Davos ou la liquidité du pouvoir

Perspectives Internationales 27/05/2014 0

 Le mythe de Davos

Chaque dernière semaine de janvier, la petite station helvétique de Davos devient le centre de l’attention médiatique. Illustration par excellence de la mondialisation, le forum économique mondial (WEF selon l’acronyme anglais[1]) y rassemble, pour quelques jours et sous haute sécurité, les dirigeants des plus grandes firmes multinationales, un certain nombre de dirigeants politiques mais aussi des journalistes et quelques célébrités issues du monde culturel.

C’est en 1971 qu’a eu lieu la première réunion de l’European Management Symposium à Davos sur l’initiative de Klaus Schwab, professeur d’économie à l’Université de Genève.La réunion rassemble déjà à l’époque un demi-millier de dirigeants d’entreprises d’Europe occidentale et, si elle s’intéresse uniquement, durant ses premières années aux questions de management, le spectre des questions discutées à Davos s’élargira très vite au domaine économique et social. De même, dès le milieu des années 1970, des dirigeants politiques mais aussi des personnalités issues du monde culturel seront invitées à prendre part à la réunion de Davos[2]. Ce n’est qu’à partir de 1987 que l’European Management Symposium deviendra le World Economic Forum.

Institution assez méconnue en raison de son opacité et à laquelle peu de travaux ont été consacrés, le Forum économique mondial suscite autant de haine que de fantasmes. Il est d’ailleurs frappant de constater que deux visions excessives de son rôle s’affrontent.

La première, véhiculée par ses participants autant que par ses détracteurs, consiste à faire du WEF le lieu dans lequel se prennent toutes les décisions sur le futur de l’économie mondiale, le lieu ultime de la gouvernance économique mondiale, le lieu où, dans les salons luxueux des hôtels helvétiques l’élite transnationalisée façonne le monde de demain. Cette vision est alimentée par les récits de certains participants du WEF à l’image de David Rothkopf qui, décrivant ses déambulations au milieu des grands patrons et hommes politiques de renom dans les rues de Davos, décrit le WEF comme le « summit of summits » et Davos comme « a small-town Planet Earth[3]». Samuel Huntington, participant du WEF à plusieurs reprises, décrivait quant à lui le « Davos man » en référence aux hommes d’affaires qui « n’ont pas vraiment besoin d’être loyaux vis-à-vis de leur pays, qui considèrent les frontières nationales comme des obstacles qui, heureusement, sont en train de disparaître et qui voient les gouvernements nationaux comme des restes du passé dont la seule fonction utile est de faciliter [leurs] activités internationales[4]».

Les détracteurs du WEF ne sont pas en reste lorsqu’ils évoquent le « rendez vous des maîtres du monde[5]». De même, comme l’explique Philippe Moreau-Defarges, pour certains partisans de la « théorie du complot », « le WEF permettrait à une poignée de super riches de manipuler les affaires planétaires[6]».

A l’opposé de cette vision, une autre approche du Forum, tout aussi excessive, met en avant le fait qu’il ne serait qu’une « énorme cocktail party[7]». Jacques Attali avait défini le forum comme « une machine à café mondiale où des gens se rencontrent, bavardent, se serrent la main, échangent des tuyaux et s’en vont[8]». Pour le maire de Londres, Boris Johnson, le WEF n’est qu’une « constellation d’ego participant à une immense orgie d’auto-adoration[9]». En janvier 2014, le journal français Les Échos se demandait même si Davos n’était pas « le sommet de l’inutile[10]».

Il faut s’extirper de ces deux visions pour dépasser le mythe de Davos et percevoir ce qu’est vraiment le Forum Économique Mondial. Est-il réellement un outil de gouvernance globale comme cela est souvent affirmé ou n’en est-il, malgré ses apparences, qu’un simulacre ?

Un instrument de gouvernance incomplet

Le mot très souvent attaché au Forum économique mondial de Davos est celui de « gouvernance ». Davos serait ainsi l’un des lieux de la gouvernance économique globale au côté des institutions financières internationales, des organisations internationales ou encore des « G ». Ainsi, si l’on se réfère à la définition de la gouvernance de Rosenau et Czempiel, le WEF pourrait bien être considéré comme un instrument de gouvernance. En effet, pour les deux auteurs, « la gouvernance n’est pas synonyme de gouvernement », elle « ne repose pas forcément sur les pouvoirs politiques pour surmonter la défiance ou obtenir que les acteurs s’y conforment[11]». Le Forum de Davos, qui est un lieu de rencontre entre élites économiques et politiques, peut ainsi apparaître comme un « sujet hybride de la mondialisation[12]» qui « exprime le problème de base de l’organisation économique internationale : comment gouverner sans gouvernement ?[13]».

Si sur son site internet, le Forum se décrit comme une « institution internationale[14] », son fondateur, Klaus Schwab, va encore plus loin lorsqu’il affirme « the WEF today is almost an international organisation[15]». D’ailleurs le nom du Forum économique mondial révèle sa prétention à la globalité, tout comme son slogan : « Committed to improving the state of the world[16] » ou les thèmes abordés lors des rencontres annuelles. Ainsi, pour n’en citer que quelques uns, les thèmes étaient : en 1994 « Redefining the basic assumptions of the world economy », en 2001 « Sustaining growth and bridging the divides : a framework for our global future » et, en 2014 « Reshaping the World ». L’idée du Forum est que l’ « on traite les questions au niveau où elles sont susceptibles d’être résolues[17]», à savoir au niveau global.

Le nombre restreint de participants admis ou encore le caractère très informel des rencontres au sein du Forum, telles que décrites par Lewis Lapham dans La montagne des vanités[18], rapprochent le WEF d’un instrument classique de gouvernance. Les participants au Forum étant sélectionnés pour la position de pouvoir qu’ils occupent dans le secteur public ou privé, l’on pourrait qualifier cette gouvernance d’aristocratique ou de ploutocratique[19].

Toutefois, malgré ces différentes caractéristiques qui tendraient à rapproche le WEF des instruments « classiques » de la gouvernance mondiale, le Forum apparaît toutefois comme un instrument de gouvernance incomplet. Ce caractère incomplet résulte du fait que le Forum est très faiblement institutionnalisé. Ainsi, pour Philippe Moreau-Defarges, « Davos n’est pas un mécanisme décisionnel structuré; il ne dispose pas d’un appareil politico-bureaucratique préparant puis exécutant ses décisions[20]».

En outre, « l’absence de discipline interne » et le « choix de la connivence plutôt que de la coopération[21]» également évoqués par Bertrand Badie comme limites à l’efficacité des « clubs » de gouvernance, sont autant d’éléments qui s’appliquent au WEF et expliquent qu’on ne puisse le considérer comme un réel instrument au service d’une gouvernance économique mondiale. Ainsi, pour l’économiste David Thesmar, à Davos, « on pense au futur, on évoque la crise et les moyens de la résoudre, mais l’impact en termes de gouvernance est, de fait, pratiquement nul[22]».

Enfin, le forum souffre également d’un vrai problème de représentativité puisque les participants, même s’ils sont à la tête des plus grandes fortunes mondiales, ne représentent qu’une infime partie du secteur privé mais en aucun cas la société civile dans sa diversité. Cette faible représentativité écorne l’image d’un Forum qui revendique une ambition globale.

Pour faire face à ces limites, les dirigeants du Forum, qui en sont conscients, « s’emploient à transposer les activités du Forum à un niveau supérieur d’institutionnalisation[23]», sans grand succès jusqu’à présent. Il est vrai qu’outre les rencontres annuelles, plusieurs conférences régionales instituées ces dernières années, ainsi qu’un certain nombre de programmes ad hoc, complètent la session annelle du Forum[24]. Cependant, ces moyens ne renforcent pas le caractère institutionnel du WEF puisqu’il s’agit avant tout de lieux de rencontre et de négociation entre grands patrons bien plus que de lieux de suivi de ce qui se dit à Davos.

Par ailleurs, la recherche d’une plus grande représentativité et, par conséquent d’une légitimité accrue, s’est traduite par l’élargissement, à partir des années 2000, de la nature et du nombre des participants. Des dirigeants d’ONG (Oxfam, Water.org), des célébrités du monde culturel (Bono, Brad Pitt, Charlize Théron), des scientifiques (comme les prix Nobel français Serge Haroche et Jules Hoffmann) et un grand nombre de journalistes (232 en 2013) ont été admis au WEF.

L’élargissement dans l’accès au Forum de Davos et l’intégration aux débats de problématiques comme l’environnement, les inégalités, la lutte contre la pauvreté ou encore les questions de santé a eu pour effet d’essouffler une partie des mouvements altermondialistes qui, au tournant des années 2000, dénonçaient avec force la « forteresse médiévale sourde et dangereuse, menaçante et violente[25] » constituée par le Forum.

Du côté des participants, les évolutions ont été contreproductives car elles ont entraîné la désaffection d’un nombre important de grands patrons[26] sans améliorer, dans l’opinion publique, la vision du Forum qui reste un « club de riches[27]». En se « démocratisant », Davos aurait perdu une partie de son intérêt. Cela est compréhensible dans la mesure où, à Davos, c’est la faible institutionnalisation et le caractère restreint de l’admission qui intéressent les participants. En ce sens, Davos apparaît avant tout comme un lieu de socialisation des élites, un lieu de « networking ».

Dès 2003, Jean Christophe Graz estimait : « l’avenir du forum paraît incertain[28]». Pourtant, onze ans après, le WEF existe toujours et attirait, en 2014, plus de 2600 membres.

Le lieu des « coups médiatiques[29]» et du « networking »

En dépit de l’absence de réelles décisions et a fortiori de régulation économique découlant des réunions du WEF, celui-ci ne semble pas voué à disparaître. Il serait faux de dire que rien n’est jamais ressorti du Forum économique mondial. En fait, beaucoup plus qu’un outil de gouvernance, Davos apparaît comme le lieu des « coups médiatiques ». Ainsi, en 1989, c’est à Davos qu’a lieu la réunion ministérielle entre Corée du Nord et Corée du Sud. C’est aussi cette même année qu’a lieu la rencontre entre Helmut Kohl, le chancelier ouest-allemand et Hans Modrow, le Premier ministre est-allemand. En 1994, un projet d’accord entre Yasser Arafat et Shimon Peres est également signé à Davos. Plus récemment, en 2011, alors que les nouvelles autorités tunisiennes émergent suite à la révolution de Jasmin, deux jeunes ministres sont envoyés à Davos pour convaincre les décideurs économiques d’investir dans la Tunisie libérée de Ben Ali.

Pour Philippe Moreau-Defarges, «la présentation devant le WEF tend à être un quasi-impératif pour les gouvernants des pays émergents et pauvres qui veulent attirer chez eux les investisseurs occidentaux[30]». En effet « être présent à Davos, c’est être «adoubé» par les créateurs de richesse.[31] »

C’est lors du WEF de 1999 que Kofi Annan lance le Global Compact destiné à donner à la mondialisation un « visage humain » en invitant les grandes entreprises à s’impliquer dans le domaine social et environnemental. L’idée de Corporate Social Responsability ou de Compassionate Capitalism a ainsi été lancée et diffusée par le Forum Economique Mondial. en 2008, Bill Gates tient à Davos son discours sur le Creative Capitalism, « une approche dans laquelle les gouvernements, les entreprises et les organisations à but non lucratif travaillent ensemble pour étendre la portée des forces du marché de manière à ce que davantage de gens fassent des bénéfices, ou soient reconnus, en se livrant à des activités qui atténuent les inégalités dans le monde[32]».

Bien que très rarement, il est arrivé que certains sujets soient mis sur l’agenda international suite au WEF. Ainsi, en 2000, un document reprenant les grandes lignes d’un programme d’inclusion des pays les plus pauvres dans l’ère de l’économie numérique est soumis au G7 d’Okinawa par le groupe en charge de la « fracture numérique » à Davos. Toutefois, la plupart du temps, les sujets débattus à Davos sont très larges : santé, environnement, avenir de la mondialisation, etc. et donnent lieu à des rapports dont l’impact, qui n’est pas précisément mesurable, est assurément assez faible.

 Davos peut enfin apparaître comme un groupe d’intérêt au service du secteur privé. En défendant une position commune, les chefs d’entreprises parviennent à peser dans la balance. C’est le cas en matière de développement agricole où le Forum économique mondial a été très actif. Ainsi, depuis 2010, les grands patrons promeuvent une « nouvelle vision de l’agriculture ». « Cette initiative formalise le paradigme de modernisation de l’agriculture et préconise “une approche axée sur le marché pour augmenter de manière durable la productivité et les possibilités dans le secteur agricole”[33]» explique Nora Binet. Cette vision de l’agriculture est en cohérence avec l’idéologie néolibérale des grandes multinationales et leur volonté de profiter des marchés périphériques. Ainsi, pour Jacques Attali, « Davos est surtout une opération commerciale, très efficace et très réussie[34]». Il faut cependant noter que dans ce cas précis, le WEF était sur la même ligne que le G20, le G8 et l’Union Africaine (UA).

En réalité, ce qui attire au Forum de Davos c’est avant tout l’enrichissement de son réseau, le « networking ». Dans son ouvrage Lewis Lapham le raconte lorsqu’il écrit « les discussions qui se tenaient le matin et l’après-midi dans le Centre des Congrès remplissaient la même fonction qu’un parcours de golf ou un match de tennis : c’était autant d’occasions de prendre des contacts, de s‘ouvrir des portes, de se faire éventuellement inviter à dîner à la table du président du Mexique[35]». Or, si l’on ne peut, à l’évidence, parler de gouvernance, le WEF apparaît tout de même comme un instrument de pouvoir (informel, diffus) au service d’un certain nombre de personnes (grands patrons et politiques) qui occupent déjà des positions de pouvoir importantes et au service d’un certain discours économique. En ce sens, le « réseau de pouvoir » que constitue le Forum économique mondial produit un réel « pouvoir de réseau ».

Un Forum à l’image de la gouvernance économique mondiale ?

Les critiques dont fait l’objet le WEF ressemblent, par bien des aspects à celles que connaissent le G8, le G20 ou les institutions financières internationales. Joseph Stiglitz était lucide lorsqu’il affirmait en 2006 que « le besoin d’institutions internationales telles que le FMI, la Banque mondiale et l’OMC n’a jamais été aussi grand, mais la confiance qui leur est accordée n’a jamais été aussi faible[36]».

Si l’impact en terme de régulation et de gouvernance du WEF est quasi-nul, il demeure pourtant un lieu incontournable pour de nombreux patrons de multinationales, journalistes et dirigeants politiques et a parfois pesé auprès des organes de gouvernance comme le G8 ou le G20. L’étude du Forum économique de Davos nous amène à nous demander s’il n’est pas à l’image de la gouvernance économique mondiale : en déficit de démocratie et donc de légitimité, trop faiblement institutionnalisé et trop fortement centralisé.

Le WEF fait face à d’importantes critiques quant à son caractère oligarchique, aristocratique ou adémocratique. De ce déficit de représentativité découle un déficit de légitimité. Ces critiques sont également adressées au G20 et, a fortiori au G8. Bertrand Badie évoque « l’affaissement[37]» de la légitimité de la gouvernance globale. D’ailleurs, un mois après le G20 de Séoul, en 2010, Dominique Strauss-Kahn, qui y avait participé en tant que Directeur général du FMI, s’interrogeait : « Quelle est la légitimité du G20 quand 167 pays, qui représentent un tiers de la population mondiale, en sont exclus ?[38]». Cette critique est d’autant plus forte pour le WEF qui est encore moins représentatif. Pour Jacques Attali, Davos ne peut pas être un lieu de décision « parce que seul un dixième de l’humanité y est représenté[39]». Le lien entre légitimité et démocratie est très clair dans le propos d’Allen Buchanan et de Robert Keohane lorsqu’ils évoquent le « pedigree démocratique[40]» des institutions internationales. D’ailleurs, tout le paradoxe du WEF résulte dans la dichotomie entre son caractère élitiste non démocratique et la promotion constante des « valeurs démocratiques clés[41]» comme la délibération publique, la participation élargie à la prise de décision, la transparence ou encore la justification des politiques publiques. Jean-Christophe Graz résume bien la problématique lorsqu’il écrit : « coupés de la société et sans délégation formelle d’autorité à leur égard, plus leur influence sera grande, plus manifeste deviendra le déficit de légitimité du pouvoir informel et privé que ces clubs incarnent[42]».

En outre, la faible institutionnalisation du WEF est également reprochée au G8 et G20. Alors qu’elle se veut comme un atout, cette faible institutionnalisation est en réalité source d’inefficacité dans le sens où, comme l’explique Bertrand Badie, « faute d’institutions, nul n’est en mesure d’assurer le suivi d’une décision du G8 ou du G20… sauf le G8 ou le G20 suivant[43]». Avec le Forum économique mondial, l’on fait face à un paradoxe avec un objectif affiché de résoudre les problèmes du monde et des tentatives d’institutionnaliser le Forum, d’un côté, et une volonté que le WEF demeure un « club » relativement fermé de la part des participants, d’autre part. Pour le journaliste britannique John Grapper, le WEF n’est ni plus ni moins qu’un « réseau social en ligne » qui, lorsque sa participation devient trop large, suscite des mécontentements[44]. Cette faible institutionnalisation peut toutefois être problématique lorsqu’il s’agit de trouver de véritables canaux institutionnels pour inscrire à l’agenda des États les questions discutées et les solutions avancées par les participants. Le caractère trop informel des rencontres entre le monde économique et le monde politique est ainsi source de mutisme pour le WEF.

En outre, le présupposé de départ du WEF est la prétention à vouloir résoudre les problèmes du monde à une échelle macro. Ce présupposé, qui est également celui des G8 et G20, est éminemment critiquable. Une action ou une réflexion à l’échelon global doit être indissociable de son pendant à l’échelon local. Il s’agit là d’un principe fondamental de la gouvernance qui n’est pas mis en œuvre par le WEF.

En réalité, ce qui distingue réellement le WEF des autres organes de gouvernance (organisations internationales, institutions financières internationales, G8 et G20, etc.) c’est son caractère fondamentalement hybride. « Le Forum est une institution très privée avec un agenda très public[45] » estime Geoffrey Allen Pigman qui analyse la perméabilité des frontières public/privé dont le WEF est pour lui la meilleure traduction. Il s’agit de l’un des rares lieux où les deux sphères s’interpénètrent.

L’on pourrait dire que l’effet du WEF sur le système international est de rendre sa texture rugueuse ou « multiforme[46] » puisqu’à côté des États, les acteurs sociétaux, les entreprises, dans le cas du WEF, prennent une importance grandissante. D’ailleurs, cette texture rugueuse participe de « l’érosion des monopoles occidentaux[47]» dans la reconstitution du système international puisqu’un grand nombre de multinationales issues de pays émergents participent au WEF. Leur poids toujours plus important dans l’économie mondiale leur donne une place centrale à Davos.

Pour autant, l’équilibre entre le monde économique et le monde politique est loin d’être respecté au sein du WEF et il semble parfois que les politiques se rendent au WEF pour attirer des investisseurs et nouer des contacts beaucoup plus que pour proposer une réorientation ou une régulation de l’économie mondiale. En ce sens, le Forum traduit la perte relative de monopole du politique pour gérer les affaires du monde. On pourrait presque parler, avec Paul Soriano, de « substitution d’un gouvernement des experts (souvent intéressés) au gouvernement des élus[48]».

A l’ère des « pouvoirs sans autorité » et des « autorités sans pouvoir[49]», le Forum économique de Davos illustre le nouveau paradigme du pouvoir tel que décrit par Zaiki Laïdi : un pouvoir « qui passe moins par une hiérarchie fixe et statique que par des réseaux souples, modulables et fluctuants[50]». Il traduit l’illusion d’une gouvernance globale qui ferait l’économie d’une institutionnalisation à des échelons multiples, notamment locaux, qui se satisferait d’une représentativité limitée de la société civile et qui soumettrait l’État à l’économie privée capitaliste.

Côme GREVY 

Côme GREVY est étudiant en Master de « science politique mention Relations Internationales » à l’École doctorale de Sciences Po. Après une licence en droit public obtenue à l’Université de Poitiers et une première année de Master en droit international public et européen effectuée à l’Université d’Oslo, il intègre l’École doctorale de Sciences Po. Son mémoire de Master 2, sous la direction de Christian Lequesne, portera sur la politique juridictionnelle de la France à l’égard des juridictions européennes.

[1]       World Economic Forum

[2]       SIMONIAN Haig, « Interview Klaus Shwab », Financial Times, 22 janvier 2008

[3]       ROTHKOPF David, Superclass. The global power elite and the world they are making, Farrar, Strauss and Giroux, New York, 2008, p. 6

[4]       GARTON ASHTimothy, « Davos man’s death wish », The Guardian, 3 février 2005

[5]       RAMONET Ignacio, « Davos », Le Monde diplomatique, Mars 1996, p. 1

[6]       MOREAU-DEFARGES Philippe, « Les patrons milliardaires forment-ils une gouvernance planétaire ? », AFRI 2007, Volume VIII, Mars 2008

[7]       Expression attribuée à Georges Soros et reprise dans l’article « I, Klaus » de Wired Magazine, 7 décembre 1999

[8]       AFP (Propos rapportés de Jacques ATTALI), « Davos est un café du commerce », Le Figaro, 27 janvier 2009

[9]       DAMGE Mathilde, « Qui a boudé le sommet de Davos ? », Le Monde, 21 janvier 2014

[10]     VENARD Bertrand, « Davos : des hypothèses hasardeuses pour un sommet de l’inutile ? », Les Échos, 23 janvier 2014

[11]     ROSENEAU et CZEMPIEL, Governance Without Governments. Order and Change in World Politics, Cambridge University Press, 1992

[12]     GRAZ Jean-Christophe « Les hybrides de la mondialisation. Acteurs, objets et espaces de l’économie politique internationale », Revue française de science politique, 2006/5, vol. 56, pages 765 à 787

[13]     Conseil d’analyse économique, La Gouvernance mondiale, La Documentation française, 2002, p.12

[14]     Rubrique « Our mission » du site web du Forum économique mondial, consulté le 10 mai 2014

[15]     SIMONIAN Haig, « Interview Klaus Shwab », Financial Times, 22 janvier 2008

[16]     Rubrique « About » du site web du Forum Economique Mondial, consulté le 10 mai 2014

[17]     SORIANO Paul, « Governance »Médium, 2007/3 N°12, p. 176-185, p. 181

[18]     LAPHAM Lewis, La montagne des vanités. Les secrets de Davos, Maisonneuve et Larose, 1998

[19]     En plus de la cooptation pour être membre du Forum économic mondial, les participants doivent débourser115 000 euros pour accéder au niveau qui permet d’entrer là où la présence de la presse n’est pas autorisée et où les membres discutent entre eux. Le coût peut aller jusqu’à 389 000 euros pour être au niveau de « strategic partner » : un prix qui garantit la confidentialité des échanges. (source : Le Monde, Ibid)

[20]     Ibid, MOREAU-DEFARGES

[21]     BADIE Bertrand, La diplomatie de connivence. Les dérives oligarchiques du système international, La Découverte, 2011, p. 168

[22]     Interview de David THESMAR, Atlantico, 25 janvier 2014

[23]     GRAZ Jean-Christophe, « Qui gouverne ? Le forum économique de Davos et les clubs d’élites transnationales », A contrario, 2003/2, Vol. 1, p. 67-89

[24]     Entre mai 2013 et mai 2014, des réunions du Forum économique mondial ont eu lieu en Jordanie (mai 2014), en Afrique du Sud (mai 2013), en Birmanie (juin 2013), au Japon (juin 2013), en Mongolie (septembre 2013), en Chine (septembre 2013), en Russie (Octobre 2013), en Ukraine (novembre 2013) en Arabie Saoudite (novembre 2013), au Panama (avril 2014) au Nigéria (mai 2014) et en Thaïlande (mai 2014).

[25]     JESOVER Laurent, « Sans Davos, un autre monde est possible », 27 janvier 2001, site web de France ATTAC, consulté le 10 mai 2014 http://france.attac.org/archives/spip.php?article560

[26]     BAILLARDDominique, « Les grands absents du forum de Davos », RFI, 22 janvier 2014

[27]     MICOINE Didier, « Fillon au club de riches de Davos », Le Parisien, 25 janvier 2008

[28]     Ibid, GRAZ

[29]     Ibid, MOREAU-DEFARGES, p. 851

[30]     Ibid, MOREAU-DEFARGES p. 851

[31]     Ibid, MOREAU-DEFARGES p. 852

[32]     Intervention de Bill Gates au WEF de 2008, 24 janvier 2008, site de Microsoft, consulté le 10 mai 2014 http://www.microsoft.com/en-us/news/exec/billg/speeches/2008/01-24wefdavos.aspx

[33]     BINET Nora, « Le rôle des entreprises et des fondations privées dans la gouvernance mondiale agricole et alimentaire », Mondes en développement, 2014/1, n° 165,  pages 23 à 36

[34]     RAYMONDGrégory, « Davos 2013: Que reste-il du forum économique mondial ? », Le Huffington Post, 23 janvier 2013

[35]     LAPHAM Lewis, La montagne des vanités. Maisonneuve et Larose, 1998, p. 27

[36]     STGLITZ Joseph, « Global Public Goods and Global Finance: Does Global Governance Ensure that the Global Public Interest Is Served? », in Jean-Philippe Touffut (ed.), Advancing Public Goods, E. Elgar, Cheltenham, GB, 2006

[37]     Ibid, BADIE, p. 179

[38]     Intervention de Dominique Strauss-Kahn à Genève sur le thème « Le triple retour. L’impact de la crise financière sur la gouvernance économique mondiale », le 8 décembre 2010

[39]     AFP (Propos rapportés de Jacques ATTALI), « Davos est un café du commerce », Le Figaro, 27 janvier 2009

[40]     BUCHANAN Allen et KEOHANE Robert, « The legitimacy of Global Governance Institutions », Ethics and International Affairs, 20, 4, 2006, p. 405-437

[41]     Ibid, BUCHANAN

[42]     GRAZ Jean-Christophe « Les hybrides de la mondialisation. Acteurs, objets et espaces de l’économie politique internationale », Revue française de science politique, 2006/5, vol. 56, pages 765 à 787

[43]     Ibid BADIE, p. 168

[44]     GRAPPER John, « Davos is not conpiracy, it is infotainment », Financial Times, 23 janvier 2013

[45]     ALLEN PIGMAN Geoffrey, The World Economic Forum, a multi-stakeholder approach to global governance, Routledge, 2006, p. 55

[46]     RAMEL, Frédéric, « L’Occident face aux recompositions du système international », Défense nationale et sécurité collective, n°744, Novembre 2011, p. 31-36, p. 32

[47]     Ibid, RAMEL, p. 34

[48]     SORIANO Paul, « Governance »Médium, 2007/3 N°12, p. 176-185, p. 183

[49]     HASSNER Pierre, « Des dilemmes de l’action aux contradictions des institutions : les ambiguïtés de l’ordre »,pages 331 à 359, in Pierre Hassner et Gilles Andréani , Justifier la guerre, Presses de Sciences Po, 2005

[50]     Cité par Paul SORIANO op. cit

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