Les mouvements de boycott d’Israël : quelle efficacité ? (1)

Perspectives Internationales 20/05/2014 0

Les mouvements « Boycott-Désinvestissement-Sanctions » (BDS) se distinguent en tant qu’un appel légitime et potentiellement efficace pour remettre en cause la politique d’Israël avec un fondement solide et des objectifs raisonnables. En ce qui concerne le plan d’action, la diversification des chaines pour endiguer Israël par des mesures économiques et culturelles peut être considérée comme une stratégie compréhensive vu que ces facteurs sont intimement liés à la politique de l’Etat, en particulier dans le cas des mesures discriminatoires contre les palestiniens. Les campagnes à cet égard continuent de plus en plus d’attirer l’attention dans le monde entier. Cependant, la campagne peut également avoir un effet contre-productif et pousser Israël plus loin dans sa politique. Il porte également le risque de cibler les arabes, peut-être même plus que les citoyens israéliens ordinaires. A moins qu’il n’y ait un consensus important à l’échelle régionale (idéalement mondiale) et un plan minutieux pour minimiser les conséquences sur les citoyens arabes, ces mouvements peuvent être voués à l’échec ou ne peuvent avoir qu’un succès mineur.

Le processus de paix israélo-palestinien est de nouveau suspendu, cette fois-ci par Israël, après de nombreuses tentatives de négociations et d’accords intermédiaires. A l’aune du 21e anniversaire des accords d’Oslo à venir, il est intéressant de revoir à quel point les disparités économiques entre les deux pays se sont accrues en l’absence d’un accord final. Effectivement, le PIB par habitant en Israël a triplé depuis 1993 dépassant la marge de 30 000 dollars tandis que celui de Palestine a presque stagné avec une légère augmentation de 93 dollars, atteignant donc 2,093 dollars par habitant. Entretemps, le nombre des résidents dans les colonies israéliennes en Cisjordanie a doublé et le gouvernement israélien a fini par contrôler 80% des ressources d’eau palestiniennes. Il ne serait pas illogique de conclure que l’autorité palestinienne a perdu le contrôle de la suite des événements de telle manière que cela prendra des années voire des décennies pour que la Palestine se rétablisse économiquement même en cas d’une paix imminente. Ajoutons à cela, un sentiment de frustration totale, non seulement de la part des habitants de la région mais aussi d’autres acteurs internationaux promouvant la paix entre les deux nations, en raison des diverses faillites et de l’absence d’un accord final. C’est dans cet état d’esprit que le mouvement de boycott, désinvestissement et de sanction (BDS) avait été fondé en juillet 2005 par 171 organisations non-gouvernementales palestiniennes. Pourtant, elles ne sont ni les seules ni les premières à avoir lancé une telle initiative contre l’Etat d’Israël.

Une expérience historique aux fondements et à la pratique fragiles

Le fait de pénaliser Israël par des moyens coercitifs n’est pas un phénomène récent. La Ligue arabe a été la première institution officielle à prendre des mesures de sanction contre Israël à l’échelle mondiale. Le boycott a commencé en 1945, un an après la fondation de la Ligue arabe, contre les biens et les services sionistes dans le mandat britannique de la Palestine. En 1948, suite à l’indépendance d’Israël, l’interdiction a été officialisée contre l’Etat d’Israël et étendue à des entreprises étrangères s’engageant dans des activités financières avec ce dernier. Comme mesure, il interdit les Etats membres de la Ligue arabe de mener tout type de transaction commerciale avec le gouvernement israélien et ses citoyens. Néanmoins, le boycott avait de nombreuses lacunes dans la mesure où, non seulement il n’est pas contractuel pour ses membres et pleinement appliqué par la Ligue mais il échoue également à élargir son champ d’application au-delà des frontières des États arabes. En effet, le bureau de la Ligue pour le boycott d’Israël n’a été opérationnel que pour l’organisation de quelques réunions logistiques. Compte tenu de cette expérience ratée, les mouvements de BDS auraient-ils de meilleures chances?

Mesures discriminatoires et analogie d’apartheid: justesse du diagnostic mais inefficacité du remède ?

L’appel lancé par le mouvement BDS le 9 juillet 2005 se réfère aux efforts de paix internationaux comme un échec en soulignant son incapacité à persuader Israël de « se conformer au droit humanitaire, de respecter les droits fondamentaux de l’homme, et de mettre fin à son occupation et son oppression du peuple de la Palestine ».[1] Les trois objectifs désignés par l’appel sont conformes au droit international et les mesures punitives sont censées être maintenues jusqu’à ce qu’Israël respecte ses obligations. A cet égard, le mouvement propose un ensemble d’objectifs fixes qui sont réalistes et soutenus par le droit international. Ils peuvent donc être considérés comme légitimes et réalisables à première vue.

Le premier objectif invite Israël à terminer l’occupation et la colonisation des terres arabes ainsi qu’à démolir le mur de séparation, suivant donc les condamnations des tribunaux israéliens ou internationauxsur ces politiques. La Cour internationale de Justice a jugé le mur illégal en 2004, un an après sa construction. En outre, l’occupation en Cisjordanie a été considérée comme une violation de l’article 49, paragraphe 6, de la quatrième Convention de Genève. La résolution du Conseil de Sécurité 1544, publiée la même année, a appelé Israël à respecter ses obligations légales en vertu de la Quatrième Convention de Genève. Entre temps, la cour suprême d’Israël a demandé au Gouvernement d’Israël sur deux décisions différentes en 2004 et 2005, de modifier le tracé du mur afin de minimiser ses impacts négatifs sur les citoyens palestiniens.

Les deuxième et troisième objectifs du mouvement sont également en harmonie avec les condamnations mentionnées ci-dessus d’Israël et de ses mesures discriminatoires. Le deuxième objectif englobe la question de l’égalité et de la protection des droits fondamentaux des citoyens arabo-palestiniens d’Israël, une question qui a soulevé les critiques des instances juridiques internationales. Le gouvernement américain a noté dans son rapport ‘Israël – droits de l’homme 2012’ que «la discrimination institutionnelle et sociétale contre les citoyens arabes, en particulier dans le domaine d’accès à un système éducatif et aux possibilités d’emploi égalitaires » était parmi «les plus importants problèmes de droits de l’Homme » dans le pays.[2] En outre , certains groupes non-gouvernementaux au sein d’Israël ont dénoncé des violations similaires au quotidien, comme le profilage ethnique des Israéliens d’origine arabe aux aéroports et le nettoyage ethnique de villes israélo-arabes mixtes, principalement dans le cas de Jaffa où la Cour suprême israélienne a permis la construction de bâtiments exclusivement « juifs » tandis que de nombreuses maisons habitées par les arabes sont en cours d’expropriation par l’Autorité des Terres de l’Etat et vouées à être démolies. Le troisième objectif insiste sur le fait que la question des réfugiés doit être traitée dans le cadre de la résolution 194 de l’ONU. Néanmoins Israël ne reconnaît pas le droit de retour des palestiniens en le considérant comme une revendication politique.

Le deuxième fondement du mouvement BDS réside dans son inspiration de la lutte contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud. La charte du mouvement exige des mesures punitives similaires à celles appliquées à l’Afrique du Sud dans le passé. Cette analogie affirme l’idée que des mesures discriminatoires sont appliquées sur l’identité ethnique ou religieuse et en dehors de certains cas mentionnés ci-dessus, il serait intéressant de vérifier si la comparaison se répercute au sein de la communauté internationale. En tant que combattants ardents contre le régime de l’apartheid, les remarques de Desmond Tutu et de Nelson Mandela sont d’une valeur considérable. Mandela, lors de sa correspondance avec le journaliste américain profondément impliqué dans le processus du conflit israélo-palestinien Thomas Friedman a affirmé l’existence d’une « grosse discrimination raciale »[3]contre les Arabes israéliens et palestiniens et ajouté que les zones autonomes palestiniennes étaient devenues les bantoustans du « système israélien de l’apartheid ». Desmond Tutu de son coté, a ouvertement critiqué les artistes qui se produisent en Israël en affirmant que ce dernier s’agit d’une «société fondée sur les lois discriminatoires et l’exclusivité raciale ».[4] D’autres personnalités internationales comme l’ancien président de l’Assemblée générale de l’ONU, Miguel d’Escoto Brockmann et Jimmy Carter ont également annoncé que plusieurs politiques menées par Israël évoquaient les actions du régime de l’apartheid.[5] Finalement, cette analogie d’apartheid devient plus intéressante lorsque les relations entre Israël et l’ancien régime en Afrique du Sud sont remises en causes. Israël a été le dernier pays parmi les nations développées à soutenir ce régime tout en gardant les partenariats stratégiques et en fournissant ses forces militaires jusqu’en 1987. Ce partenariat était tout autant précieux pour le gouvernement sud-africain, en effet, John Vorster, le premier ministre sud-africain dans les années 70 avait marqué dans son annuaire que « Afrique du Sud et Israël se trouvaient tous les deux dans un monde hostile habité par des peuples noires ».[6] Il faudra également noter l’absence des hommes politiques israéliens comme Benjamin Netanyahu et Shimon Peres lors des obsèques de Mandela en décembre 2013 comme un signe potentiel de manque de reconnaissance.

Bilal MUFTUOGLU

Bilal Muftuoglu est responsable de la rubrique Moyen-Orient/Méditerranée au sein de Perspectives Internationales.

Né à Istanbul, il effectue ses études de licence dans le campus européen de SciencesPo à Dijon. Suivant l’apprentissage de l’hongrois il rejoint le département des sciences sociales de l’université Eötvös Lorand (ELTE) à Budapest dans le cadre d’un programme d’échange.  Au cours de sa licence, il focalise sa recherche sur les relations Turquie-UE et la nouvelle politique étrangère turque sous le gouvernement d’AKP. Il intègre le master « International Public Management » au sein de l’école des affaires internationales (PSIA) de SciencesPo en 2012 avec une spécialisation sur les économies émergentes et le Moyen-Orient.  Ayant effectué son stage de master dans le bureau parisien du New York Times il est de retour à SciencesPo pour son dernier semestre d’études supérieures.

[1] http://www.bdsmovement.net/call#French

[2] Voir le rapport entier en anglais: http://www.state.gov/documents/organization/204575.pdf

[3] http://www.keghart.com/Mandela-Palestine

[4] “Tutu Urges Cape Town Opera to Call Off Israel Tour,” Times (South Africa), October 26, 2010

[5] Lim, A. (2012), The Case for Sanctions Against Israel, Verso

[6] http://www.theguardian.com/world/2006/feb/07/southafrica.israel

Leave A Response »