La diplomatie cubaine en quête de légitimité

Perspectives Internationales 04/05/2014 1

Depuis son élection à la tête de la République de Cuba le 24 février 2008, le président Raúl Castro cherche à renforcer la position de son pays dans les Amériques en essayant d’une part de redorer l’image démocratique de l’île, et, d’autre part, en s’engageant dans les grands enjeux de la région. Les avancées en matière de respect des droits humains à Cuba, l’implication cubaine dans la résolution du conflit colombien  comme pays garant des négociations de paix actuelles et dans la consolidation de l’intégration régionale à travers la Communauté des États latino-américains et caribéens (Celac), illustrent parfaitement cette dynamique de la politique étrangère cubaine. En procédant de la sorte, le gouvernement cubain espère aussi répondre efficacement à la politique d’isolement que les États-Unis pratiquent à son égard et qui constitue depuis plusieurs décennies un véritable handicap au développement de l’île.

Entre réformes démocratiques et ouverture économique

Dès son arrivée au pouvoir, Raúl Castro s’est distingué de la politique de son frère, Fidel Castro, en établissant une ouverture à la fois économique et démocratique qui, bien que limitée, demeure significative pour un des derniers régimes communistes au monde. Dès février 2008, Raúl Castro a procédé à la libération de 240 prisonniers politiques ainsi qu’à la signature du Pacte international sur les droits économiques, sociaux et culturels et du Pacte international sur les droits politiques et civiques[1]. Cette ouverture s’est notamment poursuivie avec l’autorisation des transactions immobilières entre particuliers en 2011, de même qu’avec l’entrée en vigueur, en janvier 2013, de la loi migratoire permettant aux Cubains de voyager avec un simple passeport, alors qu’ils avaient besoin jusque-là d’un permis de sortie, la « Tarjeta Blanca », délivrée par les autorités. De plus, le gouvernement cubain a autorisé, en décembre 2013, l’importation de véhicules après une prohibition qui aura duré cinquante ans.

Si la portée et les objectifs de telles mesures ont été l’objet de nombreuses critiques, notamment de la part des opposants au régime, il ne fait aucun doute que le gouvernement cubain a voulu envoyer un signal à l’opinion publique, mais aussi à la communauté internationale. Au-delà du fait que ces différentes réformes constituent un moyen pour le gouvernement de faire face aux difficultés économiques et sociales du pays, il s’agit aussi pour le président Castro de manifester sa volonté d’engager des réformes démocratiques auprès de la communauté internationale.

En plus de ces réformes internes, le gouvernement cubain tente de définir un autre cadre coopératif en Amérique latine, ce qui servirait notamment à contrer la politique d’isolement de Washington.

L’autre Amérique que souhaite Cuba

Un des objectifs du président Castro est d’inscrire son pays dans l’échiquier régional afin de sortir définitivement de la marginalisation à laquelle Cuba fait face depuis plusieurs décennies. L’implication cubaine dans les négociations de paix colombiennes et dans la consolidation de la Celac montre bien l’intention de La Havane de jouer un plus grand rôle en Amérique latine.

Longtemps accusé de soutenir les mouvements guérilleros comme l’Armée de libération nationale (ELN) et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), Cuba accueille non seulement les négociations de paix entre le gouvernement colombien et les Farc depuis 2012, mais elle en est aussi un garant avec la Norvège. A ce titre, il s’assure du respect du cadre général des négociations et il veille à ce que les pourparlers portent toujours sur les points fondamentaux. Jusqu’ici, le gouvernement colombien et les Farc sont satisfaits de l’implication de Cuba dans le processus de paix. Si l’on peut espérer que la participation cubaine à la résolution pacifique du conflit contribue à l’amélioration des relations avec les États-Unis, il est évident que la signature d’un accord assurerait une reconnaissance et une légitimité accrue au gouvernement cubain en Amérique latine. Il s’agira dès lors de constater si l’influence dont dispose le gouvernement cubain auprès des Farc saura être déterminante dans les négociations.

Une autre illustration de l’engagement cubain dans les Amériques réside dans sa participation active à la création de la Celac en 2010. La dernière-née des organisations régionales est assez singulière, car elle regroupe l’ensemble des États des Amériques à l’exception du Canada et des États-Unis. Malgré la révocation de son exclusion de l’Organisation des États américains (OEA) en 2009, Cuba n’a pas encore entamé sa procédure de réintégration, préférant orienter ses efforts dans la consolidation de la Celac. Pour le régime cubain, la Celac est un cadre idéal pour s’impliquer dans les Amériques et pour recevoir l’appui des pays latino-américains dans son différend avec Washington. Ainsi, lors du 2e Sommet de la Celac qui s’est tenu à La Havane les 28 et 29 janvier 2014, les États membres ont approuvé à l’unanimité la proposition cubaine de déclarer la région zone de paix et ils ont renouvelé leur soutien à Cuba face au blocus américain. Toutefois, la Celac souffre d’une institutionnalisation inexistante et d’un faible financement. Cuba doit donc faire face à ces deux obstacles significatifs dans sa volonté de présenter la Celac comme une alternative crédible et permanente à l’OEA.

Vers une normalisation des relations avec Washington?

Pour Cuba, les réformes entamées depuis 2008 ainsi que l’importance accordée à une meilleure intégration régionale en Amérique latine répondent à un objectif principal : exister au niveau régional malgré les pressions américaines. Ces pressions ne facilitent pas un rapprochement, même si ces dernières années ont été marquées par des décisions et des déclarations de bonne volonté des deux parties qui ont abaissé les tensions entre Cuba et les États-Unis. De plus, l’opinion publique américaine semble changer sa perception à l’égard de Cuba, comme l’atteste le dernier sondage de l’Atlantic Council, publié le 11 février 2014. D’après ce sondage, 56 % des Américains sont favorables à une redéfinition des relations avec l’île caribéenne. Or, les différends idéologiques entre les deux gouvernements et l’opposition d’une bonne partie des Américains d’origine cubaine à tout rapprochement constituent autant d’obstacles à une normalisation des relations à court terme.

Cuba peut par contre espérer un éventuel rapprochement avec l’Union européenne (UE), qui a décidé dernièrement de reprendre le processus de normalisation de ses relations avec La Havane après dix ans de suspension. Une normalisation de ces relations ne serait pas seulement une victoire diplomatique, mais également une opportunité pour signer des accords économiques et commerciaux avec l’UE, qui est l’un des principaux partenaires commerciaux de Cuba. Si l’UE cherche possiblement à encourager le gouvernement cubain à poursuivre ses réformes démocratiques, il est difficile d’écarter l’idée selon laquelle l’attitude européenne n’a pas aussi pour objectif de consolider ses bonnes relations économiques et commerciales avec Cuba.

  Mamadou Lamine SARR

Mamadou Lamine SARR est candidat au doctorat en science politique et auxiliaire de recherche au Centre d’Études interaméricaines (CEI), Université de Laval (Québec).

[1]https://treaties.un.org/Pages/ViewDetails.aspx?src=TREATY&mtdsg_no=IV4&chapter=4&lang=fr&clang=_fr#EndDec

One Comment »

  1. Trelaun 09/09/2014 at 18:32 - Reply

    Cuba avait déjà facilité l’accord de paix au Guatemala en 95/96 sous Fidel. Donc la “rupture” cubaine vis-à vis des guérillas ne date pas d’aujourd’hui.

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