de fonds en danger. De surcroît, les compagnies faisant du profit sur ce conflit aident les gouvernements à poursuivre leurs actions et, étant donné que les sanctions limitent l’argent liquide disponible, il y aura moins de bénéfices pour les entreprises à générer. Dans le cas d’Israël, il est crucial de souligner les forces et faiblesses de l’économie du pays afin d’évaluer les impacts réels et potentiels de sanctions. Israël a une économie forte qui possède deux caractéristiques principales : l’excédent de devises étrangères et un niveau d’exportations élevé. Grâce aux versements d’aides étrangères américaine et allemande, Israël a accumulé une solide base de réserves de change. D’après les chiffres de 2014, Israël se situe au 26e rang dans le classement mondial en termes de réserves, mais se trouve en troisième place lorsque ces chiffres sont calculés par habitant. L’augmentation des exportations, principalement dans le domaine des engrais, des diamants polis et des armes, consolide cette stabilité financière. En effet, Israël est actuellement le 10ème plus grand exportateur d’armes au monde et le deuxième par habitant. Cependant, ces mêmes avantages exposent Israël à une volatilité. L’excédent commercial d’Israël dépend largement des importations de matières premières et toute mesure ralentissant leur entrée pourrait sérieusement entraver l’économie. En outre, le refus d’acheter des produits fabriqués en Israël limiterait les exportations du pays.

L’Assemblée générale de l’église presbytérienne américaine (PCUSA) a été la première institution à prendre la décision de désinvestir des entreprises multinationales, telles que Caterpillar Inc., qui sont impliquées dans la «souffrance des Palestiniens. » Suite à la fondation du mouvement BDS, plusieurs associations étrangères ont exprimé leur soutien en faisant appel à la mise en œuvre des mesures punitives, comme le cas du Conseil régional de Sør Trøndelag en Norvège et le Syndicat canadien de la fonction publique. Le Ministère des affaires étrangères britannique, de son coté, a lancé une campagne pour étiqueter les produits israéliens fabriqués dans les colonies de Cisjordanie, étant donné que l’accord de commerce préférentiel UE-Israël ne fait pas cette distinction. Par conséquent, les sociétés qui ont des usines dans ces zones sont plus susceptibles d’être touchées. Certaines sociétés telles que Ahava et Sodastream ont déjà suscité la controverse vu que ces deux possèdent des usines en Cisjordanie. Les produits d’Ahava avaient été temporairement retirés de la plupart des grands magasins, y compris Selfridges au Royaume-Uni et l’entreprise a dû fermer son magasin de Londres suite aux manifestations publiques. Les associations et les banques européennes ont également mis en place des mesures sous forme de désinvestissement et de boycotts. Le gouvernement belge a été la première institution publique européenne à adopter une législation à l’échelle nationale en 2009 en interdisant les exportations d’armes à Israël qui « le renforçait d’un point de vue militaire. » Selon Yair Lapid, le ministre des finances israélien, les mesures ne sont pas loin d’atteindre le niveau d’isolement qui avait frappé l’Afrique du Sud dans le passé. Il a déclaré :  « Si les négociations avec les Palestiniens s’arrêtent et nous nous retrouvons dans la réalité d’un boycott européen, 10 000 Israéliens perdront immédiatement leur emploi. »[5] Par conséquent, le commerce avec l’Union européenne, le premier partenaire d’exportation et d’importation d’Israël pourrait chuter de 5,7 milliards de dollars.

Le mouvement BDS face aux tentatives de répression et aux effets contre-productifs

Malgré la popularité croissante des mesures punitives mentionnées ci-dessus, le mouvement BDS est confronté à de sérieux défis posés par le lobby et les communautés pro-israéliens. Les mesures peuvent aussi s’avérer inefficaces en éloignant davantage Israël de la paix ou en ayant des conséquences majeures sur les arabes d’Israël et les Palestiniens. Actuellement, il n’est pas possible de parler de la présence d’un consensus régional ou mondial sur l’idée de réprimander Israël par le moyen de sanctions. Les Etats-Unis, par exemple, interdisent le soutien à tout type de boycott contre les entreprises israéliennes avec une loi datant de 1977. Ce dernier s’est officiellement opposé au mouvement de boycott depuis; en effet, le Congrès a réprouvé à plusieurs reprises le boycott d’Israël et des entreprises américaines qui ont des liens commerciaux avec Israël en affirmant que « le boycott est un obstacle à la paix dans la région » et appelle le président à s’opposer à de telles mesures. Sans surprise, Israël est le deuxième pays qui a interdit par la loi à ses citoyens de montrer leur soutien pour les mouvements BDS. Tout type de soutien est désormais considéré comme atteinte à l’ordre public et toute personne qui fait l’objet d’une telle campagne sera en mesure d’intenter une action en dommages-intérêts, sans aucune preuve de préjudice réelle. Cela met les arabes israéliens et d’autres opposants dans le pays en risque et limite sérieusement leur capacité à participer au mouvement. Toutefois, les mesures gouvernementales visant à contenir la propagation de la campagne BDS ne sont pas limitées à ces deux pays. En fait, les membres de la Ligue arabe n’ont pas seulement échoué à appliquer pleinement leur propre plan de boycott, mais n’ont pas montré un vif intérêt aux mouvements émergents du type BDS. Tandis que le premier niveau de boycott qui demande de ne pas s’engager directement avec les entreprises israéliennes est plus facile à mettre en place, les niveaux secondaires et tertiaires qui consistent à boycotter les entreprises étrangères coopérant avec les entreprises israéliennes, sont pratiquement impossibles à mettre en œuvre . En outre, douze membres de la Ligue arabe sont également parties à l’OMC, qui prohibe les interdictions d’importation discriminatoires. Par conséquent, aucun de ces Etats n’applique le boycott secondaire et seulement trois d’entre eux, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et le Koweït continuent à appliquer le boycott primaire. Le consensus semble faire défaut également au sein de l’UE, comme l’a souligné le président du Parlement européen : « Il n’y a pas de boycott européen d’Israël »[6]. La décision actuelle de l’UE de cesser l’aide financière s’applique uniquement aux entreprises opérant en Cisjordanie, qui représentent moins de 1% du commerce israélo-européen. Enfin, au sein même des Palestiniens, une stratégie unifiée n’existe pas, comme a déclaré Mahmoud Abbas lors des obsèques de Mandela : « l’Autorité palestinienne ne soutient pas le boycott d’Israël et reconnaît Israël ».[7]

En plus de l’absence de consensus et d’un plan d’action unifié, les mesures de BDS comportent deux risques majeurs. Le premier est lié à des données démographiques d’Israël; en effet les arabes représentent 20% de la population du pays et lorsque ce chiffre est combiné avec les Palestiniens vivant en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, ils deviennent plus nombreux que les israéliens. Par conséquent, en cas de sanctions efficaces, ils seront gravement touchés, car même en Cisjordanie, il existe une quantité considérable d’arabes qui travaillent pour des entreprises israéliennes. En outre, Israël pourrait réduire ses exportations en Palestine en cas d’une pénurie de marchandises entrant dans le pays. Le deuxième risque est celui d’un effet contre-productif des tentatives pour contenir Israël. Comme Netanyahu l’a déclaré, cette campagne pourrait « éloigner la paix davantage »[8] ou rendre Israël plus agressif. Le pays a déjà confisqué à plusieurs reprises le versement destiné aux palestiniens depuis l’étranger et pourrait étendre son contrôle financier sur ces derniers.

Dans un monde où deux superpuissances, peuvent occuper et/ou annexer des territoires étrangers tels que l’Irak et la Crimée, sans avoir besoin de l’approbation de la communauté et les organisations internationales et où leurs actions ne sont pas contestées ou punies par ces dernières, Israël pourrait facilement faire perdurer ses mesures discriminatoires aux dépens des Palestiniens sans être inquiété par de quelconques conséquences. Néanmoins, le mouvement BDS peut être une solution efficace s’il est précisément ciblé en limitant les dégâts sur les arabes et si un consensus plus grand à l’échelle mondiale est atteint au fil du temps. C’est aux arabes israéliens et aux Palestiniens de décider si une plus longue souffrance, dûe à de futurs boycotts, serait le moyen de mettre fin pour de bon à celle d’une longue histoire de mesures discriminatoires à leur encontre.

Bilal MUFTUOGLU

Bilal Muftuoglu est responsable de la rubrique Moyen-Orient/Méditerranée au sein de Perspectives Internationales.

Né à Istanbul, il effectue ses études de licence dans le campus européen de SciencesPo à Dijon. Suivant l’apprentissage de l’hongrois il rejoint le département des sciences sociales de l’université Eötvös Lorand (ELTE) à Budapest dans le cadre d’un programme d’échange.  Au cours de sa licence, il focalise sa recherche sur les relations Turquie-UE et la nouvelle politique étrangère turque sous le gouvernement d’AKP. Il intègre le master « International Public Management » au sein de l’école des affaires internationales (PSIA) de SciencesPo en 2012 avec une spécialisation sur les économies émergentes et le Moyen-Orient.  Ayant effectué son stage de master dans le bureau parisien du New York Times il est de retour à SciencesPo pour son dernier semestre d’études supérieures.

[1] Le terme Nakba (arabe: catastrophe, désastre) est employé par la mémoire collective palestinienne pour décrire l’exode des palestiniens en 1948 lors de la première guerre israélo-arabe.

[2] http://www.cbsnews.com/news/rights-group-puts-gaza-death-toll-at-1284/

[3] Bronner, E. (2009), “After Gaza, Israel Grapples with Crisis of Isolation”, New York Times

[4] Noam Chomsky Helped Lobby Stephen Hawking to Stage Israeli Boycott, The Guardian, May 20, 2013

[5] http://www.economist.com/news/middle-east-and-africa/21595948-israels-politicians-sound-rattled-campaign-isolate-their-country

[6] The Threat of Israel Boycotts More Bark Than Bite, February 23, 2014, Reuters

[7] Mahmoud Abbas Accused of Being Traitor Over Rejection of Israel Boycott, December 21, 2013, The Guardian

[8] http://www.timesofisrael.com/netanyahu-boycotts-will-only-push-peace-further-away/

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