L’arrivée au pouvoir de Kim Jong Un : un changement inscrit dans la continuité dynastique

Perspectives Internationales 27/04/2014 0

A la mort de Kim Jong Il, le 17 décembre 2011, toutes sortes de pronostics avaient été faits sur l’avenir de la Corée du Nord. Certains experts américains annonçaient déjà la fin du régime en mettant en avant l’inexpérience du jeune fils, Kim Jong Un, face aux vieux généraux de l’armée populaire de Corée[1]. Les plus pessimistes d’entre eux prévoyaient la fomentation d’un coup d’Etat alors que d’autres anticipaient un durcissement du régime opéré par le nouvel intronisé, troisième du nom. Au lendemain de la mort de Kim Il Sung, l’« éternel Président » et père fondateur de la Corée du Nord, les Américains avaient déjà craint le vide du pouvoir encouru en affublant le pays du sobriquet de « bête sans tête ». Force est de constater que Kim Jong Un, le troisième fils de Kim Jong Il a su maintenir le pouvoir, et ce en dépit de l’état économique et humain désastreux du pays dont il a hérité. Le nouveau leader suprême du Parti du travail de Corée (PTC) et de l’armée s’inscrit dans la continuité de ses ascendants et prédécesseurs, forcée diront certains – comme Andrei Lankov[2] – puisqu’il en tire toute sa légitimité.

Il reste acquis au culte de la personnalité familial, et exploite l’essentiel des ressources du pays au bénéfice du programme nucléaire et du développement de missiles comme le montrent les récents tirs de missiles Rodong de moyenne portée (1000 à 1500 kilomètres), capables de frapper le Japon. Le 31 mars dernier, ces échanges de tirs se sont soldés par ceux de cinq cents obus nord-coréens – autour de l’une de leurs frontières maritimes disputées – auxquels ont répondu les salves de trois cents obus de tanks K9 sud-coréens. Suite à ces échanges de tirs d’artillerie, des centaines de Sud-coréens qui habitent de très petits îles très proches des côtes nord-coréennes ont été appelés à se mettre à l’abri d’éventuels nouveaux tirs de l’armée nord-coréenne.

L’« Armée avant tout » : la politique de Songun

Le 25 août 2013, Kim Jong Un a rappelé son attachement aux « réalisations de la Révolution du Songun » et au « génie éternel de Kim Jong Il » qui avait institué la doctrine de la « priorité aux affaires militaires » en 1995. La politique de Songun dérive directement de la doctrine du  Juche  dans la défense et l’accomplissement de la souveraineté et de l’économie nord-coréenne. Selon le site nord-coréen Naenara[3],   cette doctrine « permet de défendre la patrie, la révolution et le socialisme et de pousser avec force l’édification socialiste dans son ensemble en s’appuyant sur la nature révolutionnaire et la combativité de l’Armée populaire » depuis la libération du joug japonais jusqu’à aujourd’hui. Dans un contexte géopolitique toujours tendu depuis la fin de la guerre de Corée en 1953, la République populaire et démocratique de Corée (RPDC) a préféré développer ses propres moyens de défense dans le but de pouvoir se prémunir contre toute agression extérieure. Au nom de la même politique, elle s’est constituée une force d’auto-défense nucléaire et a développé des variantes de missiles Rodong, soit des missiles à moyenne portée, dont les essais ont été multipliés ces dernières années, et dont la dernière utilisation en date remonte à quelques jours…en réponse aux manœuvres militaires conjointes annuelles entre les Etats-Unis et la Corée du Sud entamées depuis quelques semaines.

L’an dernier, les médias avaient déjà évoqué une « crise des missiles nord-coréens » suite à la menace nord-coréenne d’attaquer les bases militaires américaines de Guam et du Japon en réponse aux sanctions des Nations unies et de l’exercice militaire conjoint annuel des Etats-Unis et de la Corée du Sud du 11 mars 2013. Le 12 décembre 2012, la Corée du Nord avait déjà ignoré les protestations de la communauté internationale et les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU en lançant son premier satellite d’observation terrestre, Kwangmyongsong 3-2, après l’échec de la première version de la fusée qui s’était désintégrée en vol en avril 2012.

Au-delà des simples démonstrations militaires, on a pu observer de la part du jeune leader une vigoureuse reprise en main de l’armée via l’éviction d’un des derniers hommes de la vieille garde – Jang Song Thaek, l’oncle par alliance de Kim Jong Un et ex numéro 2 officieux du régime – le jeudi 12 décembre 2013[4]. Il a été exécuté pour avoir dirigé une « faction contre-révolutionnaire », selon l’agence de presse officielle nord-coréenne KCNA. Cela ne va pas sans rappeler ces paroles de Mao Zedong : « La puissance politique se développe hors du baril d’une arme à feu. Et le Parti doit commander aux fusils ». En parallèle de cette justice expéditive, on peut noter l’avancée déterminante que constitue la fermeture de deux des plus importants camps d’internement nord-coréens.

Alors que la Corée du Nord était un « dragon » asiatique jusque dans les années 70, la situation économique actuelle est présentée comme dramatique en raison notamment des dépenses militaires (environ 25% du PNB). Son PIB en parité de pouvoir d’achat de 40 milliards de dollars, stable depuis 2009, fait figurer la Corée du Nord parmi les pays les plus pauvres du monde. En dépit des annonces faites par Kim Jong Un sur l’amélioration des conditions de vie de sa population, elle souffre chroniquement de pénuries alimentaires depuis les années 1990. L’économie nord-coréenne est de plus en plus dépendante de l’aide internationale qui varie selon les tensions politiques. Elle a culminé en 2002 à 265 millions de dollars avant de progressivement diminuer jusqu’en 2006 (55 milliards de dollars) – après le Discours sur l’état de l’Union de janvier 2002 – et si l’aide américaine a repris pour tripler entre 2006 et 2008 (218 milliards de dollars), elle a rechuté depuis la fin de la « Sunshine Policy » (1998-2008) pour atteindre 21milliards de dollars en 2010.

Pour autant, la société nord-coréenne n’est pas figée dans un totalitarisme stalinien. Si les magasins collectifs appartiennent à l’Etat, en dehors de cette « fiction légale »[5], il existe un commerce privé qui vend des produits de meilleure qualité. Si en dépit de l’essor de Pyongyang les autres provinces restent à la traîne, on peut noter l’émergence d’entrepreneurs et de zones économiques spéciales (ZES) pour attirer les investissements étrangers (Rason à la frontière russe, Hwanggumpyong à la frontière chinoise, Kaesong à la frontière sud-coréenne ou encore l’ouverture aux touristes étrangers – non sud-coréens depuis 2008 – du site de Kumgangsan). Cette ouverture commerciale passe également par la circulation clandestine de biens culturels étrangers et de supports adaptés à leur consommation (DVD, CD et clés USB), ainsi que celle de téléphones prépayés en provenance de la Chine.

Sur le plan social, le recensement de la population et du logement de la République populaire démocratique de Corée (RPDC) de 2008 lève le voile sur ses caractéristiques démographique, économique et sociale du pays, depuis le précédent recensement de 1993, et donne l’image d’un pays dont l’état de santé se dégrade. Au cours de ces années – marquées par une crise alimentaire (1995-1998) qui fit près de 1 million de morts – la mortalité infantile a considérablement augmenté (en passant de 13 à 19 morts pour 1000 naissances). Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 25% des forêts nord-coréennes auraient été abattues depuis 1970 (soit 2 millions d’hectares) dans le but de servir de combustible pour le chauffage et la cuisine dans les zones rurales. Cette déforestation a entraîné une destruction des éco-systèmes, le déclin de la qualité des sols et des problèmes environnementaux (glissements de terrain, inondations). Aux catastrophes naturelles, il faut ajouter des choix hasardeux fait par l’Etat développementaliste, comme l’utilisation d’une irrigation par pompage plutôt que la gravitation ou encore le choix d’une agriculture industrielle qui nécessite beaucoup d’intrants (engrais, semences).

Un Etat économiquement faible mais hautement stratégique

Depuis la chute de l’URSS, alors principal soutien économique de la Corée du Nord, seules les relations économiques entretenues avec son seul allié de poids, la Chine, se sont renforcées. Toutefois, si les échanges commerciaux ont triplé entre 2007 (1,9 milliard de dollars) et 2011 (5,6 milliards de dollars), ils restent 50 fois moindres que le volume commercial échangé entre la Chine et la Corée du Sud (245,6 milliards de dollars). La Corée du Sud est le deuxième investisseur (1,7 milliard de dollars en 2012) mais il ne représente que 30% du volume échangé entre la Chine et la Corée du Nord et 99% de ces flux commerciaux sont liés à zone économique de Kaesong. Ensuite vient la Russie (1,12 milliard de dollars en 2011, soit 13% des échanges), la Corée du Nord a obtenu de cette dernière l’annulation de 90% de sa dette et a relancé, depuis 2011, un dialogue avec son voisin russe sur le projet de construction d’un gazoduc qui relierait les deux pays.

Sur le plan stratégique, la Chine de Xi Jinping a tout intérêt à défendre cet Etat tampon face aux retours des ambitions américaines en Asie-Pacifique sous la forme d’un « congagement », soit un équilibre entre l’engagement économique et la stratégie de « containment » mené en Asie de l’Est et plus particulièrement à l’égard de la Chine. Cependant, si la montée en puissance chinoise est souvent ressentie comme étant une « menace », la Chine cherche à être un « acteur responsable » afin de participer à l’élaboration des normes internationales. De ce fait, elle est de plus en plus irritée par les lancements de missiles nord-coréens – dont le dernier a failli toucher un avion de ligne chinois le 5 mars dernier – et a condamné les précédents essais nucléaires de 2009 et 2013, manifestations de la volonté d’indépendance de Pyongyang. Malgré ces dissensions, la Chine continue de soutenir la Corée du Nord et de favoriser son évolution, notamment en fournissant 90% de ses produits énergétiques et 80% de ses produits manufacturés.

Quant au voisin sud-coréen, la présidente conservatrice Park Geun-hye – élue le 25 février 2013 – a promis durant sa campagne qu’elle réengagerait les discussions avec la Corée du Nord. Cependant, elle a dû faire face – dès son arrivée au pouvoir – à des tensions et une crise des missiles nord-coréens qui a coupé court à tout rapprochement diplomatique. Une fragile détente s’est ensuite installée. Pyongyang a souhaité maintenir le dialogue avec Séoul afin de pouvoir obtenir la levée des sanctions économiques.   La Corée du Nord a accepté, dans un premier temps, la reprise des négociations sur de nouvelles réunions de familles – (la dernière réunion des familles séparées ayant eu lieu le 20 février dernier) avant de se rétracter suite à la reprise d’exercices militaires entre la Corée du Sud et les Etats-Unis, et de relancer des tirs d’essais de missiles.

Le retour rêvé du « dragon » asiatique

Une nouvelle émergence économique nord-coréenne semble relever de l’utopie tellement les défis sont nombreux (économique mais aussi idéologique et juridique). C’est pourtant ce que soutient Patrick Maurus en avançant que c’est techniquement possible « si la ligne politique se maintient et si un Etat moderne se reconstitue »[6]. Pour ce qui est du maintien politique, Kim Jong Un continue de confirmer son pouvoir comme on a pu le voir aux dépens du « tonton flingué » Jang Song Thaek et des cadres l’ayant entouré. Il a également profité de l’élection parlementaire du 9 mars 2014 d pour écarter de nombreuses personnalités et pour propulser les héritiers dynastique au cœur du pouvoir comme sa sœur cadette, Kim Yo Jong, qui serait à la tête du « bureau 54 » du Parti des travailleurs devant aller glaner les devises étrangères, ou encore son frère aîné, Kim Jong Chol, qui aurait comme charge l’« entretien de la loyauté des élites ».

Toutefois, Kim Jong Un doit faire face à une économie en berne depuis les grandes famines des années 1990 même si on a pu observer une nette progression du secteur agricole depuis l’intervention d’organisations non gouvernementales (ONG) de coopération dans les campagnes nord-coréennes. Le pays se rapproche de l’autosuffisance (estimée à 5 millions de tonnes) avec une production céréalière pour 2013 estimée à 5,5 millions de tonnes. Entre optimisme béat et fatalisme, il existe une voie médiane réaliste passant par des réformes et l’ouverture économique. Cela passe par la promotion des – rares – atouts nord-coréens (potentiel hydroélectrique, ressources minières et d’hydrocarbures) en faisant appel à des investissements étrangers comme c’est le cas pour Kaesong ou encore les industries et les forages pétroliers de la ville portuaire de Sinuiju.

La priorité de Kim Jong Un est de soutenir ce dynamisme économique et de sortir du statu quo idéologique, afin de venir en aide à une population qui a énormément souffert sous le régime de son père. Le nouveau dirigeant nord-coréen doit s’efforcer de réguler l’économie (sans l’asphyxier) en s’appuyant sur les coopérations économiques chinoise et sud-coréenne qui seront un facteur déterminant de ce succès (via le soutien de l’agriculture, des secteurs énergétique et industriels et le subventionnement des exportations du pays). La structure économique nord-coréenne est celle d’un pays industrialisé : le secteur agricole représente 23% du PIB, et le potentiel minier du pays offre de grandes perspectives économiques et commerciales. C’est en cherchant à « combiner les principes politiques et les impératifs économiques » – comme avec le groupe Daepung dont le but est d’attirer les investissements étrangers – que les autorités nord-coréennes réussiront à moderniser les infrastructures vétustes du pays. Si le pouvoir n’ose encore pleinement jouer la carte de la libéralisation, l’économie planifiée traditionnelle a déjà été amendée en 2002 à travers l’accroissement de l’autonomie de gestion des entreprises, la légalisation des marchés généraux de biens et de services en juin 2003 et la mise en place de zones économiques spéciales.

En 2012, a été célébré le centenaire de la naissance de Kim Il Sung et l’« année du développement économique » pour une nation « forte et prospère » dont la croissance est réelle (3 à 4% par an). Kim Jong Un s’est montré déterminé à améliorer les conditions de vie de sa population en laissant 30% des récoltes aux cultivateurs ; en rehaussant les salaires ; en assouplissant le contrôle de la production (les entreprises commerciales peuvent fixer leurs prix) et en stabilisant le système monétaire. Cette vague de mesures économiques a été suivie d’une volonté de diversifier les partenariats économiques internationaux. En deux ans de pouvoir, Kim Jong Un a su transformer progressivement l’économie nord-coréenne en s’inspirant du modèle chinois et cela commence à porter ses fruits[7]. Toutefois, il reste encore de nombreux défis à relever comme la lutte contre l’inflation, la corruption ou encore l’économie parallèle et l’augmentation des disparités socio-économiques (signe de libéralisation de l’économie socialiste). Le chef suprême de la Corée du Nord doit donc assurer la transition vers une économie de marché et ce, sans remettre en cause la stabilité du système politique.

Anthony Maranghi

Diplômé de l’IEP de Bordeaux en Sciences politiques et en Politique Internationale, Anthony Maranghi est jeune chercheur associé au Centre Corée (CRC-EHESS), mention Asie Méridionale et Orientale et poursuit actuellement des recherches sur ” La représentation de la Corée du Nord dans les médias états-uniens. Les articles consacrés à la Corée du Nord entre 1993 et 2003 dans le New York Times”, travail encadré par Valérie Gelézeau, professeure des universités.

[1] Victor CHA, “China’s Newest Province”, The New York Times, 19 décembre 2011, p.33.

[2] Andrei LANKOV, « North Korea’s Choice: Collapse or Reform. Why Demise is the Most Likely Opinion », Foreign Affairs, 19 décembre 2011. Mise en ligne du 2 avril 2014, http://www.foreignaffairs.com/articles/136966/andrei-lankov/north-koreas-choice-collapse-or-reform (consulté le 12 mars 2014).

[3] « La politique de Songun» in Naenara, /www.kccp.net/fr/great/guid., (consulté le 25 mars 2014).

[4] Philippe PONS, « En Corée du Nord, Kim Jong-un poursuit ses purges pour consolider son pouvoir », Le Monde, vendredi 13 décembre 2013, p.4.

[5] Andreï LANKOV, The Real North Korea: Life and Politics in the Failed Stalinist Utopia, Oxford: Oxford University Press), 2013, p.92.

[6] Patrick MAURUS, « La Corée du Nord se rêve en futur dragon », Le Monde diplomatique, février 2014, p. 20-21.

[7] Rüdiger Frank, « North Korea’s rolling economic reforms », Global Asia, Vol.8, N°2, Eté 2013, p.84-89.

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